Bras de fer du PKK et du PDK sur le terrain syrien



Les relations entre le PYD et le reste des partis kurdes du Conseil national kurde ne s’améliorent guère et en parallèle, celles avec la Région du Kurdistan d'Irak se sont franchement envenimées depuis un mois. Car au final, comme l'a résumé Ibrahim Birro (Al Monitor), leader du Parti de l’Unité, seuls deux partis se disputent réellement le Kurdistan de Syrie : le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani et le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), officiellement présidé par Abdullah Öcalan mais dont la direction est aujourd'hui éparpillée entre ailes politique, militaire, syrienne, turque, iranienne.

 La réunification de quatre partis kurdes syriens proches du PDK, le mois dernier, est une tentative de plus (il y a eu bien des précédents) de reformer le Parti démocratique du Kurdistan de Syrie tel qu’il a été fondé en 1957 qui était alors proche du mouvement de Mustafa Barzani, sous la bannière du PDK-Syrie (ou Al Parti)d’Abdulhakim Bashar : le Parti de la liberté (Azadî) de Mustafa Cuma, le Parti de la liberté (Azadî) de Mustafa Osso (à force de se scinder les partis kurdes syriens ne se fatiguent même plus à trouver des noms différents, de même il y a deux Al-Parti), le Parti uni kurdistanî et le PDK-Syrien donc. 

Sipan Hemo, un commandant des Unités de défenses du peuple (forces de sécurité du PYD) a immédiatement attaqué ce regroupement en l’accusant de « travailler à ouvrir un front kurde, de stopper les progrès des Kurdes de Syrie et de conspirer contre le cas kurde », d'être plus nuisible que les ennemis (du PYD), puisque le frappant dans le dos. 

Le 18 octobre, dans un entretien accordé à Rudaw, Abdulhakim Bashar, le dirigeant du Parti démocratique kurde en Syrie, ripostait à ces attaques du PYD, en se plaignant que « même le régime du Baath ne faisait pas ce que le PYD fait. Le régime du Baath a donné plus de liberté aux politiciens et aux intellectuels que le PYD… Sous le régime du Baath, il y avait seulement une prison dans chaque ville. Maintenant, sous le PYD, il y a plusieurs prisons dans chaque ville et tous les prisonniers sont kurdes. » Le dirigeant du PDK-Syrie, explique, par exemple, que le PYD empêche la distribution du journal de son parti, Rojava (c’était aussi probablement le cas sous le Baath) et qu’il ne peut retourner en Syrie de peur d’être tué. 

Contestant au PYD d’être le parti le plus puissant au Kurdistan de Syrie, Abdulhakim Bashar affirme, de façon peut-être un peu hasardeuse ou aléatoire, que ce titre revient à son propre parti : « Il est vrai que le PYD a plus de forces armées, mais nous avons des organisations sociales plus fortes et plus de supporters ». 

Sur l’application (ou plutôt la non-application des accords d’Erbil), Bashar affirme qu’il y a concrètement peu de désaccords pratiques entre la ligne politique du CNK, mais que le PYD fait en sorte de bloquer tout le processus, afin de conserver sa suprématie politique et son monopole du terrain armé : « Le PYD refuse d’accepter une force unie et a insisté pour que nos combattants rallient leurs forces en tant que simples combattants et que toute décision de déclencher ou de stopper une guerre reposerait sur le PYD. Je crois qu’une révolution civile au Rojava commencera contre le PYD… En 25 jours, nous avons eu six rencontres avec le PYD et nous avions seulement deux points de désaccord. Mais après chaque rencontre, le PYD revenait avec un nouveau paquet de conditions. Nous en avons déduit que le PYD ne voulait pas vraiment parlementer. » 

Si les relations entre le PDK syrien et le PYD ne sont donc guère au beau fixe, celles avec le PDK irakien ne se sont pas non plus améliorées. Alors que Salih Muslim, le dirigeant du PYD, voulait gagner l’Europe via le Kurdistan d'Irak, il s'en serait vu refuser l’entrée, le 23 octobre. Selon ses dires, il aurait attendu 5-6 jours au nouveau poste-frontière de Pêsh Khabour. Salih Muslim a accusé les hommes du PDK de ce fait, tout en affirmant d'abord que Massoud Barzani n’était pas au courant, mais en laissant entendre que, dorénavant, il ne serait plus persona grata au Kurdistan d’Irak. Du côté des Peshmergas de Pêsh Khabour, on nie avoir vu Salih Muslim se présenter au poste frontière, comme l’a déclaré leur commandant, Shawkat Barbahari au site d’informations BasNews. 

