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2016 : Indépendance du Kurdistan d'Irak ?



Le 11 mars, alors que la Région du Kurdistan célébrait l’anniversaire du soulèvement de 1991, Massoud Barzani, qui avait, il y a quelques jours, assisté aux funérailles de 93 des siens, assassinés secrètement en 1983 par Saddam Hussein et dont on a retrouvé les charniers, a rappelé, dans son discours, qu’une génération nouvelle avait grandi au Kurdistan et n’acceptait aucune forme de dictature et d’occupation, et cherchait, au contraire, à assurer la liberté et le progrès dans son pays, après que des générations entières se soient sacrifiées pour cet objectif au Kurdistan.

Le président kurde visait bien évidemment le Premier ministre irakien qui tente de faire céder Erbil dans les âpres négociations sur la gestion des revenus pétroliers en coupant le salaire des fonctionnaires au Kurdistan.

Le 20 mars, après une intense médiation américaine, le Premier ministre de la Région du Kurdistan annonçait, en « geste de bonne volonté », être prêt à exporter 100 000 barils par jours vers l’Irak, afin de relancer les négociations, toujours en cours, mais qui piétinent depuis des mois.

« Les négociations avec Bagdad sur l'exportation du pétrole et les questions budgétaires sont en cours. Ces négociations n'ont pas encore abouti à des accords acceptables. En tant que geste de bonne volonté, et afin de donner aux négociations le maximum de chances de succès, le Gouvernement régional du Kurdistan (KRG) a offert d'apporter sa contribution aux exportations des oléoducs irakiens ».

Mais à ce jour, les exportations n’ont toujours pas reprises, en raison de l’état de cet oléoduc reliant Kirkuk au port turc de Ceyhan, qui a été régulièrement saboté l’an passé et n’est toujours pas prêt, de l’aveu du ministre irakien du Pétrole, à assurer les transferts de brut. Notons que si le gouvernement Maliki mettait autant d'énergie à assurer la sécurité de ses infrastructures et de son climat politique qu'à vouloir mater les Kurdes, le budget irakien se porterait mieux…

Mais la situation créée par le gel des salaires pourrait devenir préoccupante, selon des économistes, en raison du grand nombre de fonctionnaires dans la Région kurde, et de certaines faiblesses inhérentes au système économique du Kurdistan d’Irak, comme ne se prive pas de le souligner le parti Gorran (principal parti d'opposition toujours en pourparlers pour la formation d’un cabinet de coalition avec le PDK et l’UPK) qui se pose volontiers en réformateur des lignes politiques et des décisions économiques adoptées par ses rivaux depuis 2005. 

Un rapport d’un parlementaire de Gorran, Ali Hama Ali, expose ainsi de façon détaillée dans le journal Chawder News (pro-UPK) les failles de la réussite et du développement économiques de la Région qui emploie, à elle seule, 679, 939 fonctionnaires ce qui correspond à 22,6 % des fonctionnaires irakiens. Selon lui, le budget annuel du GRK ne peut suffire à payer ne serait-ce qu’un mois de traitement de tous ses employés. Ainsi, le revenu estimé, pour 2013, des employés de ministères, s’élevait à 651 milliards de dinars, alors qu’un mois de traitement nécessite environ 750 milliards de dinars.

« Le GRK est endetté auprès de plus de 900 investisseurs et n’a pas d’argent à leur donner. Il n’y a pas de banque internationale pour leur prêter des fonds parce que le Kurdistan n’est pas un pays et aucun autre pays n’est prêt à devenir le représentant du GRK. » 

Selon le rapport, la crise financière qui menace n’est pas seulement due au conflit avec Bagdad. 70% du budget de la Région va à ses employés ; le GRK a aussi alloué 3 milliards de dollars US à des entreprises, et a aussi dépensé des fonds sur plusieurs projets non planifiés, tels que le prêt pour l’accès à la propriété ou au mariage ou à des programmes de développement dont certains offriraient,  selon Ali Hama Ali, plus de désavantages que d’avantages. De plus, les dépenses et les frais des deux partis historiques, le PDK et l’UPK, sont toujours à la charge du gouvernement, ce qu'il serait peut-être temps de réformer.

En ce qui concerne les prêts aux sociétés locales de prospection et d’extraction pétrolière, le gouvernement ne peut leur avancer de l’argent et les investisseurs internationaux rechignent à le faire en raison des 70% du budget réservés aux traitements des fonctionnaires, ainsi que du conflit avec Bagdad sur les revenus du pétrole et l’exportation des hydrocarbures.

