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Encerclé par les djihadistes de l'EIIL, le PYD accuse le régime syrien et se rapproche de l'ASL



Les attaques récurrentes de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) contre le « Rojava », et la stratégie d'encerclement des trois enclaves kurdes déclarées cantons autonomes par le PYD, ont poussé finalement la branche syrienne du PKK à une forme d’alliance (ou de trêve) avec l’Armée syrienne de libération, l’adversaire d’hier.

Le 19 mars, le commandement central des YPG a ainsi appelé tous les Kurdes à une « mobilisation générale » dans les trois cantons pour « protéger les valeurs de la démocratie et de la liberté et soutenir les YPG ». 

En plus des attaques contre les zones kurdes, le 21 mars, dans la province de Raqqa, où EIIL cherche à fonder son « État » et dont il occupe la capitale éponyme, près de 600 Kurdes ont fui leurs villages (Tell Akhdar, Tell Fandar et Tell Abyad), selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, en raison d’un ultimatum d’EIIL. Selon l’Observatoire, c’est près de 500 Kurdes qui seraient passés du côté de la frontière turque, ce qui fait penser à une volonté d'EIIL de nettoyer le terrain ethnique kurde autour de Kobanî ('Ayn Al Arab) afin de l'isoler d'avantage.

En déplacement à Oslo, le co-président du PYD, Salih Muslim, lors du conférence de presse donnée le même jour, indiquait qu’EIIL n’avait cessé de lancer des attaques et des attentats suicide depuis trois semaines, contre Qamishlo ou Kobanî ('Ayn al Arab), afin de couper les voies d’accès reliant les deux régions et que la phase prochaine de leurs plans serait d’isoler Afrin de la même façon.

Rêdur Khalil, porte-parole des YPG, a confirmé le 24 mars que Kobanî était actuellement encerclé par l'EIIL, avec des troupes venues, entre autres, de Deir el Zor, Alep, Rakka et Lazkiye, et relaie les propos de Salih Muslim faisant mention de tanks déployés, avec lesquels les djihadistes ont lancé des attaques contre la partie orientale du canton. Les passeports des islamistes capturés ou tués indiquent des provenances géographiques diverses, Arabie saoudite, Yémen, Kurdistan d’Irak, Algérie, Tunisie, Libye, Canada, Danemark, France, Allemagne, Turquie et Tchétchénie.

Le même jour, le haut-commandement des YPG a appelé « tous les groupes kurdes à mettre de côté leurs différences » et à accomplir leur « devoir national » face aux attaques. Dans le communiqué, il est indiqué que le but d’EIIL est de prendre le contrôle des champs pétrolifères de Rimelan en plus de rompre les communications entre les cantons. Il a réitéré l’appel des YPG à tous les Kurdes, même les non-Syriens, à rallier leurs forces pour défendre les cantons. 

Cette fois, les « groupes kurdes » appelés à l’aide étaient nommément cités : la présidence du Gouvernement régional du Kurdistan d'Irak (GRK) et ses trois grands partis,  le Parti démocratique du Kurdistan d'Irak de Massoud Barzani, (PDK) l’Union patriotique du Kurdistan de Jalal Talabani (UPK), Gorran de Nawshirwan Mustafa ; l’exécutif du Groupe des communautés du Kurdistan (KCK-PKK),), le Parti de la paix et de la démocratie (BDP) pour les Kurdes de Turquie, bref, tous les partis kurdes existants, sauf ceux d'Iran, mais sans préciser de quelle aide il s'agissait, en plus d'une aide humanitaire internationale, notamment du Croissant rouge en Turquie et l'ouverture des postes-frontière turcs.

Ce type de déclaration et d’appel à la mobilisation s’est multiplié tout le mois de la part des responsables locaux du PYD et des YPG, mais toujours sans détailler, dans le fond, la teneur  de ce  « devoir national ».

Réagissant à cet « appel à l’unité », Abdulhakim Bashar, le président du Parti démocratique du Kurdistan de Syrie (Al-Parti), proche du PDK d’Irak, a répliqué qu’ils étaient tout à fait prêt à s’unir contre EIIL, et de mettre fin à un conflit fratricide :

« Nous sommes prêts à négocier avec le PYD. Il est vrai qu’il y a différentes opinions au sein des partis kurdes, mais protéger les régions kurdes des groupes terroristes est du devoir de tous. » (BasNews).

…mais à condition que ce soit sous le drapeau du Kurdistan et au nom du Kurdistan (et non sous la bannière des YPG et pour le compte du PYD), en acceptant de former un front politique unifié des partis kurdes (c’est-à-dire, en somme, d’appliquer les accords d’Erbil de novembre 2012 qui prévoyaient la formation d'une force militaire unie, au commandement partagé avec le Conseil national kurde qui regroupe environ 20 partis kurdes syriens et non subordonnée aux seuls YPG). 

