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Réformes démocratiques en Turquie : de quoi les Roms se plaindraient-ils encore ?

Buçük, "sur les traces des tsiganes de Turquie",Elmas & Haluk Arus

Au cours de l’été, le PKK, en la personne de son nouveau dirigeant intérimaire, Cemil Bayik, avait annoncé, que sans mesure « concrète » de la Turquie, d’ici le 1er septembre, pour faire avancer le processus de paix, son mouvement le considérerait comme enterré.  Le 9 septembre, un communiqué émanant du conseil exécutif de l’Union des communautés kurdes (KCK) et publié dans l’agence de presse Firatnews annonçait le gel du retrait des forces armées kurdes, sans, cependant, déclarer la fin du cessez-le-feu ni remettre en cause la teneur du message politique d’Abdullah Öcalan :

« Notre mouvement croit au projet de démocratisation présenté par le leader Apo le jour du Newroz. C’est le seul moyen d’établir une fraternité entre les peuples vivant en Turquie, de résoudre la question kurde et de créer une Union démocratique du Moyen-Orient. La suspension du retrait a pour but de pousser le gouvernement à prendre ce projet au sérieux et de faire ce qu’il fait ».

Le KCK a aussi appelé le « peuple kurde et ses pouvoirs démocratiques » à renforcer leur lutte pour exhorter le gouvernement AKP à « abandonner son attitude irresponsable et à prendre des mesures pour le succès de la démocratie et une solution au problème kurde », afin de parvenir à la réalisation du « pas historique » fait par Öcalan. 

Les réactions du parti kurde du BDP se sont faites plus conciliantes, et Gulten Kişanak, qui, avant le message de mars, avait été assez critique sur la teneur et le déroulé du processus dont on parlait déjà avant le 21 mars, s’est montré plus conciliante et mesurée dans le constat d’échec (et donc en tout point dans le ton et la ligne Öcalan), qualifiant le processus de ni « au point mort ni en progrès », et faisant juste état de « problèmes et tensions » (AFP) :

« Nous ne pouvons dire si le processus est achevé ou s’il a stoppé, parce que les négociations avec Öcalan continuent. »

Mais c’est surtout le paquet de réformes que le parlement turc devait voter qui apparaissait comme un possible « premier pas » de la Turquie, et Gulten Kişanak a fait part de son dépit de ce que le BDP n’ait pas été consulté à ce sujet, doutant qu’il satisfasse les demandes des Kurdes de Turquie.

Le BDP n’est d’ailleurs pas le seul parti à se plaindre de l’opacité qui a entouré l’élaboration des réformes ou du processus de paix. Kemal Kiliçdaroğlu, le leader du Parti républicain du Peuple, le laïc et nationaliste CHP, s’est plaint de même d’avoir été écarté  :

« Abdullah Öcalan est assis à un bout de table et Erdogan à l’autre bout. Les deux se rnecontrenent, et marchandent. Le public n’est pas informé de ce qui se passe. »
Mais le 30 septembre, Recep Tayyip Erdoğan présentait enfin ses réformes et le moins qu’on puisse dire, est qu’il a fait contre lui l’unanimité de son opposition, turque comme kurde.
La langue kurde ne sera pas autorisée dans les écoles turques publiques, uniquement dans les écoles privées, ce qui existait déjà (avec peut-être une interdiction pour les enfants, ou sinon, avec la réforme, sans souci de la largeur des portes, cette fois), ce qui le ramène au rang des langues des minorités religieuses mentionnées dans le traité de Lausanne, (églises grecque et arménienne, mais pas les syriaques) tolérées dans les écoles religieuses. Du coup, le kurde sera-t-il tout de même enseigné comme langue « étrangère » au collège ? ». 

