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"Shabiha ou patriotes ?" : Le PYD mène maintenant la bataille sur deux fronts, mais pas contre le Baath




Les forces kurdes du PYD sont de plus en en plus engagées dans une bataille externe face à l’Armée syrienne de libération, bien plus que contre les forces gouvernementales, mais tentent aussi de réprimer une fronde interne de la part des Kurdes syriens pro Conseil national kurde qui lui sont hostiles, et qui luttent contre la mainmise politique et militaire de ses forces Asayish et YPG. Aussi, les manifestations kurde ‘non autorisées’ ni par le PYD ni par la Syrie, constantes depuis 2011, sont dirigées à la fois tout autant le PKK syrien que contre Bashar Al Assad. 
Sur le front externe contre l"ASL, après le refus, fin mai, des forces kurdes, de laisser passer des milices arabes (et le bataillon kurde Salah ad Din) dans la montagne d’Afrin, pour leur permettre d’attaquer des villages alaouites, Afrin s’est retrouvé assiégée et sous embargo par l'ASL. Sa situation humanitaire est devenue très préoccupante, notamment en raison du grand nombre de réfugiés qui campent en ville, où ils peuvent dans les bâtiments publics, surtout après les attaques de l’armée gouvernementale contre le quartier kurde de Sheikh Maqsoud à Alep : le manque de vivres et de médicaments se fait ainsi sentir. 
Comme c’est presque toujours le cas, des partis kurdes rivaux du PYD ont tout de même condamné l’attaque de l’ASL, leurs critiques vis à vis du PKK syrien ne les empêchant pas de se montrer peu enclins à laisser les zones kurdes investies militairement par les Syriens arabes, dont ils craignent, en plus des éléments islamistes, les pillages et les agressions contre des civils, ainsi que les représailles de l'armée gouvernementale.
En contrepartie, les bataillons de l’ASL accusent tout autant les YPG de « violer les traités et accords » qui ne cessent de se conclure et de se défaire, depuis le début de l'année, mais aussi de fournir clandestinement les villages alaouites (avec qui la montagne d’Afrin est mitoyenne) en armes et en provisions.
Mais les incidents les plus graves, concernent, le mois dernier, des exactions et des attaques contre les membres de partis kurdes rivaux du PYD, qui rapportent régulièrement, depuis deux ans, des faits d’enlèvements et d’intimidations, et même des tortures et des meurtres.
Ainsi, le 10 juin, le Parti kurde démocratique d’Abdulhakim Bashar, a accusé les PYD d’avoir kidnappé 6 de ses membres alors qu’ils faisaient route vers Afrin. Entre le 14 et le 17 juin, le même parti célébrait dans quelques villes kurde l’anniversaire de la fondation par Osman Sabri et Daham Miro, du Parti démocratique du Kurdistan syrien (PDKS) Ce parti ayant éclaté en 1965, entre le Parti  kurde démocratique et le Parti démocratique kurde progressiste que l’on dit être proche de l’UPK, ces deux mouvements se considèrent comme héritiers du PDKS. À cette occasion, le parti d’Abdulhakim Bashar, vu, lui, comme sympathisant du PDK de Barzani, a été attaqué lors des célébrations à Afrin : plusieurs dizaines de sympathisants ou membres du PYD ont fait un raid armés de couteaux et gourdins, en dévastant la scène, interrompant ainsi l’événement. Comme il n'est pas fait mention d’attaques contre les mêmes célébrations organisées par le PDKP, cela entérine les hypothèses d’un rapprochement entre le parti satellite de l’UPK et la branche syrienne du PKK.
Le 17 juin, d’autres enlèvements opérés par les YPG étaient rapportés par le site KurdWatch : notamment celui de Walat Isma’il al Umari (militant pour le Conseil national kurde), Serbest Najjari (membre de la coordination des comités d’Amude) et Dersim Adham ‘Umar, membre du bataillon Tahsin Mamo, force appartenant au parti Yekitî. Ce Dersim allait refaire parler de lui quelques jours plus tard.
