Genève II : Les Kurdes syriens plus que jamais désunis


La tenue prochaine de la seconde conférence de Genève, le 22 janvier, n’a pas éteint les dissensions entre les Kurdes de Syrie, dissensions avivées par la récente déclaration d’autonomie unilatérale du « Kurdistan occidental » qui a irrité à la fois les Kurdes du Conseil national kurde, Massoud Barzani, le président du GRK, la Coalition nationale syrienne et la Turquie.

Malgré cela, les tentatives de conciliation entre le PYD (PKK syrien) et le reste des Kurdes syriens, ainsi qu’avec le Gouvernement régional du Kurdistan d'Irak, n’ont cessé de de multiplier durant le mois de décembre, mais finalement sans grand succès, l’ensemble des Kurdes sentant à la fois le besoin de former un front uni à Genève, sans pourtant avoir pu concrétiser cet objectif, et en en rejetant volontiers la faute les uns sur les autres.

Salih Muslim, dont les relations avec Massoud Barzani s’étaient fortement détériorées cet automne, a dans un entretien accordée à l'agence de presse ANF, le 12 décembre, appelé les Kurdes à participer à Genève en tant que délégation « indépendante », c’est-dire non comprise dans la Coalition nationale syrienne, ce que le Conseil national kurde avait prévu, étant membre de cette Coalition.  


Encûmana Niştimanî y'a Kurdî li Sûriyê
(Conseil national kurde en Syrie)


Au même moment Leyla Zana (député du parti kurde de Turquie BDP ) et Osman Baydmir (maire de Diayarbakir) qui avaient rencontré Massoud Barzani dans cette ville lors de sa dernière visite se sont tous deux rendus à Erbil pour servir de médiation entre le PYD et le parti PDK de Barzani.

Le 17 décembre, dans une déclaration conjointe, le PKK et le PDK  anonçaient qu’un accord avait été obtenu au sujet de la participation des Kurdes au sommet de Genève II, prévu le 22 janvier. Le même jour, tous les Kurdes syriens se réunissaient à Erbil, pour tenter de réactiver les accords signés entre le PYD et le CNK en juillet 2012, poussés dans le dos à la fois par Barzani et par le PKK, comme l’a reconnu un responsable du Conseil exécutif de l’Union des Communautés du Kurdistan (KCK-PKK), ainsi que la remise en marche effectif du Conseil suprême kurde (CSK, une tentative de plate-forme comprenant les parties pro-PYD et pro CNK) : 

« Notre peuple, des quatre parties du Kurdistan, était très inquiet de la désunion et de l’incompatibilité [des positions] qui amenaient l’affaiblissement de la révolution. La discorde et la confusion n’affaiblissent pas que la révolution du Rojava mais créent des obstacles sur la route de l’unité nationale. Le résultat des contacts entre le PKK et le PDK est la tenue d’une rencontre entre les partis du Rojava et la relance du Conseil suprême national kurde . C'est un pas très important. »

Desteya Bilind a Kurd
Conseil suprême kurde


Le ton était peut-être un peu trop optimiste ou péremptoire  en tout cas, les représentants du PYD ont fait aussitôt après une déclaration moins définitive et triomphaliste sur le résultat des pourparlers et ont tenu aussi à affirmer leur propre pouvoir de décision, même par rapport au PKK, comme le souligne Aldar Xelîl, membre du Conseil suprême kurde et membre du PYD :

« Nous participons à la rencontre d’Erbil parce que nous respectons tous les partis kurdes. Nous espérons que Qamishlo deviendra un centre de résolution des conflits [C'est à Qamishlo qu'a été proclamé le "gouvernement autonome"].  Nous ne sommes pas contre le fait que les partis kurdes veuillent nous aider à régler nos problèmes, mais en tant que partis et organisations du Rojava  nous avons le pouvoir de décision. »

Malgré des rumeurs rapportées dans Rudaw sur une rencontre prévue entre Massoud Barzani, le président du Kurdistan d'Irak et Salih Muslim, le leader du PYD, les deux hommes ne se sont pas vus et ne prévoient pas de le faire prochainement, comme l’a assuré catégoriquement le porte-parole du PYD dans la Région du Kurdistan d'Irak, Jaffar Akash : « Ce rapport est faux et Salih Muslim n’a aucun plan pour rencontrer Barzani. Salih Muslim n’a essentiellement rien à faire dans cette région. »