Par contre, l’hymne que devaient chanter tous les matins les écoliers, à la gloire  e la race turque à laquelle ils sont tous censés appartenir disparaît. Recep s'est peut-être avisé que cela faisait ressembler ses écoles publiques à celles de son grand ami Bachar Al Assad qui faisait aussi chanter à ses écoliers, le bonheur ou la fierté d'être de la race arabe…
L’autre grande demande du BDP, la levée du seuil de 10% aux élections législatives, qui lui permettrait de figurer au parlement autrement que sous couvert d’élus indépendants, fera l’objet de débats ultérieurs au Parlement, selon le Premier Ministre, avec 3 options possibles : son maintien, son abaissement à 5% ou bien sa suppression totale, avec un vote uninominal par de circonscription. Le seuil de de 7% de voix qui permet à un parti d’être subventionné par l’État pourrait être abaissé à 3%.
Du fait que les lettres interdites dans la « Loi du Chapeau » ne le seront plus, on pourra continuer d’écrire WC - Bay - Bayan sur les portes des toilettes publiques Newroz au lieu de l’horrible Nevroz sur les affiches du Nouvel An Kurde, et les tournées électorales des politiciens pourront se faire en discourant dans leurs langue maternelles, qualifiées de « dialectes autres que le turc ». Les localités à noms araméens, arméniens et kurdes qui avaient été turcifiées reprendront leur nom d’origine, dont l’emblématique Dersim (ce qui promet de beaux panneaux bilingues pour pas mal de localités).
Les minorités religieuses n’obtiennent, dans le meilleur des cas, qu’un non-lieu de justice, avec l’assurance que les moines indélicats squatteurs de la mosquée Mor Gabriel pourront garder le produit de leur recel, mais le séminaire orthodoxe ne sera pas rouvert pas plus que l'enseignement du clergé des syriaques orthodoxes permis (une demande de l’Union européenne, pourtant) ; dans le pire des cas, celui des Alévis, ils n’obtiennent rien : leur culte n’est toujours pas reconnu comme étant à part de celui des musulmans, mais les cemevi (lieu de cérémonies religieuses) ne sont pas entretenus et financés par l’État, au contraire des mosquées. L’islam est toujours enseigné et pas de façon facultative, dans les écoles publiques.
Quant à la majorité religieuse musulmane sunnite, son corps fonctionnaire féminin (hormis les juges, procureurs, policières et gendarmettes) obtient le droit de porter le voile sur son lieu de travail. On peut supposer que le Premier Ministre se soucie de l’islamophobie (prédominante en Turquie, comme on sait, bien plus que contre la christianophobie ou l’anti-alévisme), quand il promet que 

« des sanctions dissuasives contre les crimes motivés par la haine et le mépris des modes de vie vont être pratiqués et la punition des crimes haineux sera plus lourde. La prévention de la pratique de cérémonies religieuses sera condamné dans le champ d'application de la loi pénale turque » (parions que cela ne concerne pas les sem'a alévis).
Quant aux Rroms, à peu près aussi aimés et tolérés que dans l'Union européenne, ils vont avoir droit à un institut et centre culturel à eux tout seul (R.T E a dû lorgner envieusement du côté de Duhok).
Finalement, la meilleure synthèse de ce qui aurait dû être inclus dans les réformes peut être lue dans la réactions du Conseil des Sages, mis en place par Erdogan lui-même pour éclairer et suivre les différentes étapes du processus de paix turco-kurde et composé de différentes personnalités publiques, artistiques, politiques, qui tente d’apporter une expertise neutre sur l’élaboration et les besoins de ce processus. 
Dans son rapport, le Conseil des Sages avait ainsi préconisé certaines mesures, dont certaines (le rétablissement des noms kurdes ou araméens des localités) ont été suivis, mais la plupart superbement ignorés, comme une amnistie générale des combattants kurdes, l’abolition de la loi Anti Terreur, une réforme du système judiciaire, une vaste opération de déminage des campagnes et des montagnes kurdes, le retour des réfugiés kurdes actuellement relogés au camp de Makhmur (Kurdistan d’Irak) depuis les années 1990; la restitutions aux Yézidis des terres confisquées et des facilités apportées à leur retour (si c'est ceux chassés par le génocide de 1915, on peut se demander pourquoi eux seuls et pas les Arméniens; que les Assyriens puissent éduquer leurs enfants dans leur langue, etc.

Pour le moment, si, bien sûr, l'ensemble des Kurdes a critiqué ce qui ressemble bel et bien à un foutage de gueule, aucune réaction ne s'est fait entendre d'Imralı. Comme disait Gulten Kişanak, les négociations sont peut-être encore en cours…

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