Les trois hommes ont été arrêtés par les YPG au cours d’un raid de grande ampleur à Amude : des check-points avaient été installés autour de la ville, des habitations et des commerces fouillés, les media du PYD qualifiant ces fouilles et arrestations d’opération anti-drogue, alors que plusieurs mouvements de jeunesse appelaient Amude à des manifestations de protestation du 17 au 20 juin.
Le PYD n’a pas cependant mis fin à cette série d’interventions et le 23 juin, c’était dans la région de Kobani qu’ils érigeaient des check-points en cernant le village de Tall-Ghazal. C’est alors qu’un villageois et son fils, Haywai et Mustafa Abdhu Hammu, qui ne s’étaient pas arrêtés au check-point avant leur village ont été tués par les YPG qui ont fait feu, tirant ensuite sur d’autres personnes qui s’étaient portées au secours des deux victimes et faisant six blessés. Un militant hostile au PYD a déclaré à KurdWatch que le village où a lieu l’exécution était depuis longtemps « une épine dans le flan du PYD », car il fait partie de ces quelques lieux non contrôlés par le PYD, pour la plupart sympathisants ou membres du Parti démocratique d’Abdul Hakim Bashar, décidément dans le collimateur du PYD, ou du Parti Azadî ou du Mouvement pour le futur, des formations politiques aussi hostiles au PYD. La même source a aussi indiqué que le PYD cherchait activement 4 villageois membres de ces divers partis.
Trois jours plus tard, le jeune Dersim Adham, arrêté à Amude et détenu par les Asayish du PYD, était relâché, tandis que les deux autres militants arrêtés en même temps que lui restaient en détention. Depuis ces raids des YPG, des manifestations contre le PYD étaient régulièrement organisées dans la ville, par des mouvements de jeunesse kurdes, qui soutiennent le Conseil national kurde, au cours desquelles ils réclamaient la libération de leurs camarades retenus par les Asayish du PYD. Le 20 juin, c’est même une forme de #OccupyGezi qui s’est mise en place à Amude, puisque des jeunes ont dressé des tentes en centre ville et ont commencé une grève de la faim. En riposte, le 21, le PYD a organisé une contre-manifestation dans la ville, et inévitablement, les cortèges rivaux se croisant, des supporters du PYD ont voulu attaquer l’autre cortège mais ils ont été maîtrisés par les Asayish qui ont évité, cette fois, une bagarre généralisée. Le même jour, une manifestation à Kobanî réclamait que le PYD mette aux attaques contre les autres partis kurdes.
Les manifestations pro CNK et les raids du PYD se succédant, il était inévitable que cela tourne mal. Le 28 juin fut donc une journée noire : déjà, tôt le matin, le centre d’un mouvement de jeunesse indépendant, Zelal, était brûlé et un témoin a accusé des sympathisants du PYD d’en être les auteurs, ainsi qu’un véhicule des YPG d’avoir empêché que des gens n’éteignent l’incendie. Une menace de mort à l’encontre du directeur du centre, Rodi Ibrahim a été tracé sur un mur du local. Parallèlement, des locaux du centre pour femmes Ronî, à Qamishlo, ont été brûlés, au même moment. La femme de Rodi Ibrahim y est active.
Mais les affrontements les plus violents ont eu lieu plus tard en soirée, à Amude et se sont terminés par un couvre-feu imposé à la ville par le PYD, après que des forces aient tiré sur une des manifestations qui s’y déroulaient, en faisant trois morts et des dizaines de blessés, selon les militants du CNK, tandis que le PYD affirmait que leurs combattants avaient été pris dans une embuscade par un groupe armé et que l’un d’eux était mort, ce que nient les sympathisants de la manifestation, dont le journaliste Massoud Akko, qui a déclaré à l’AFP qu’il ne croyait pas que les manifestants étaient armés.