Au deuxième jour de pourparlers entre les Kurdes syriens, on discutait encore sur une participation de l’Assemblée des peuples du Rojava (la nouvelle administration autonome) et du Conseil suprême kurde à Genève en tant que délégation indépendante et non au sein de la Coalition nationale syrienne, nonobstant le fait que les puissances internationales organisatrices de la conférence n'allaient certainement pas accepter les Kurdes comme force indépendante. Il a été aussi débattu de la formation d'une commission pour enquêter sur certains « incidents », particulièrement sur une manifestation anti PYD réprimée dans le sang à Amude. La détention par les Asayish du PYD de certaines personnalités politiques émanant de partis qui lui sont opposés, voire hostiles, comme Al Parti ou Azadî, et leur éventuelle remise en liberté, ont été aussi débattues : les partis du CNK en ont fait une condition obligatoire pour la reprise de relations normales avec le PYD, l’Assemblée du peuple de Rojava appelle de son côté à une enquête sur les motivations des "attaques" contre le PYD qu’elle présente comme menées par des islamistes et présente ces détentions comme relevant du maintien de l’ordre et de la loi, et non pour raisons pollitiques.


Si bien que le 20 décembre, la réunion allait vers un constat d’échec, aucun accord n’ayant été trouvé sur les modalités de la participation à la conférence de Genève, de même, aucun accord n’a été trouvé concernant la participation du CSK à la nouvelle administration autonome du Kurdistan de Syrie. Nuri Brimo, porte-parole du Parti démocratique kurde syrien, interviewé par le journal arabe Ashard al Aswat en a rejeté la faute sur le PYD qu’il accuse de contrevenir aux accords d’Erbil avec ses « idées individualistes où ils insistent toujours pour avoir une position de leadership concernant les problèmes kurdes en Syrie et ne permettent pas aux autres partis d’avoir part aux prises de décisions. »

Les principales revendications du PYD à cette rencontre portaient sur la reconnaissance de la nouvelle autonomie récusée par les autres partis kurdes, comme l’a indiqué le porte-parole du PYD, Alan Semo au journal Al Monitor : « Le CSK doit être reconnu formellement comme un représentant légitime des Kurdes syriens et ses objectifs doivent être respectés et soutenus par les partis kurdistani et tous les partis kurdes doivent avoir foi en l’administration provisoire nouvellement mise en place au Rojava, et le PDK doit formellement encourager les partis kurdes syriens à soutenir cette administration pour une stratégie kurde nationale unifiée. » Ce qui revient, en fait, à demander au PDK d’entériner ce que le CNK et lui-même dénoncent comme une mainmise du PYD sur le Kurdistan de Syrie.

Le Conseil national kurde, souhaitait, lui, la réouverture de la frontière de Semalika-Pesh Khabour (que le PYD et le PDK s’accusent mutuellement de « fermer » depuis des mois) la libération des prisonniers politiques et sa participation aux prises de décision dans le gouvernement kurde unilatéralement proclamé par le PYD. Selon Brimo, ce dernier ayant rejeté ces revendications comme « impossibles » les discussions en sont restées au point mort.

Nuri Brimo a ajouté que Massoud Barzani était très mécontent de la mésentente des Kurdes de Syrie et insistait sur le fait que si les accords d’Erbil avaient réellement été appliqués, « aucune de ces tensions ne seraient apparues ».

Dans le même temps, Ahmed Jarba, président de la Coalition nationale syrienne, a réitéré que le Conseil national kurde sera représenté à Genève par Abdel-Hamid Darwish, le secrétaire du Parti progressiste kurde en Syrie, et fera partie de l’opposition syrienne, indépendamment du PYD, donc qui ira aux côtés des représentants de Bashar Al Assad et du gouvernement syrien.

Coalition nationale syrienne


Trois jours après, Ilham Ahmed, du PYD et membre du Conseil suprême kurde, a qualifié ces propos de « tentatives de diviser le peuple kurde » et de vouloir créer « un nouveau Lausanne, via un fait accompli, en empêchant l’unité des Kurdes ». Ilham Ahmed a redit que « des progrès » avaient lieu dans les débats en cours :

« Le principal objectif est de participer à Genève II en tant que délégation indépendante et de faire de la question kurde un des principaux points à l’ordre du jour. Nous croyons que cela doit être une condition préalable à la participation, car nous ne voulons pas qu’un nouveau Lausanne [traité de] soit imposé aux Kurdes. Il est impossible d’instaurer une Syrie démocratique sans résoudre la question kurde. Un consensus doit être atteint sur ce point, mais les discussions se poursuivent. » (Firat News)

Au sujet du gouvernement autonome, Ilham Ahmed a tout autant nié également que les choses en soient au point mort :

« [Concernant le gouvernement autonome ] : Il y a la question de la reconnaissance du CSNK et s’il y sera impliqué. Ils acceptent le fait que que le Kurdistan occidental a besoin d’une administration, mais il y a des problèmes sur comment ils y participeront. Le moyen correct est que cette administration soit élue par le peuple. Laissons les gens décider ce qu’ils souhaitent. Ce ne sera pas un problème pour nous. Cependant, les discussions continuent au sein  du CSK sur ce sujet. »