Le contrôle des marchés, des importations et des exportations souffre aussi d’un manque d’organisation et de planification. Alors que d’importants privilèges sont octroyés à ces mêmes sociétés, étrangères comme locales, les frontières de la Région du Kurdistan sont ouvertes et laissent passer des produits, par exemple des milliers de véhicules, moyennant de faibles taxes et des contrôles techniques ou de qualité peu fiables et manquant de normes rigoureuses. 

La présence de milliers de travailleurs étrangers, principalement dans le bâtiment ou les emplois de service contribue aussi à ce déséquilibre des échanges monétaires. 

Interviewé par la chaîne KNN, le leader du parti Gorran, Nawsirwan Mustafa, critique aussi l’économie « consumériste » de la Région qui la fait dépendre, pour sa survie, des 17% du budget national irakien, et non de son agriculture, de ses élevages ou de ses industries, quasi inexistants et dont le revenu ne couvrirait actuellement que 6% des dépenses du GRK. Le suremploi des fonctionnaires met ainsi Erbil à la merci du gouvernement central dans cette guerre économique.

Malgré ces analyses pessimistes sur la capacité de la Région kurde à s'en sortir sans assistanat irakien, la crise avec Bagdad a relancé, dans les media comme dans les milieux politiques, la question d'une éventuelle indépendance et certains, même au sein de Gorran, envisagent le moment où la séparation du Kurdistan d’avec l’État central deviendrait inévitable. 

C’est ainsi que le même Nawshirwan Mustafa aurait déclaré à la Kurdistan Pas News Agency que le président Massoud Barzani lui avait confié envisager l’indépendance dans un délai de deux ans. Une autre source politique kurde, s’exprimant sous l’anonymat auprès du journal arabe Asharq al-Awsat, confirme que ces propos de Nawsirwan Mustafa ont été tenus lors d’un meeting de son parti, à Suleïmanieh, et qu’il avait dit, plus précisément, que l’indépendance du Kurdistan était « débattue comme une option ». 

Selon cette même source, le mouvement Gorran, selon Nawshirwan Mustafa, « soutiendrait la déclaration d’un État [kurde indépendant] dès lors qu’il « y aura eu une préparation suffisante, y compris en termes d’économie et d’institutions », ce qui expliquerait les rapports et les analyses critiques en terme de viabilité économique du Kurdistan récemment publiées dans les media proches de ce parti ou exprimées dans la bouche de son leader, qui aurait ajouté : 

« Nous ne voulons pas que le Kurdistan se retrouve dans une situation similaire à celle de Chypre Nord, dont l’existence repose principalement sur le soutien turc. Nous ne voulons pas perdre les gains obtenus à ce jour par la Région. »

Réagissant à ces propos, auprès du même journal Asharq al-Awsat, qui faisait un tour d'horizon des principaux blocs parlementaires irakiens, un député de la coalition État de droit, dirigé par Nouri Maliki a vivement critiqué Massoud Barzani, qui « agit comme s’il était plus important que l’État irakien » et dont les ambitions « pourraient rencontrer de nombreux problèmes, à commencer de la part des États-Unis ». Ali Al-Shallah a enfin rappelé que si le président Barzani « insiste pour proclamer un État, il le fera dans le cadre des frontières du 9 avril 2003 [date de la chute du Baath] ce qui exclut Kirkouk et les régions disputées ».

Un autre député irakien, cette fois de la liste sunnite Iraqiya, Hassan Al-Zoubai, a eu un ton plus modéré, en estimant que : « L’Irak, aujourd’hui, est plus proche d’une confédération que d’un gouvernement fédéral » :

« Le problème est que la constitution irakienne donne la priorité aux régions et aux provinces sur le gouvernement central – et c’est ce qui a permis au Kurdistan irakien de se développer à tous les niveaux, de sorte qu’il est devenu plus important que le centre. L’Irak aujourd’hui est fait de régions, les Kurdes étant les plus puissants à tous les niveaux, y compris la force militaire des Peshmergas, l’économie et les investissements.»

Quant à Burhan Mohammed Faraj, député de la liste Kurdistan à Bagdad, il rappelle que « les Kurdes ont choisi volontairement de s’unir aux Arabes dans le cadre d’un Irak unifié. Le seul moyen d’assurer l’unité de l’Irak est de témoigner de son engagement envers la constitution irakienne et de l’appliquer pleinement. »

Quel que soit le crédit à apporter à ces rumeurs d'indépendance, la crise actuelle et le chantage aux salaires exercé par Nouri Maliki pourraient avoir un effet positif sur l'avenir de la Région kurde si ses dirigeants, soudain rappelés à la réalité du terrain, se trouvaient dans l'obligation de reconsidérer sa politique économique et sociale, en envisageant d'accroître son auto-suffisance : un peu moins de Dream City et de New Dubaï et un peu plus de "redressement productif", avec ou sans ministre à marinière şal û şapik

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