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"Pétrole contre argent", le nouveau mot d'ordre de Bagdad à Erbil


À lire sur le site du GRK la déclaration conjointe des représentants du Kurdistan au Parlement irakien et au sein du Gouvernement fédéral, des représentants politiques de la Région du Kurdistan et des représentants du Gouvernement régional du Kurdistan, après une réunion générale au Conseil des Ministres de la Région kurde, le 23 février, pour condamner  les sanctions économiques de Bagdad

Malgré les multiples rencontres de cet hiver entre des délégations du GRK et le gouvernement de l'Irak, la crise du budget et du pétrole entre Erbil et Bagdad ne s’est pas apaisée et menace même de tourner au chantage financier.
Le ministre des Ressources naturelles de la Région kurde confirmait, début février, que le Kurdistan d'Irak (GRK) avait commencé d’écouler son pétrole vers la Turquie (2 millions de barils de brut en janvier pour un objectif de 12 millions de baril mensuels à la fin de l’année) ce que Bagdad a toujours dénoncé comme illégal. 
Le 18 février, une rencontre entre une délégation kurde (avec Nêçirvan Barzani, le Premier Ministre kurde à sa tête) et le gouvernement central avait de nouveau lieu à Bagdad, et fut toute aussi infructueuse que les précédentes. Le bureau du Premier Ministre irakien irakien faisait simplement part, dans un communiqué de presse, de la volonté des deux parties de « parvenir à un accord », tandis que le ministre irakien du Pétrole, Abdul Karim Luaibi, confirmait la poursuite des négociations « jusqu’à la résolution du conflit avec le GRK. »
Mais ce ton apaisant contrastait curieusement avec l’autre volet du conflit, celui du budget alloué à la Région du Kurdistan, dont la diminution, votée à Bagdad, est contestée par les Kurdes, qu'ils soient du GRK ou du Cabinet irakien. Le jour même où Nêçirvan Barzani achevait sa réunion avec le gouvernement irakien, le ministre-adjoint aux Finances irakiennes, le kurde Fazil Nabi, menaçait de démissionner si le Gouvernement régional du Kurdistan ne recevait pas « sa juste part » du budget. Fazil Nabi a accusé directement Nouri Maliki et Hussein Sharistani (vice-Premier Ministre qui bataille depuis des années avec Erbil sur cette question du Pétrole) : 
« Maliki a ordonné de couper le budget afin que la population de la Région du Kurdistan se révolte contre le Gouvernement régional », a-t-il déclaré dans un entretien avec le journal kurde Rudaw. « Bagdad n’a jamais été aussi dure envers les Kurdes. Elle a déjà usé de menaces, mais jamais à ce point. » 
Et le ministre-adjoint d’expliquer qu’il avait anticipé cette mesure de son propre ministre et du vice-Premier Ministre irakien en se dépêchant d’envoyer au GRK l'argent destiné au traitement des fonctionnaires kurdes pour le mois de janvier le 8 du mois, avant que ses supérieurs hiérarchiques ne décident de couper les fonds à ses compatriotes, ce qui fut fait peu après. Fazil Nabi a relaté avoir eu un échange « très dur » avec son ministre des Finances, dont il est ressorti convaincu que Nouri Maliki et Hussein Sharistani « étaient derrière tout cela. » Selon lui, Nouri Maliki aurait même insisté pour couper le budget des Kurdes en disant «  laissons les Kurdes se révolter contre le GRK ».
Si cela s'avère exact, la stratégie de Nouri Maliki, anticipant une révolte des Kurdes contre leurs propres dirigeants parce qu'ils se verraient punis par Bagdad, en dit long sur la méconnaissance psychologique et l'aveuglement du gouvernement central concernant la « rue kurde », qui aspire dans une écrasante majorité, à se libérer du joug irakien depuis, au moins, la génération de ses arrières-grands-parents
Ce réflexe « préventif » de Fazil Nabi en dit aussi long sur la désintégration interne de l’Irak dont les Arabes sunnites sont en état de quasi-insurrection et où les ministres kurdes du Cabinet irakien font de la résistance pour défendre l’autonomie de leur Région.
S’exprimant directement sur la question, et confirmant, sur le fond, les accusations de Fazil Nabi, Hussein Sharistani a déclaré, dans un entretien télévisé, le 20 février, que le ministre des Finances avait finalement envoyé assez de fonds pour couvrir les traitements des employés d'État kurdes (grâce à Fazil Nabi, nous savons pourquoi) mais qu’il faisait face à « une crise de liquidité » et qu’il ne pourrait payer ceux de février, du moins « tant que la Région ne reprendrait pas ses exportations de pétrole vers l’Irak ». 
Hussein Sharistani a, dans la foulée, annoncé que les Kurdes avaient enfin accepté d’exporter leur brut via SOMO, l'agence étatique chargée de la commercialisation du pétrole irakien, rattachée au Ministère du pétrole de l’Irak :
« Après des heures de réunion, nous avons accepté que nos frères de la Région soient représentés au sein de SOMO qui est le seul débouché national en charge du pétrole. » 
Sharistani a assuré que son gouvernement n’avait aucune « objection » à ce que le GRK exporte son pétrole, à condition que SOMO contrôle les mécanismes des ventes, le chiffre d’affaire et  les revenus qui doivent être déposés à la banque centrale irakienne, afin que le ministère fédéral des Finances envoie sa part à la Région.