Sur les propos dAhmad Al Jarba concernant la « collaboration » du PYD avec le Baath : 

[Ahmad al Jarba] se demande comment il pourrait y avoir une telle administration quand les forces du régime [syrien] sont toujours présentes.  Nous trouvons significatif qu’une telle déclaration [soit faite] au moment où les Kurdes sont en pourparlers. Tout comme ils ont divisé les Kurdes au début et se sont rattachés certains d’entre eux, maintenant ils unissent leurs efforts et essaient d’empêcher ce qui est en train de se produire. »

Et Ilam Ahmad de réaffirmer le caractère « démocratique » de la gestion actuelle du Rojava…

Le 25 décembre, on annonçait enfin qu’une délégation unifiée partirait à Genève II et qu’un accord en 10 points avait été conclu entre le PYD et de CNK. En plus de la résolution de partir ensemble à Genève, il comprend l’ouverture du poste frontière de Semalika (le côté sous contrôle du PYD) ; la libération de tous les détenus politiques emprisonnés par le PYD (même si le porte-parole des Asayish du Rojava, Ciwan Ibrahim, a déclaré à la presse qu’il n'y avait aucun prisonnier politique dans ses prisons, juste des gens arrêtés pour « terrorisme » et « actes illégaux »; la formation d’une commission de 11 personnes, dont des activistes indépendants pour les droits de l’homme, chargée d’enquêter sur les événements sanglants d’Amude et de Tell Ghazal, où des civils avaient été tués, ce dont on accuse le PYD ; les partis sont enfin d’accord pour décerner le titre de « martyrs du combat pour la démocratie au Kurdistan occidental » à tous ceux qui ont perdu la vie en luttant contre le régime.

Selon Zara Saleh, membre du Parti kurde de l’unité, le CNK et le PYD se seraient mis d’accord pour réclamer à Genève une Syrie laïque et fédérale.

Par contre, aucun accord n’a pu être trouvé concernant le gouvernement d'administration autonome du PYD et les débats ont été repoussés au 15 janvier.

Mais toute la question est de savoir si une délégation kurde indépendante, ni dans l’opposition ni dans les rangs du régime, allait être être acceptée par les organisateurs de Genève II et ce ne semble pas être  le cas pour le moment, aucun parti kurde n’ayant reçu d'invitation à ce jour, malgré une campagne organisée par le PYD et ses alliés, comme le BDP, réclamant qu’une délégation kurde soit admise à Genève.

Devant cet état d efait, il semble que les partis membres du CNK maintiennent leur position première de se rendre à Genève II en faisant partie de la Coalition syrienne, comme cela était prévu, ce que critiquent les partis proches du PYD, comme Muhammad Musa, du Parti kurde de gauche (FiratNews):

« Les pourparlers de Genève II étaient un des principaux points à l’ordre du jour d’Erbil (de la réunion). Il y a eu des débats intenses. Comme vous savez, notre Conseil est dans la Coalition nationale syrienne. Le Conseil suprême national kurde ne peut agir indépendamment et prendre des décisions différentes de la Colition et cela peut causer des problèmes. Lors de la rencontre, nous avions décidé de participer à la conférence en tant que Kurdes. Cela a été la décision du CSKN auparavant mais le Mouvement de l’unité politique qui domine le CSNK n’a pas reconnu cette décision. 6 parties au sein du CSNK iront à Genève II comme membre de la Coalition nationale syrienne. »

Sur la question du refus d’une délégation kurde indépendante par les instances qui président à Genève II, Musa estime que les Kurdes auraient dû, en ce cas, boycotter la conférence, et que si le CSNK pouvait participer au gouvernment autonome (les débats sur cette question devant, en principe, reprendre dans deux jours) ceux de l’Unité politique (partant pour GenèveII) devraient en être écartés.


Pour finir, si le CNK part à Genève au sein de la Coalition Syrienne, on ne sait encore si le PYD ira avec les représentants du régime, comme l’avait affirmé Al JArba. On ne sait d'ailleurs pas non plus si la Coalition syrienne ira elle-même à Genève comme tentent de l'en convaincre, jusqu'à aujourd'hui, les Amis de la SyrieMais ce qui est sûr, c’est que des accords d'Erbil II, il ne reste pour le moment que la réouverture de la frontière (pour combien de temps ?) et la libération de quelques prisonniers politiques au Kurdistan de Syrie. Autant dire rien. 

Commentaires

  1. Anonyme6:23 PM

    Dans un premier temps vous décidiez de taper dur sur le PYD comme une militante de base du PDK ou un journaliste de Zagreb TV. Aujourd'hui vous voulez faire dans le plus subtil en évoquant le point de vue de chacun. Sauf que votre vocabulaire le démontre, vous n'êtes pas objectif. Suffit de voir à la fin de votre texte vous prenez position en parlant de prisonniers politiques.

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