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Islam religion par défaut au Kurdistan ? Les limonadiers d'Ankawa anticipent

Jarre à vin provenant du village de Hadji Firuz, (Ourmiah)
5500-5000 av. J.C.
Penn Museum Collection


Selon le site Shafaq News, 30 propriétaires de boutiques d'alcool à Ankawa auraient signé une déclaration où, par 'respect' pour les musulmans, ils s'engagent à fermer boutique tout le mois de Ramadan, dans un 'esprit de tolérance et de coexistence', etc.

Démagogie ou stupidité ? allez savoir… 

Parce que si un musulman veut vivre selon les préceptes de l'islam, il est censé être abstème tous les jours de sa vie, jusqu'à ce que le vin du Paradis lui soit servi dans l'autre monde, et pas seulement durant le mois du Jeûne. Et si un musulman pieux ne peut supporter la simple vue d'une bouteille d'alcool, on ne peut que lui conseiller d'éviter Ankawa et les quartiers chrétiens, ce tout au long de l'année…

Ensuite, cette attitude de soumission à une 'norme' morale qui serait l'islam, et envers laquelle il ne faudrait pas trop se démarquer, est inadmissible, d'autant qu'à lire l'article, il ne semble pas que le gouverneur d'Erbil leur ait demandé quoi que ce soit. Est-ce que les bouchers musulmans de la capitale ferment boutique pendant le Carême ? Est-ce qu'on ne vend plus de fromages et de yaourt dans tout le Kurdistan, parce que les chrétiens s'en abstiennent ? 

Enfin, cela enferme, une fois encore, toute une population dans un comportement que l'on attendrait d'eux, non pas en vertu de leurs convictions personnelles, mais du hasard de leur naissance : est-ce que tous les Kurdes nés dans une famille musulmane sont croyants ? doivent l'être ? Est-ce que tous les Kurdes d'origine musulmane s'abstiennent d'alcool ? On imagine très bien les mouvements religieux les plus rigoristes dire aux partisans de la laïcité : "Vous voyez, même les chrétiens se soumettent à nos règles morales, et de leur plein gré, c'est donc l'islam qui est bien la religion 'naturelle' !" 

La constitution kurde va, de nouveau, être réécrite. Il y a débat, au parlement, au sujet de l'article 6 qui cite l'islam comme source unique de la législation, après avoir reconnu l'existence d'autres communautés religieuses (chrétiens et yézidis). Des députés (kurdes et en majorité 'musulmans') s'élèvent contre cet énoncé. Certains veulent purement et simplement enlever cette mention de la charria, d'autres veulent en faire 'une des sources de la législation', mais pas au détriment de la démocratie, des droits culturels et religieux des autres citoyens kurdistani. Le plus piquant est qu'il s'agit de députés de gauche ou communistes, qui ont fait liste commune avec des partis islamistes afin de remporter des sièges, d'où un sacré tiraillement dans leur groupe parlementaire. 

Muhammad Hakim, le porte-parole du Groupe islamique a menacé, si cet article était changé, de voter contre la nouvelle Constitution, mais aussi de lancer une fatwa religieuse contre l'amendement (ce qui est politiquement une grosse bévue), et même d'en appeler à la Cour constitutionnelle irakienne (ce qui ne sera pas forcément vu d'un très bon œil par les K,urdes patriotes, même les pieux patriotes).

D'autres islamistes, comme Mawlud Bawamurad tentent de modérer la polémique en disant que c'est, après tout, une minuscule partie de la Constitution qui parle de la religion et il faut observer, en plus, que les trois interdictions qui concluent l'article 6 s'annulent et s'empêchent mutuellement :


Cette Constitution affirme et respecte l’identité islamique de la majorité du peuple du Kurdistan irakien. Elle considère les principes de la sharia islamique comme l’une des sources principales de la législation. De même, cette Constitution affirme et respecte tous les droits religieux des chrétiens, yézidis et autres, et garantit à toutes les personnes de la Région la liberté de croyance et la liberté de pratiquer leurs cultes et rituels. Il n’est pas permis de : 
Premièrement:
Promulguer une loi incompatible avec les dispositions des principes fondamentaux de l’islam. 
Deuxièmement :
 Promulguer une loi incompatible avec les principes démocratiques. 
Troisièmement
Promulguer une loi incompatible avec les droits et libertés fondamentaux contenus dans la présente constitution.


La même réserve – 'Charia oui, SAUF si contraire aux droits de l'homme' – existe dans la constitution irakienne et ce sont les Kurdes qui l'y ont introduite, après avoir dû céder, sous la pression des chiites, et accepter que l'islam soit mentionné comme source législative ; eux (hormis les mouvements kurdes religieux) voulaient une constitution totalement laïque. Et donc ils ont adopté les mêmes dispositions pour faire taire les contestations anticipées des partis ou de l'électorat religieux.

Fuad Hussein, le chef du cabinet présidentiel, estime que s'il y réécriture de la constitution, l'article 6 sera probablement modifié.

Il y a d'autres problèmes plus sérieux posées aux minorités avec cette mention de l'islam 'religion par défaut' et cela vient  surtout de la loi irakienne, qui s'applique là où la loi kurde est incompétente ou n'a pas légiféré. Malheureusement, les représentants politiques des Yézidis ou des chrétiens, qui devraient être les premiers à monter en ligne pour y introduire des amendements, semblent aussi lamentables les uns que les autres quand il s'agit de défendre leur communauté.

Ainsi, sur les papiers d'identité (irakiens, forcément), la religion figure si l'on est un musulman ; sinon, il est indiqué 'non-musulman' ; certains s'indignent de cette mention qui n'est même pas une identité, ou seulement une identité en négatif : on n'est juste 'pas quelque chose'. Mais au-delà de la susceptibilité, cela va plus loin dans l'état-civil : est inscrit comme musulman tout enfant dont un des parents est musulman. Ainsi, les mariages mixtes se font toujours au détriment de la minorité. Mais cela va encore plus loin : si un chrétien ou un yézidi se convertit à l'islam, toute sa famille, femme et enfants, est alors, avec lui, enregistrée comme musulmane, qu'elle le veuille ou non. Cela permet même la bigamie (hors du Gouvernement régional du Kurdistan) à quelques maris chrétiens désireux de convoler plus d'une fois, pour peu qu'ils veuillent épouser une musulmane : il leur suffit de se convertir. La première épouse se fait non seulement avoir, mais ses enfants sont comptés comme musulmans, à la suite de leur père. Si la femme peut toujours divorcer, les enfants n'ont pas de recours, hormis un parcours du combattant administratif et législatif, pour faire (re)changer leur religion. 

Bref, pour éviter de tels imbroglio administratifs et juridiques, mieux vaudrait ne plus mentionner la religion sur l'état-civil, mais au vu des débats passionnés que le simple article 6 suscite d'avance, on en est loin. Le Komal islamique de Muhammad Hakim s'est trouvé, cependant, des alliés inattendus pour appuyer cette mention d'islam, "religion par défaut" : 30 limonadiers d'Ankawa, dont la raison pour baisser le rideau ne tient peut-être qu'au fait que 80% de leurs clients vont s'abstenir de consommer leurs liqueurs pendant un mois, seulement parce que c'est Ramadan.

Et si jamais les vignobles sont réinstallés dans les montagnes kurdes, comme certains le souhaitent, le Kurdistan étant, semble-t-il, une des terres où l'on inventa le vin, va-t-on s'abstenir de faire les vendanges pour peu que cela tombe le mois du Jeûne ?

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