Mais une source anonyme émanant du PDK rapporterait qu’il s’agit effectivement d’une initiative des unités de Pêsh Khabour : quand une délégation du PDK a voulu se rendre aux obsèques du fils de salih Muslim, tué récemment au combat, les autorités du PYD leur aurait réclamé un « visa » pour lui permettre d'entrer. Quand Salih Muslim a voulu à son tour franchir la frontière, les Peshmergas se seraient amusés à faire de même. Ambiance. 

Salih Muslim prétend y voir une manœuvre pour l’empêcher d’être présent à la conférence de Genève et y favoriser au contraire la position du PDK-S nouvellement renforcé, qui veut rallier les CNK à la coalition syrienne. Les media du PKK et du PYD ont entamé une campagne indignée, en y pointant la main de la Turquie. Le BDP (parti kurde de Turquie « proche » du PKK) s’en est aussi mêlé et Pervin Buldan, sa vice-présidente, y a vu une « barrière à l’unité et au rassemblement des Kurdes ». Gorran, le principal parti d’opposition au Kurdistan d'Irak, en bons termes avec le PKK, a déploré aussi le refus du gouvernement kurde, mais en des termes moins vifs (ils sont, après tout, en négociations pour former une coalition), de même Yekgirtu le principal parti islamiste qui soutient que la frontière du GRK devrait être ouverte à « tous les patriotes ». Plus modéré, Mahmoud Osman, le vétéran de la politique kurde, chef de file des députés kurdes au Parlement de Bagdad a appelé une fois de plus au « dialogue » entre les PYD, le PKK et le PDK (les relations de l’UPK avec le PKK sont plus cordiales, comme pour Gorran, héritage de la guerre civile où l’UPK se battait avec le PKK et l’Iran contre le PDK et la Turquie). 

On ignore toujours si la présidence d’Erbil était initialement au courant du camouflet imposé à Salih Muslim mais ce qui est sûr, c’est que, devant les critiques et la tempête médiatiques émanant du PKK-PYD, le PDK a fait front et a même maintenu ces dispositions. Un responsable de ce parti a même conseillé à Salih Muslim de s'adresser à ses « bons amis » de Damas, de Téhéran, et même d’Ankara où il venait de se rendre, s'il voulait voyager hors de Syrie. 

Pour finir, le ministre de l’Intérieur du GRK, dans un communiqué officiel, a confirmé, le 27 octobre, soit 4 jours après le début de l’affaire, que Salih Muslim devrait passer par un autre pays pour ses déplacements, expliquant que « au cours des années passées, les frontières du Kurdistan ont été ouvertes pour toute personne comme Salih Muslim, et qu’en raison de cela, il (le GRK) a subi problèmes et menaces (de la Turquie, probablement) mais qu’en dépit de cela, Salih Muslim et consorts ont bénéficié de « facilités illimitées » ; que le président de la Région du Kurdistan n’a pas ménagé ses efforts pour soutenir les forces du « Kurdistan occidental sous le parapluie d’une seule nationalité et ce dans le cadre des accords d’Erbil ; qu’en contre-partie, le PYD, profitant de cet accord et des « facilités » (octroyées par le GRK), a imposé sa « domination » sur le Kurdistan occidental par la force des armes, l’intimidation, le meurtre et en empêchant les autres forces kurdes de jouer leur rôle » ; que jusqu’ici Salih Muslim avait pu entrer et sortir du Kurdistan d'Irak mais que ses déclarations et attitudes impropres allaient à l’encontre du calendrier kurde et de l’unité des Kurdes, et montrent clairement qu’il sert le régime syrien et sa violence, en plus de violer tous les pactes et chartes conclus » ; enfin, le ministre a invité le PYD à se « laver de ses crimes contre le peuple kurde et s’éduquer lui-même avant de faire des leçons de morale au Kurdistan du Sud. » 

C'est donc via Bagdad que Salih Muslim s’est envolé pour l’Europe. 

