Entre Ankara et Qandil, le "processus de paix" piétine


Tout le temps des manifestations à Istanbul, la question de leur impact sur le processus de paix initié par Öcalan et Erdoğan a été débattue dans la presse ou entre responsables kurdes. Mais comme il était prévisible, le « Sud-Est » kurde n’a pas bougé, même si des Kurdes, dont des responsables du BDP d’Istanbul ont pris part aux événements de Gezi Park et que le PKK a plusieurs fois déclaré que les violences policières allaient contre « le processus démocratique en cours ».

Ces déclarations de soutien au mouvement de Gezi Park n’ont cependant eu aucune incidence sur le retrait en cours du PKK de Turquie. Le 13 juin, Selahattin Demirtaş, le co-président du BDP, annonçait, après une rencontre avec Abdullah Öcalan le 7 juin et une visite aux responsables de Qandil, que la première phase du processus était achevée et que devait commencer la seconde phase, celle de la démocratisation de la Turquie

« Il n’y a aucun problème avec le retrait, aucune interruption, ni tension ni conflit. La première phase souhaitée par Öcalan dans son discours est complète. Maintenant il est temps de parler de la deuxième phase, il est temps de la mettre en pratique. »

Détaillant les réformes constitutionnelles et juridiques nécessaires, Demirtaş a suggéré un « pack démocratique mixte », qui mettrait fin à des lois contraires aux droits de l’homme, à des peines disproportionnées par raport aux délits, à l’arbitraire des durées de détention, en concluant qu’il ne connaissait pas les intentions du gouvernement, mais qu’il fallait « au moins amender 100 articles ».

Mais l’optimisme affiché par le BDP sur le processus de paix n’est pas partagé par la guérilla. Ainsi le 20 juin, Murat Karayilan a dénoncé le manque de pas concrets de la part du gouvernement turc et les opérations militaires qui se sont accrues dans les régions kurdes, ainsi que la construction de postes militaires.
« L’État fait ce qu’il peut pour saboter le processus. Il se prépare à la guerre. C’est un sérieux problème pour nous. »
Murat Karyilan a souligné que le PKK avait rempli tous ses engagements dans le processus mais que l’État n’avait, lui, rien fait en trois mois, et qu’un grand nombre de responsables politiques kurdes était toujours sous les verrous.
Le BDP a alors emboité le pas à Qandil dans ses critiques, en pressant Ankara d’entamer les autres phases du processus de paix et le 22 juin, un autre responsable du BDP se faisait l’écho de l’insatisfaction de son parti après une rencontre avec le vice premier ministre Besir Atalay et le ministre de la Justice Sadullah Ergin.
« Nous leur avons dit qu’il était important pour apaiser les inquiétudes de prendre des mesures concrètes et de faire une déclaration d’intention avant la fermeture du parlement. »

Mais le conseiller principal du Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan, loin de vouloir « apaiser » quoi que ce soit, a répliqué aux critiques du BDP en l’accusant d’exploiter les manifestations de Gezi Park :

« Le BDP et le PKK essaient de profiter de cette occasion. Ils exercent des pressions sur le gouvernement via les incidents de Gezi. »

Le conseiller Akdogan a aussi rejeté en des termes peu diplomatiques les accusations portant sur une recrudescence des activités militaires au Kurdistan de Turquie : « Ils ont tellement exagéré  qu’ils ont fini par croire à leurs propres mensonges. »
Le 25 juillet, c’est Abdullah Öcalan lui-même qui sortait de son silence en annonçant que le processus de paix était entré dans sa deuxième phase, alors qu’il venait à nouveau de recevoir une délégaiton du BDP, dont Selahattin Demirtaş et Pervin Buldan. Le chef du PKK a dit espérer que « l’État évaluerait correctement ses propositions relatives à la seocnde étape et en tirerait les bonnes conclusions. »
Mais les gestes de la Turquie se font attendre et le mois de juin a été plutôt mauvais pour la situation des Kurdes.
Ainsi le 27 juin, la 6ème Haute Cour pénale de Diyarbakir a condamné neuf membres de l’Union des communautés kurdes (KCK) à un total de 105 et 8 mois de prison et à une amende de 74.880 lires turques.
Chacun des accusés a été condamné à 6 ans et 3 mois de prison pour « crime commis au nom d’une organisation illégale dont ils ne sont pas membres », à 3 ans pour « possession de matériel dangereux », à 2 ans et 6 mois pour « dégradation de bien public », et à une amende de 8.320 lires chacun.
Par contre, 23 autres membres du KCK ont été relaxés par décision de la Huitième Haute Cour cour pénale de Diyarbakir.

