Le fleuve Jaghjagh


"Ce fleuve au tempérament taciturne – il ne fait généralement entendre qu'un friselis –, autour duquel Mem renifle à cet instant l'odeur de la menthe et de l'oseille, est sorti plus d'une fois de son silence, en se laissant aller jusqu'à 'épuisement en de longs soliloques :
"Suis-je pareil aux autres fleuves ?
– Oui.
– Pourquoi mon lit n'est-il pas plus large ?
– Parce que c'est là que je passe.
–Et qu'en serait-il si je passais par là ?
Cela ne changerait rien." 
Le Jaghjagh se lassait un peu de faire lui-même les questions et les réponses, c'est pourquoi ses dialogues se résumaient toujours à des plaintes sur ses berges trop resserrées, sur son assèchement, sur les tonnes d'argile pleines de longs vers de terre rouges qui glissaient dans son lit. Et voici qu'un beau jour, il se décida à interroger Dieu en personne :
"Pourquoi m'as-tu fait fleuve, ô mon Dieu ?
– Parce que j'aime les fleuves, répondit Dieu.
– Tu m'aimais et donc tu m'as créé ?
– Non.
– Je ne comprends pas.
– C'est toi qui as voulu être fleuve.
– Je ne me souviens pas.
– C'est pour cela.
– Pour cela que quoi ?
– Que tu es un fleuve.
– Tu nous as tous faits fleuves ?
– Qui "tous" ?
– Tous ceux qui ne se souviennent pas ?
– Non.
– Pourquoi moi, alors ?
– C'est toi qui l'a voulu.
– Je ne l'ai jamais voulu.
– C'est que tu n'obéissais pas à ma volonté et c'est pourquoi je t'ai fait fleuve.
– Que serait-il advenu si je t'avais obéi ?
– Tu aurais voulu être ce que tu es.
– Tu n'ignores pas, ô mon Dieu, ce que j'aurais voulu être capable de faire…
– En effet.
– J'aurais voulu être capable de créer les fleuves.
– C'est pourquoi je t'ai donné la possibilité de me parler.
– Tous ceux qui voudraient créer des fleuves peuvent-ils te parler ?
– Oui, parce que toux ceux-là pensent à leur cécité.
– Tous les fleuves sont-ils aveugles ?
– Un fleuve ne voit que l'argile.
– En quoi cela fait-il de lui un aveugle ?
– Il s'en trouve plus épanoui.
– Tu parles de l'épanouissement du fleuve ?
– Oui.
– Être épanoui rend-il aveugle ?
– Non.
– Je ne comprends plus rien.
– C'est normal, tu es un fleuve et tu penses à l'argile.
– Quel mal y a-t-il à cela ?
– L'argile.
– Je croyais que tu avais créé les êtres et les choses avec de l'argile !
– C'est pourquoi tu es aveugle. Les fleuves sont aveugles."

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