Dès le lendemain du communiqué ministériel, les bureaux du parti PÇKD (branche irakienne du PKK mais qui n’a guère obtenu que 3000 voix aux dernières élections, auxquelles il était admis à participer après avoir été interdit pendant des années) étaient fermés d'autorité à Zakho. Derya Khalil Ahmed responsable de l’exécutif de ce parti, a rapporté avoir été sommée par les autorités de fermer les locaux en 24 h et s’est plainte de harcèlement policier. Le PÇKD en a accusé directement le PDK alors que, comme prévu, l’UPK, Gorran et Yekgirtu ont protesté. 

 Le PDK n’a fait aucun commentaire dans l’immédiat mais il y a deux jours, Hamid Darbendi, qui est en charge du dossier syrien au GRK, a expliqué que, jusqu’ici son gouvernement avait « dédaigné de répondre aux diffamations de Salih Muslim sur la Région, parce que cela allait contre les intérêts du peuple kurde. Il y a, cependant, un sentiment de ressentiment envers la façon dont le PYD agit en Syrie. » Évoquant le mécontentement d'Erbil devant la « rhétorique abusive » de Muslim, Darbandi répète que le GRK a préféré l’ignorer dans l’intérêt des Kurdes, et que la décision de fermer la frontière au PYD ne vient que de ses mauvaises relations avec le Conseil national kurde syrien. 

Sur le terrain, les forces du PYD, les YPG, ont remporté plusieurs batailles contre les islamistes qu’ils ont balayés de plusieurs localités autour de Seriyê Kaniyê (19 en une semaine) et se sont emparés d’un poste frontière ouvrant sur l’Irak (essayant peut-être de se désenclaver de la Turquie et du Kurdistan d’Irak). Jabhat Al Nusra et l’État islamique en Irak et en Syrie ont affirmé qu’ils chercheraient à regagner le terrain perdu, mais pour le moment, et depuis le début des hostilités entre les YPG kurdes et les islamistes, ces derniers ne font pas le poids et ont donc reculé sur Raqqa (ils s’affrontent aussi avec des groupes de l’Armée Syrienne de Libération dans les régions arabes au sud ce qui ajoute à la confusion du front syrien). 

 Ce sont peut-être ces victoires militaires qui ont encouragé le PYD à vouloir les transformer en avancées politiques. Hier, à Qamishlo, le PYD, quelques petits partis et personnalités qui ne lui sont pas opposés ont annoncé la formation d’un gouvernement d’administration locale, avec la création d'un Conseil national kurde (qu’il va falloir là aussi ne pas confondre avec le CNK qui siège à Erbil), composé de 82 membres. Ce plan d’administration prévoit de « diviser le Kurdistan syrien en 3 régions, Afrin, Kobanî et la Djezireh » mais de toute façon, même si cela n'avait pas été « prévu » par le plan du PYD, la géographie humaine s’en charge toute seule, comme les cartes du peuplement kurde en Syrie le montrent. Chaque région aura son propre conseil qui la représentera au sein du Conseil national, où siégeront aussi des minorités comme les Arabes, les Assyriens et les Tchétchènes. 

Alan Semo, le porte-parole du PYD a affirmé à Bas News que 6 partis membres du CNK ont accepté de participer à ce conseil, mais d’autres partis kurdes syriens l’ont démenti, tandis que Falah Mustafa Bakr, le ministre des relations étrangères du GRK, a indiqué qu’il n’y avait eu « aucune coordination avec les autres partis kurdes » et que c’était un acte « unilatéral du PYD ». Le Conseil national syrien et l’ensemble de l’opposition arabe en Syrie a bien sûr condamné l’initiative, y voyant une première étape vers le séparatisme, ce que dément le PYD, et Ahmet Davutoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, l’a simplement qualifiée « d’impossible » : « Nous leur avions dit (sûrement lors de la dernière visite de Muslim à Ankara) d’´éviter toute tentative de déclarer une administration de facto qui diviserait la Syrie. J’espère qu’ils changeront leur position. » 