Depuis le début du conflit, les annonces de résolution des problèmes émanant triomphalement d'une des parties sont aussitôt contredites par l’autre, et celle-ci n'a pas échappé à la règle. Le porte-parole du GRK, Safeen Dizayee, a immédiatement réagi aux propos de Hussein Sharistani, en rétorquant que son gouvernement n’avait nullement donné son accord concernant la supervision des exportations de brut par SOMO, ce qu’il considère comme mettant le Kurdistan « à la merci de Bagdad », et que « les discussions continuaient. » Les Kurdes ont proposé, au contraire, de  déposer la part des revenus pétrolier du Kurdistan à la Banque centrale irakienne, à condition qu'ils en disposent librement, après la ratification du budget général par le Parlement kurde. 
Safeen Dizayee a également accusé Bagdad d’agir ainsi pour satisfaire la bases de certains « partis influents » en vue des prochaines élections parlementaires irakiennes. Le porte-parole du gouvernement kurde ne s’est pas privé de brocarder les hommes politiques irakiens, ajoutant que beaucoup d’entre eux devraient remercier la Région de fournir un terrain économique si favorable à l’Irak en terme de sécurité et de stabilité, bien qu’ils l'utilisent surtout à des fins personnelles, par exemple quand la plupart d’entre eux s’y installent avec leurs familles, loin de l’instabilité sécuritaire et du terrorisme de Bagdad et des autres villes irakiennes :
« La plupart des officiels et des politiciens de Bagdad s’y rendent pour travailler cinq jours par semaines, ou moins, pour travailler, et passent leurs week-end dans la Région. »
Quant à la « rue kurde », elle ne s’est toujours pas révoltée contre son gouvernement, comme l’espère Maliki. Des grèves avaient commencé d’éclater dans la province de Suleïmanieh, quand des employés s’étaient plaints de ne pas avoir été payés fin janvier, et une manifestation a été organisée par le Parti communiste du Kurdistan et le Partis des Travailleurs le 11 février, devant le Bureau du parlement. La veille, c’étaient les employés des départements d’Eau et d’Électricité de Suleïmanieh qui manifestaient pour la même raison. 
C’est alors que le ministère des Finances kurdes a informé, dans un communiqué officiel, que la cause des retards de paiements était due au blocage des fonds par le gouvernement central.  L’Union des investisseurs du Kurdistan a alors annoncé, dès le lendemain, le 12 février, qu’elle espérait déposer 100 milliards de dinars à la Banque centrale du Kurdistan à Sueïmanieh après avoir organisé une collecte parmi les investisseurs et les hommes d’affaires kurde, afin de payer les salaires des fonctionnaires locaux. 
Quant aux possibles mesures de rétorsion évoquées par les Kurdes, elles vont d'une séparation d'avec l’Irak à des mesures de rétorsion économiques (finalement plus bien irréalistes que l'indépendance kurde).
Ainsi, le 24 février, Kosrat Rassoul Ali, le vice-président du GRK, a estimé, alors qu’il recevait les dirigeants de 11 partis kurdes syriens, tous membres du Conseil national kurde de Syrie, qu'il y avait de grandes chances que le peuple kurde use de son droit à l’auto-détermination et à un État kurde, et que nulle part ailleurs dans le monde, « 50 millions de gens étaient privés d'entité ». Et le 26 février, à Kirkouk, quelques dizaines de personnes appartenant à des organisations kurdes liées au PDK (parti de Massoud Barzani) ont manifesté devant la compagnie pétrolière du Nord en réclamant le gel des exportations vers l’Irak jusqu’à ce que les salaires des Kurdes (du GRK) soient payés. Ils réclament aussi, liquide contre liquidités, que la Région du Kurdistan coupe le robinet d’eau à quelques villes irakiennes.
Le 3 mars, Nouri Maliki, s’exprimant à la télévision Al Iraqiyya, a affirmé, avec un certain aplomb, qu’il ne comprenait pas pourquoi ces problèmes avaient été aussi exagérés : « Nous nous sentons responsables du Kurdistan et des Kurdes, même si le GRK ne le sent pas de cette façon. » Le Premier Ministre irakien a répété que le versement du budget était simplement « retardé » et non « coupé », et que la raison en était les 400 000 barils de pétrole que les Kurdes devaient livrer à Bagdad chaque jour.

Mais les Kurdes persistent à y voir plus qu'un petit problème et Massoud Barzani, le président du Kurdistan, a même qualifié la décision de geler les salaires de « déclaration de guerre ».


S’exprimant aujourd’hui aux Deuxième Rencontres de l’Université américaine de Suleïmanieh (où est aussi présent le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu), Nêçirvan Barzani a déclaré que cette idée de couper le budget du Kurdistan ne venait d’une seule personne » (sans la nommer).  Il a averti que cette crise pouvait entrainer un « effondrement de l’Irak » et qu’Erbil ne « reviendrait pas sur ses droits constitutionnels », malgré les « menaces directes » qu'il affirme avoir entendues lui-même de la part de Bagdad. 


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