D’après le récit d’un autre journaliste local, vers 7 heures du soir, des centaines d’habitants s’étaient rassemblés dans les rues pour demander la libération des détenus du PYD. Les Asayish ont alors ouvert le feu, faisant six morts et une trentaine de blessés. Une video amateur qu’ils ont diffusée montrent des hommes en armes sur un pick up blanc tirer dans la foule, dont on entend les cris. Des tirs, la foule scande 'Shabiha (milices pro Baath) !"une insulte constamment entonnée dans ces manifestations à l'adresse des YPG. Plus de vidéos ici…

Quoi qu’il en soit, le couvre-feu qui a suivi a bien été imposé par les Asayish du PYD. Nîshan Malle, autre activiste informant l’AFP par Internet, a indiqué que personne n’était admis à sortir et qu’il y avait des snippers partout. Ce couvre-feu et le manque de matériel médical a rendu les soins apportés aux blessés très difficiles.
Le Conseil national kurde a immédiatement condamné cet incident « honteux », « résultat de la division des Kurdes » et appelant à tous les efforts possibles pour éviter l’escalade. Le même appel à la retenue a été lancé par le Conseil national syrien.
Du côté d’Erbil, le président Massoud Barzani a tenu, dès le lendemain, une réunion d’urgence avec des représentants de partis kurdes syriens, pour mettre fin aux tensions.
Mustafa Cuma, le leader du parti Azadî, a déclaré au journal kurde Rudaw que tant que le PYD ne mettrait pas fin à sa politique de coercition dans les régions kurdes, la situation des Kurdes de Syrie ne pourrait qu’empirer : « Les YPG se voient déjà comme étant un gouvernement. Mais notre peuple ne peut l’accepter. Ils voient les YPG comme un groupe politique et rien de plus.» Revenant sur les innombrables accusations d’intolérance et d’atteinte à la liberté d’opion que tous les partis du CNK relaient contre le PYD, Cuma a répété que le PYD voulait être seul à contrôler le Kurdistan de Syrie et ce, en dépit des accords d’Erbil qui, selon Cuma, sont juste utilisés par le PYD pour « promouvoir sa propre feuille de route et écarter les autres groupes kurdes ».
Le président du PYD, Salih Muslim, a continué de maintenir la version de l'« embuscade » par un groupe armé et a fait porter la responsabilité de l’attaque à la milice islamique Jabhat al Nusra, avec qui les YPG se heurtent fréquemment pour le contrôle des villes kurdes ou mixtes. Le PYD accuse aussi les autres groupes kurdes de soutenir l’ASL ou de se battre à leurs côtés pour certains bataillons.
Plus surprenant, le département d’État américain s’est fendu d’un communiqué condamnant les actions des Asayish, et entérinant donc la version des manifestants d’Amude, qualifiés de « pacifiques ». Le communiqué parle de six morts, de dizaines de blessés et de 90 militants détenus.
« Il n’y a aucune justification à ces attaques ni aux tentatives du PYD de réprimer la liberté d’expression et de manfestations en faisant taire ceux qui défendent pacifiquement la cause des droits de l’homme. Nous sommes consternés par les rapports sur les actes de torture sur détenus du PYD et nous demandons la libération immédiate et sans condition de tous les militants emprisonnés. »
Alors que la Syrie est à feu et à sang depuis deux ans et que des accusations d’exactions très graves, voire de crimes contre l’humanité, fleurissent à l’encontre des forces gouvernementales syriennes et aussi de certaines milices de l’ASL, il peut paraître surprenant que les États-Unis se soucient à ce point des événements d’Amude, petite ville kurde restée jusqu’ici à l'écart des combats. Mais sans doute Washington n’allait-il pas laisser passer l’occasion d’épingler le PYD,plus proche des positions russes en Syrie que des siennes. Le 25 juin, l’ancien ambassadeur américain en Syrie, Robert Ford, a même présenté Abdul Basit Sayda (Kurde mais du Conseil national syrien) comme seul représentant légitime des Kurdes syriens à la conférence de Genève, alors que Moscou soutient la Commission suprême kurde, une émanation du PYD mais aussi considéré comme un prête-nom pour les Kurdes collaborant avec le Baath (ils sont également proches de Maliki plus que de Barzani).
Ripostant à cette condamnation, le PYD réitère sa version d’une attaque de Jabhat al Nusra, épouvantail sécuritaire pour beaucoup de villages kurdes et chrétiens, parlant de « conspiration » alors que ses forces faisaient route pour Qamishlo et que dans cette attaque, avaient péri des combattants des deux côtés et des civils. 
Sur les arrestations, le PYD parle de « suspects » qui ont été ensuite relâchés, sauf les coupables : «Ces précautions ont été prises par les forces de sécurité kurdes afin de stopper le chaos et de restaurer la sécurité et la stabilité de la ville». Il rejette aussi les accusations de torture, en assurant que ses Asayish respectaient les droits de l’homme au cours de leurs interrogatoires. Et pour prouver ses dires, une video montrant l’interrogatoire en kurde de Dersim Adham, Walat Isma’il al-‘Umari  et de Serbest Najjari, arrêtés le 17 juin, a été diffusé sur les sites de media du PKK et du PYD, où l'on voit les détenus interrogés sur leurs identités et leurs activités politiques.




Or, après sa libération, Dersim Adham a accusé publiquement, au cours des manifestations, les Asayish de tortures, de mauvais traitements et parlant même d’auxilliaires « arabes » appartenant au Baath.




Pour le moment, et malgré l'optimisme affiché lors de la réunion des partis kurdes syriens avec Massoud Barzani, aucun accord n'a été trouvé entre le Conseil national kurde et le Conseil du peuple du Kurdistan occidental (qui gère le Kurdistan syrien au nom dy PYD) : Les raids du PYD continuent, le CNK réclame toujours la libération de ses membres toujours emprisonnés (une cinquantaine) ; le PYD continue de dire que tous ces incidents sont un complot fomenté par la Turquie afin d'affaiblir (ou d'empêcher) la participation de la Commission suprême kurde à la conférence de Genève, tandis que les Conseil national kurde tente de s'entendre à cet effet avec le Conseil national syrien. Abdul Basset Sayda, l'ancien dirigeant du CNS a d'ailleurs tenu une réunion de 3 jours le 19 juin, à Erbil, avec des partis kurdes du CNK. Son but affiché est aussi d'obtenir le soutien de Massoud Barzani à l'opposition syrienne

Car le Conseil national kurde se méfie aussi de l'opposition arabe syrienne et de sa bonne volonté à garantir des droits politiques et culturels aux Kurdes. Ni pro PYD ni pro CNS, refusant tout autant  un "régime Frères musulmans" que celui des "shabiha" du PYD,  les Kurdes du CNK sont aussi pris entre deux feux.

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