Supplique d'Arsenath Barzani d'Amadiyya




Asenath Barzani d’Amadiyya était la fille d’un rabbin célèbre dans tout le Kurdistan juif et au-delà, pour sa science de la Torah, du Talmud, de la Kabbale et des lois.  

Le rabbi Samuel Ben Nathanaël Halevi Barzani (1560?–1625/1635?) très versé dans les sciences mystiques et la Kabbale, avait voyagé dans plusieurs villes du Kurdistan et avait fondé à Mossoul une yeshiva (une école de sciences rabbiniques, l’équivalent des madrassas musulmanes) dont les élèves étaient venus de tout le Kurdistan, mais aussi d’Égypte et de Syrie-Palestine. Il disait qu’une ville sans école religieuse était comme une ville sans Dieu.  

Ce saint homme fou de savoir et d’éducation eut à cœur d’instruire aussi sa fille, Asenath (Ou Arsenath), son enfant unique. Il la dispensa des travaux ménagers et domestiques dont étaient chargées les femmes, au détriment de leur éducation, afin qu’elle eût tout le temps de se consacrer à l’étude et à la mémorisation des textes juifs.  

En plus d’être une mystique et savante religieuse, Asenath devint écrivain et poétesse. Elle maîtrisait l’hébreux et l’araméen, mais aussi l’arabe (langue de la philosophie) ; pour le kurde, on n’en sait rien, peut-être le parlait-elle à défaut de l’écrire, car les juifs du Kurdistan, comme les chrétiens étaient naturellement bilingues en araméen et en kurde.  

La plupart de ses écrits ont disparu mais des lettres adressées à des communautés religieuses, pour demander des fonds pour son école, ont été préservées, sûrement copiées et recopiées, comme on le faisait des épitres des maîtres renommées. Dans l’une de ces lettres, elle raconte elle-même la façon dont elle fut élevée : « Jamais, au cours de ma vie, je ne mis le pied hors de chez moi. J’étais la fille du roi d’Israël… Je fus élevée par des savants ; j’ai été choyée par mon défunt père. Il ne m’apprit aucun autre art ou artisanat que les matières célestes. » 

Sa famille était pauvre, cependant, et elle ne fut donc pas élevée comme une « princesse du monde » mais comme une érudite, fille de savant, qui vécut toute sa vie pour son école. 

Quand elle fut en âge de se marier, elle fut donnée à l’un des élèves de la yeshiva, peut-être son cousin, le rabbi Jacob ben Abraham Mizrahi Amadiyah. Mais son père exigea que dans le contrat de mariage figure la clause qu’elle ne devait jamais être importunée « par des tâches domestiques » pour qu’elle consacre encore tout son temps à l’étude.  

À la mort du rabbi Samuel, ce fut d’abord Jacob qui hérita de la yeshiva mais cela n’empêcha pas Asenath d’y enseigner aussi et d’acquérir un crédit spirituel et savant bien plus important que son époux, à qui elle eut le temps, tout de même, de donner un fils et une fille (l’histoire ne dit pas si la fille eut la même éducation). 

Le rabbi Jacob mourut jeune et Asenath, veuve avec deux enfants, se trouva dans une situation difficile. D’autant qu’en raison de son éducation, elle ne pouvait guère devenir une épouse ordinaire, si elle ne savait même pas faire la cuisine ni tenir une aiguille ! Ses créanciers lui confisquèrent ses livres (son père avait une précieuse collection de manuscrits religieux) et même ses vêtements. Mais elle ne se laissa pas abattre et succéda à son époux à la tête de la yeshiva, jusqu’à ce que leur fils soit assez grand pour la diriger (il partit faire ses études à Bagdad). Sa vie fut donc matériellement difficile, mais intellectuellement active. 

Comme son père lui avait enseigné tous les secrets kabbalistiques, elle était célèbre dans tout le Kurdistan pour ses songes et ses pouvoirs et des contes et légendes kurdes lui prêtent beaucoup de faits magiques, avec le secours des anges (il y en a 72 dans la Kabbale, donc elle ne manquait pas de personnel). On disait aussi que l’âme de son père venait l’avertir, en songe, de dangers menaçant sa communauté et c’est ainsi qu’elle demanda un jour aux juifs de célébrer la nouvelle lune à l’extérieur de la synagogue et non pas dedans.Ils firent bien de lui obéir, car alors qu’ils célébraient l’office à l’extérieur, une pluie de feu descendit du ciel et incendia le bâtiment religieux. La « Tanna’it Asenath » murmura une prière et une volée d’ange descendit à son tour éteindre le feu (The Day the Rabbi Disappeared: Jewish Holiday Tales of Magic, Dr. Howard Schwartz). La synagogue fut épargnée et pas un rouleau de livre ne brûla.  

À sa mort, elle fut enterrée dans sa ville d’Amadiyya et sa tombe devint un lieu de pèlerinage pour les juifs kurdes, et sûrement aussi pour les autres Kurdes, car on fait des ziyaret à tous les saints locaux, musulmans, chrétiens ou juifs, tous les miracles sont bons à prendre ! 
Et c’est maintenant devenue une figure de proue du féminisme juif. Car si, de son vivant, on l’appelait la «Tanna’it » terme qui fut spécialement forgé pour elle, qui est le féminin du mot hébreux utilisé pour les savants du Talmud. aujourd’hui, des juifs et des juives militant pour l’accès du rabbinat aux femmes la considèrent comme rabbine elle-même, au vu de ses fonctions et de son savoir, et la nomment Rabbi Asenath Barzani.  