Faire entrer les troupes de peshmergas kurdes syriens entraînés au Kurdistan d'Irak n’est sûrement pas dans les objectifs du PYD, mais jusqu’ici, se défendant d’avoir des liens « organiques » avec le PKK,  il ne faisait pas appel (en tout cas pas officiellement) à des combattants kurdes non syriens. Or Murat Karayilan a récemment appelé la jeunesse kurde d’Urfa (limitrophe de Kobanî) à se joindre à la « résistance kurde », de même que le reste des jeunes kurdes du Nord (Turquie), ce que Rêdur Khalil présente comme une réponse normale à l’internationale jihadiste (d'où l'énumération détaillée des passeports d'ennemis saisis par ses troupes).

Il n’y a donc pas eu, pour le moment de réactivation des accords d’Erbil, mais un des tournants politiques et stratégiques du PYD est l’alliance – au moins sur le terrain militaire – de l'Armée syrienne de libération et des YPG. Salih Muslim a en effet confirmé, dans une conférence de presse donnée en Suède, que « dans ce combat, l’Armée syrienne de libération nous soutient. La population est du côté des YPG. »

Il faut savoir ou se souvenir que, depuis le début de la révolution syrienne, les relations du PYD entre l’opposition syrienne arabe, que ce soit la Coalition et, sur le terrain, l’ASL, ont été, soit inexistantes, soit très mauvaises, se traduisant par de fréquents affrontements, notamment dans les régions mixtes kurdes et arabes, comme à Serê Kaniyê (Ras al ‘Ayn), ou bien dans les zones situées entre Alep et Afrin. Et l'un des principaux reproches que le PYD faisait à l’encontre du Conseil national kurde était sa ligne politique qui passait par une entente ou une alliance avec la Coalition syrienne et l’ASL, accusées par tous les organes officiels du PYD ou ses media, d’être noyautées par les islamistes (par exemple Jabhat al Nusra) et de faire le jeu de la Turquie.

Mais Kobanî ('Ayn Al Arab) étant de plus en plus encerclé par l’EIIL, le PYD et les YPG ont vu probablement les limites pratiques de leur isolement politique et militaire, qui ne peut se résoudre de lui-même, étant donné la situation d’enclavement géographique et ethnique des trois régions kurdes.

Enfin, autre signe indiquant un glissement des alliances, la nouvelle charge du PYD contre le régime du Baath, cette fois, accusé de soutenir EIIL en sous-main afin d’affaiblir les Kurdes et d’empêcher l’autonomie des zones kurdes et « leur nouvelle expérience démocratique »,  accusations qui, de même, visaient auparavant l’ASL, tandis que le reste des Kurdes syriens et l'opposition arabe n'ont cessé de dénoncer la collaboration sur le terrain entre le Baath et le PYD.

Ce glissement des alliances montre aussi peut-être vers quoi se dirige la guerre en Syrie : un terrain où s'affronteront et se réconcilieront  au gré des circonstances, des formations politico-militaires, tour à tour soutenues ou lâchées par des États voisins qui ne manqueront pas de les utiliser les unes contre les autres.

Dans un entretien accordé au journaliste néerlandais Wladimir Van Wilgenburg à Al Monitor, Rêdur Khalil se retourne ainsi ouvertement contre le gouvernement syrien : 

« Le régime essaie d’affaiblir les Kurdes. Ils savent aussi que nous combattons EIIL. Notre combat contre EIIL sert le régime sans aucun doute. »

Changez EIIL par ASL et Syrie par Turquie et vous aurez les déclarations des mêmes YPG-PYD de l’an dernier. Ce qui n’empêche pas que ces accusations puissent avoir un fond de vérité. C’est en tout cas que ce pensent certains membres du Conseil national kurde, ainsi Ismaïl Heme, toujours cité par Van Wilgenburg, estime que « le régime joue peut-être ce jeu pour affaiblir à la fois EIIL et le PYD. »

Rêdur Khalil accuse même l’Iran d’être derrière ces manœuvres ce qui indiquerait, là encore, un changement dans les proximités politiques, voire une tentative de rapprochement avec la Turquie. Ainsi, en février dernier, Asia Abdullah, coprésidente du PYD, se trouvait à Istanbul et déclarait que son parti cherchait le soutien turc et ne souhaitait pas affronter Ankara

De fait, une « réconciliation » avec le Kurdistan d'Irak qui verrait la réouverture du poste de Pêsh Khabûr ne servirait pas beaucoup à Kobanî qui, tout comme Afrin, n’ouvre que sur la frontière turque. Le seul moyen de relier les trois cantons seraient d’occuper des zones peuplées d’Arabes, de Turkmènes et de chrétiens. Mais il serait risqué de s’installer manu militari au milieu de populations qui ne sont pas toutes acquises au PYD ou à un Rojava autonome kurde, et cela ferait beaucoup de « petites questions de Kirkouk » disséminées tout le long de la frontière turque entre les cantons du PYD. 


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