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Sohrawardî, le Maître de l'Instant


On dit que c'est le 29 juillet 1191 que dans la citadelle d'Alep, fut exécuté Sohrawardî, le sheikh de l'Ishraq, sur ordre de Saladin.


– Voilà Sibylle que tu voulais tant connaître, déclara-t-il à celui qui l’occupait. Voici celle qui fut mon élève et qui est encore source de bien des tourments pour moi… Car c’est bien la plus fieffée bourrique qu’il y eut jamais à Antioche et dans toute la Syrie! Elle a usé, en ses enfances, la patience et la santé de bien des maîtres, moi seul me suis obstiné et, quelquefois, je doute de ma sagesse là-dessus. 
L’homme auquel Shudjâ’ la présentait si élogieusement s’était levé. Sibylle se figea devant ce soufi aux cheveux blonds et à la barbe rousse, aux yeux du même vert que les siens. Il était vêtu de façon extravagante, avec une robe émeraude qui flamboyait à chacun de ses mouvements et une coiffe pourpre, un peu semblable à la sienne.  
– Sibylle, chantonna-t-il, enfin nous nous rencontrons, ma soeur chérie !

Soulevée et réchauffée par une joie intérieure qui venait autant de l’un que de l’autre, comme si une seule flamme brûlaient leurs âmes, il sembla à la jeune femme que tout, autour d’eux, baignait dans un éclat doré. Sympathie, tout n’était que sympathie, lumières radiantes, réfléchies, se répondant, soixante-dix mille miroirs, soixante-dix mille voiles et, derrière, une seule Lumière.
– Tu es un des Trois ! Mon frère de l’Autre Monde !


Yahya soupira et Sibylle l’entendit murmurer en écho : « Je ne sais rien de ma venue ni de mon départ ». Tournant la tête, elle vit qu’il avait les larmes aux yeux. 

« Ainsi, je suis devenu sage et cancre à la fois
Il faut être un œil qui ne voit rien ; ainsi je suis aveugle et ainsi je perçois
Que la poussière couvre ma tête si je puis dire
dans quelle confusion j’ai erré
‘Attâr a regardé son cœur transcender les deux mondes
Et sous son ombre, il est maintenant fou d’amour. » 

Elle savait que ce n’était pas là chagrin chez le Sohrawardî, juste un soupir d’amour et le regret d’une lumière dont il se trouvait momentanément éloigné, mais qu’il regagnerait un jour. Shihâb al-Dîn Yahya le vagabond, le marcheur du Djibâl et de Djazîrah, n’était pas un égaré. Il était exilé, mais savait d’où il venait et où il devait retourner, sachant, dans l’extase de la danse, dans la beauté d’un visage ou la majesté d’une montagne, lire les signes que la Lumière avait laissés sur le monde, étincelles de Connaissance filtrées par l’opacité des sens. Des années plus tard, elle se souviendrait de cette danse, et parlerait toujours ainsi de son frère d’Outre-monde : 

« Voir Yahya danser, les bras éployés, était bonheur pur, dans l’extase de son amour que rien ne pouvait amoindrir. Autour de lui, d’autres soufis dansaient. Et alors qu’au luth s’était joint la flûte et que, dans la salle des invités, la ronde des derviches se faisait plus large, quelques-uns furent pris de transe comme Shihâb al-Dîn. Mais aucun n’était aussi lumineux, visible, apparent, que celui qu’ils appelaient le Maître de l’Instant. Et je me réjouissais de ce qu’en lui l’Orient s’était levé, alors que j’en étais encore à errer sur les sentes sombres de la vie, égarée dans les brumes opaques et pesantes du monde, ignorant où se trouvait ma lumière et même ce qu’elle était.  

C’est ainsi que j’eus grand désir de trouver la rose de Djam, que cela me soit fatal ou salutaire. Car là, peut-être, se trouvait ce passage de lumière, ce lieu que j’appelais en silence. »

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