Elle était aussi poétesse et écrivit des pièces religieuses en hébreux dont l’une, la « Supplique d’Asenath » a été publiée dans une anthologie bilingue hébreux-anglais (Shirley Kaufman, Galit Hasan-Rokem,Tamar Hess. Hebrew Feminist Poems from Antiquity to the Present: A Bilingual Anthology ), ce qui en fait qu’en plus d’être la première juive à avoir exercé des fonctions religieuses et savantes, cette fille d’Amadiyya fut la première poétesse en hébreux « moderne ». 

Supplique d'Arsenath (traduit de sa version anglaise), évoquant la mort de son mari, sa propre ruine, les saisies de ses créanciers et plaidant pour des secours lui permettant de poursuivre l'enseignement de son école :



Écoutez, ô sages, mes paroles,
et qu’un avisé m’entende,
Je vous dirais mon infortune
et peut-être qu’ainsi mes forces reviendront ;
Je parlerai pour l’Étude et me lamenterai
de sa disparition dans mon pays,
de ce que la brillante étincelle à mon peuple
se soit cachée dans un nuage du ciel ;
ceux qui quêtaient les paroles de mon époux ont disparu,
comme la sagesse des vallées de mes savants,
les portes de la compréhension se sont refermées,
mes sentiers et chemins de traverse sont ignorés ;
cette génération désolée ne connaît aucun guide
et je pleure sur mes jours en ce monde.
Cette situation est accablante,
et les tracas me submergent.
mais fermement je garde les piliers de la terre
et par mon jugement j’établis les lois ;
et je transmets les visions des prophètes –
étude et prière dans ma région –
bien qu’ils me raillent dans mon embarras
ajoutant douleur à mon châtiment ;
ils m’ont laissé sans rien et m’ont arrachée
robe, cape et manteau ;
J’ai appelé « Ayez pitié, mes amis,
car mon malheur est grand, assurément…»
Vers qui me tourner parmi les saints,
sinon vers mes guérisseurs, les nobles ;
Vous qui êtes justes ayez pitié –
c’est pour pour la parole du Seigneur, du Rocher, mon Maître,
non pour mon bien-être ou ma gloire
que je pleure et gémis devant vous ;
pas même pour les besoins de ma maisonnée,
ni pour mes vêtements ou ma nourriture –
mais pour que survive la maison des étudiants,
où ma force n’a jamais manqué.
Pour la Loi je rassemblerai mes forces
pour cela le feu brûle en moi,
Je relèverai les bâtiments en ruine,
et ôterai tout ce qui me fait obstacle.
Devant cela, que chaque savant frémisse,
que l’homme sage tremble de ce que j’ai à dire :
cela ne fait pas de différence qu’un homme riche ou pauvre
envoie le baume sur mon âme et mon cœur ;
Je n’ai personne pour me protéger,
ni frère ni parent pour me sauver.
Vers les nobles d’Israël j’élève ma voix,
vers les collines de leur secours je crie :
Nombreux sont ceux qui affrontaient la mort et que vous avez sauvés
délivrez-moi maintenant de mes chaînes.
ne laissez pas s’en aller la braise de ces montagnes,
cette étincelle dans la plus pure de mes pensées
et que son nom croît ainsi dans un lieu désert
où ne survivra que  mon corps.
Devant mes larmes ne restez pas impassible,
et ma chair se réjouira dans les délices.
Je travaillerai de toute ma force,
j’en fais le vœu écrit
et la force de votre mérite atteindra le ciel,
plus haut que les sommets de mes tours.
vos noms seront gravés dans les hauteurs,
la mesure de votre gloire s’élèvera dans la puissance.
Si mes étudiants doivent se disperser,
quel sens auront mes jours et mes nuits ?
Ainsi, Ô pieux, écoutes
et vous, hommes justes, entendez-moi…


BIBLIOGRAPHY

Ben-Yaakob, Avraham. Kurdistan Jewish Communities (Hebrew). Jerusalem: 1981;
Benayahu, Meir. “R. Samuel Barzani: Leader of Kurdistan Jewry,” (Hebrew) Sefunot 9 (1965): 23–125;
Brauer, Erich. The Jews of Kurdistan, ed. Raphael Patai. Detroit: 1993;
Mann, Jacob. Texts and Studies in Jewish History and Literature, Vol. I. New York: 1972;
Melammed, Uri and Renée Levine. “Rabbi Asnat: A Female Yeshiva Director in Kurdistan,” Pe’amim 82 (2000): 163–178;
Rabbi Tirzah Firestone. The Receiving. Reclaiming Jewish Women’s Wisdom,  pp 109-141. (2003).
Rivlin, Yosef Yoel. Poetry of the Aramaic-Speaking Jews (Hebrew). Jerusalem: 1959.

Sabar, Yonah. The Folk Literature of the Kurdistani Jews: An Anthology. New Haven: 1982; 

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