Aujourd'hui, le président Massoud Barzani a désapprouvé officiellement le PYD et son action unilatéral, qui, selon lui, « viole les accords d’Erbil (qui avaient prévu une administration conjointe entre le PYDet le CNK et même une force militaire unifiée) : « Je m’inquiète de l'avenir du Kurdistan occidental et il y a un risque que les Kurdes perdent une occasion en or ». Plus virulent que d'habitude, Massoud Barzani a accusé directement le PYD d’aider le régime syrien et d’être un allié d’Assad et a ainsi commenté les derniers combats entre le PYD et les islamistes : « Le PYD a forcé les Kurdes à se battre dans une guerre qui n’est pas la nôtre, qui n’est pas dans les intérêts kurdes, et qui a forcé des milliers de Kurdes à fuir leurs foyers. Le PYD est contre l’unité kurde et ils ont même interdit le drapeau kurde au Kurdistan syrien. » 

Alors que le torchon brûle bien fort entre le PDK et le PYD, Massoud Barzani s’apprête à faire une visite dans la ville hautement symbolique de Diyarbakir, considérée comme la capitale historique du Kurdistan de Turquie et un des hauts lieux de sa résistance. Mais c’est à l’invitation du Premier Ministre turc qu’il s’y rend, et c'est Recep Tayyip Erdoğan qu’il y rencontrera, ainsi que quelques personnalités clefs de la ville, dont probablement son maire, Osman Baydemir. Selon le journal turc Yeni Safak, c’est surtout pour donner un nouvel élan au processus de paix entre le PKK et la Turquie que Massoud Barzani viendra délivrer un message indiquant que le temps des armes est passé, qu'il faut faire place au combat politique, et peut-être aussi pour servir à nouveau d'intermédiaire entre Qandil et Ankara. 

Viendra aussi à Diyarbakir, pour l'occasion, le chanteur kurde Şivan Perwer très populaire chez les Kurdes kurmandj, surtout en Turquie, en Syrie et dans la diaspora, et qui entretient des rapports souvent peu amicaux, voire très hostiles avec le PKK qui a souvent perturbé ses concerts. Şivan Perwer y chantera avec un autre chanteur vedette chez les Kurdes, l'arabo-kurde Ibrahim Tatlises (qui n'a pas du tout le profil du chanteur politique engagé). 

Cette visite de Barzani peut aussi être vue comme un soutien électoral recherché par Erdoğan qui n’a jamais renoncé à prendre des villes clefs au BDP dans les régions kurdes, dont il est le principal rival dans les urnes. Aussi l’accueil que lui réserveront les Kurdes de Turquie sur place pourra servir de plébiscite à la politique de l’AKP s’il est enthousiaste, ou bien, s’il est réservé ou froid, permettra au BDP de démontrer que c’est lui qui tient toujours l’opinion kurde dans ses villes et régions fiefs. 

Quant à la viabilité du projet d’autonomie du PYD, il suffit de regarder, une fois, de plus la carte, pour voir que, même si Afrin bénéficiait d’un couloir vers les régions alaouites (au cas où le Baath pourrait s’y maintenir dans un bastion montagneux), ni Kobane ni Qamishlo ne pourraient faire l’économie d’un accord, soit avec la Turquie et le GRK, soit avec le reste des Arabes syriens. Toute la politique de survie du Kurdistan d’Irak a tenu avant tout à éviter un verrouillage total de ses frontières, en maintenant des relations « cordiales » avec l’Iran et la Turquie, une fois son engagement contre la Syrie d’Assad confirmé. La conférence de Genève, qui doit réunir toutes les parties concernées par la question syrienne, risque de voir exportés les différents kurdes, le CNK, soutenu par le PDK, faisant partie de la Coalition nationale syrienne (soutenu par les USA et ses alliés dans la région), tandis que le PYD et ses partis alliés veulent y participer en tant que Conseil suprême kurde (son organisation parapluie soutenu par Poutine et l’Iran)

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