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Il y a deux siècles : les yézidis, shabaks et badjwans vus par nos consuls


"Mais une des sectes les plus étranges de ce pays est bien celle des Yézidis, ou adorateurs du diable, qui subsistent encore dans le nord du pays mais sont en voie de disparition. Bien qu'ils prétendent se rattacher à un certain cheikh Ali [sic] qui fut, croit-on savoir, un musulman très orthodoxe, ils pratiquent une sorte de manichéisme et rendent un culte à l'Esprit du mal, représenté sous la forme d'un paon ; on ne sait exactement d'ailleurs s'ils vénèrent en lui une divinité redoutable qu'il convient d'apaiser ou s'ils croient, comme certains spécialistes l'ont affirmé, que Dieu a pardonné au diable sa révolte et lui a rendu son range de chef de la milice céleste. Quoi qu'il en soit, nos représentants  à Mossoul se sont intéressés à eux et ont essayé de connaître leur doctrine. Mais les Yézidis sont méfiants et peu enclins aux confidences ; les cérémonies du culte se déroulent généralement la nuit et les étrangers n'y sont pas admis. D'autre part, il leur est interdit d'apprendre à lire et à écrire, à la seule exception des membres de la famille du Cheikh Ali : aussi sont-ils fort ignorants, même leurs prêtres. Dans ces conditions, ce que nos agents ont pu savoir d'eux est peu de chose. Voici, par exemple, ce qu'écrivait M. Siouffi, notre vice-consul à Mossoul, en 1891 : "La secte des Yézidis qui, il y a un siècle encore, soutenait des luttes armées contre les autorités locales, est tombée de nos jours dans la faiblesse ; elle est exploitée, d'un autre côté, par des usuriers insatiables qui l'ont laissée dans une extrême indigence. Sous le rapport intellectuel, elle est de la plus grande ignorance… Aussi les Yézidis ne peuvent-ils fournir aucune donnée certaine sur l'origine de leur croyance. Ils ont l'air d'admettre l'existence de deux principes, du bien et du mal. C'est pourquoi on essaie de les faire remonter à Manès ou à Zoroastre. Quant aux auteurs musulmans et aux partisans du prophète en général, ils les considèrent comme des renégats et les accusent d'avoir apostasié l'islamisme après l'avoir professé. Ils prêtent à cet événement des circonstances mythiques et le placent à une époque fort improbable. Mais, quoi qu'il en soit, cette opinion des Musulmans sur l'origine des Yézidis fait le malheur de ces derniers attendu que, d'après la loi du Coran, tout homme qui, après avoir professé l'islamisme, renie cette religion pour en embrasser une autre, est voué à la haine publique et doit s'attendre à perdre la vie, l'honneur et les biens. Ce principe s'applique à l'infini à toute la descendance du renégat ; ce qui fait que les Yézidis de nos jours sont, aux yeux des Mahométans, responsables de la prétendue apostasie de leurs ancêtres, quelque reculée qu'elle soit dans l'histoire". [lettre du 10 juillet 1881].
En 1892, un gouverneur se mit en tête de ramener les Yézidis à l'Islam : par des promesses et des menaces, il amena quelques uns des principaux chefs à abjurer, mais la masse résista en dépit de procédés de conversion très persuasifs : jugez-en plutôt : "Le gouverneur a envoyé dans la contrée habitée par les Yézidis son fils accompagné d'un fonctionnaire réputé pour ses désordres et sa méchanceté " l'un âgé à peine de 25 ans, l'autre qui n'en a pas encore 30. Voilà les personnes qu'il a choisies pour opérer la conversion de toute cette secte. Ces jeunes gens, inexpérimentés et fougueux, qui avaient à leurs ordres plusieurs centaines de soldats de troupes régulières, ont commis, dans ces derniers temps, des abus révoltants : pillages, supplices, viols, meurtres, tout a été mis en usage par eux. Pour sauver son honneur, une femme s'est précipitée du haut d'une terrasse où elle avait été poursuivie et s'est fracturé la jambe. On ouvrit à certains individus les chairs pour bourrer de sel leurs blessures ; à d'autres, on enduisait le corps de miel pour les laisser dévorer par les mouches au soleil ; à l'un on coupait le nez, à l'autre on brisait l'épine dorsale à coups de crosse. On a tué l'un des notables dont on a apporté les oreilles au fils du gouverneur… On me dit qu'une femme enceinte, ayant été poursuivie par plusieurs soldats, s'est réfugiée dans une église où, après avoir subi le dernier outrage, elle a été laissée évanouie et en état d'avortement". [lettre de M. Siouffi du 23 septembre 1892].
Les conversions ainsi obtenues ne pouvaient être sincères : "On m'assure (et ce sont des musulmans mêmes qui me l'ont dit", que, lorsque les nouveaux prosélytes sont appelés derrière l'Imam à faire la prière aux cinq moments désignés par le Coran, l'Imam se retourne après avoir fait sa prière et ne voit personne, attendu que tous quittent furtivement l'oratoire afin d'éviter une pratique qui leur répugne. D'autres m'ont attesté que lorsque un Yézidi est forcé de maudire le "Cheïtan" (le diable) considéré, dit-on, par les Yézidis comme l'esprit du mal et à ce titre vénéré par eux comme une divinité, il plie devant les menaces ; mais, au lieu d'adresser sa malédiction au "Cheïtan", il l'envoie au Sultan sans que ses interlocuteurs mahométans s'en aperçoivent parce que, dans les deux mots, la différence de prononciation est très peu sensibles". [lettre de M. Siouffi du 25 novembre 1892].
Nos consuls mentionnent également l'existence de deux sectes curieuses, celle des Chabah (sic) et celle des Bajouan. La première, "qu'on désigne aussi dans le pays d'un mot turc signifiant "éteigneurs des lampions" est accusée de certaines réunions nocturnes fréquentées par des personnes des deux sexes qui se livrent dans l'obscurité à des actes adultères et incestueux. L'existence de cette loi occulte n'est pourtant pas assez prouvée pour qu'on puisse la donner pour un fait avéré… Ses membres font, sans scrupules, usage des boissons spiritueuses ; leurs mœurs sont très corrompues et leur ignorance générale". [lettre de M.Siouffi du 8 mars 1889].
Quant aux Bajouans, "ils prétendent appartenir à la religion musulmane, mais en réalité ils ne reconnaissent pas le Coran ni la mission du fondateur de l'Islam. Tout ce que j'ai pu savoir jusqu'à présent sur leurs croyances, c'est que le chef suprême de leur religion réside en Perse, que leurs livres spirituels sont écrits en langue persane, qu'ils reconnaissent Jésus-Christ comme Dieu et qu'ils considèrent l'homme fait à l'image de Dieu". [lettre du même du 16 mai 1889]. 
La vie en Irak il y a un siècle vue par nos consuls, Pierre de Vaucelles, collection "Petite histoire des consulats".


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