Auparavant, le 11 juin, un tribunal de Diyarbakir en charge d’enquêter sur le massacre d’Uludere (Roboski) où 34 jeunes contrebandiers avaient été tués par des bombardements, en décembre 2011, s’est déclaré incompétent et a transféré le dossier à un tribunal militaire, chargé donc de juger une bavure de l’armée, toute intention délibérée de tuer des civils ayant été déjà écartée au cours de l’enquête, en se fondant sur un rapport « secret ».

Par contre, cinq cousins des jeunes victimes ont été, eux, accusés de meurtre pour avoir, dans leur colère, lancé des pierres au sous-préfet venu présenter ses condoléances au village.

De plus, les familles des victimes ont été condamnées par un autre tribunal de Diyarbakir à payer une amende d’un montant équivalent à 1300 euro pour s’être rendu plus tard sur les lieux du massacre, situé en zone irakienne, en traversant  illégalement la frontière sur un trajet de quelques kilomètres, sans être passé par le poste-frontière situé à plus de 5 heures de route.

Mais l’incident le plus dramatique a eu lieu le 28 juin, quand les forces de sécurité turques ont tiré sur une manifestation organisée au village de Kayacik (Lice) pour protester contre la construction d’un poste militaire. Un jeune homme, Medeni Yıldırım, a été tué et neuf personnes blessées, dont une jeune fille de 16 ans.

Le gouverneur de Diyaakir, Cahit Kirac, a raporté la version de l’armée, à savoir que 200 manifestants ont marché en direction du chantier pour incendier les tentes des ouvriers, que les soldats auraient tiré en avertissement et qu’une «émeute» aurait éclaté, mais que l’enquête était en cours.

La victime, Medeni Yildirim, âgée de 18 ans, sérieusement touchée lors des tirs, est morte dans la soirée, à l’hôpital de Lice. Le corps a été ensuite transporté à l’hôpital de Diyarbkir pour autopsie, escorté de centaines de personnes scandant en kurde que les martyrs sont immortels.  L’hôpital a d’abord été cerné par des véhicules militaires afin d’empêcher les manifestants d’entrée. Mais pour finir, Gülten Kişanak, la co-présidente du BDP, deux avocats et un médecin de la Chambre des médecins de Diyarbakir ont été autorisés à pénétrer dans le service médico-légal. Tôt le lendemain, le corps est reparti pour être inhumé, toujours escortés de centaines de manifestants, clamant leur hostilité au gouvernement et menaçant de repartir vers les montagnes )la guerilla).

Quelques heures plus tard, un sergent turc était enlevé par le PKK, en « représailles » (pour être libéré quelques jours plus tard).

Le 30 juin, des manifestations étaient organisées par le BDP dans plusieurs villes, pour inciter le gouvernement à « faire sa part » dans le processus de paix, tandis qu’à Istanbul, des milliers de manifestants ont protesté sur les lieux, déjà occupés par une autre manifestation, celle de Gezi Park, avec des slogans d’un ton assez vif, très éloigné des discours lénifiants d’Öcalan sur le processus de paix en cours : « Police assassin, quittez le Kurdistan, ce n’est que le début, le combat continue et l’État meurtrier paiera » mais aussi d’autres collant plus à la ligne actuelle du PKK, parlant de « fraternité entre les peuples ».

À Diyarbakir, les manifestations ont été dispersées par la police avec des canons à eaux et des gaz lacrymogènes, les policiers essuyant eux-mêmes des jets de pierres, alors que 8 000 personnes s’étaient rassemblées devant le bâtiment du BDP, en réclamant « un pas » de la la part du gouvernement turc.  Quatre personnes, dont un journalistes ont été blessées. Le 4 juillet, le PKK attaquait deux postes militaires, tuant une personne (de source kurde) ou sans faire de victimes (de source turque).

Finalement, le Premier Ministre turc Recep Tayyip Erdogan, qui n’avait certianement pas envie de rouvrir un front oriental alors qu’il fait face à une fronde dans tout l’ouest du pays,  est sorti de son silence pour appeler de ses vœux la poursuite du processus de paix ainsi qu’un retour au calme, en demandant à chacun d’être « patient ». Il a mis les manifestations et l’enlèvement du sergent sur le compte du PKK, qui aurait été mécontent de se voir fermer une route du cannabis, à Lice, d’où son opposition à la construction d’un poste-militaire. Cela dit, si le PKK se retire totalement de Turquie, on ne voit pas bien comment ils pourraient y continuer ce genre d’activités. Ce serait plus aux Gardiens de village, maintenant menacés de chômage, de se tourner vers cette activité lucrative.

Après Tayyip Erdogan, ce fut au tour d’Öcalan de s’exprimer sur les événements, via son frère Mehmet, venu lui rendre visite le 1er juillet dans sa prison, même si rien de nouveau  dans ses propos n’a été diffusé : le chef du PKK, comme le BDP, a demandé des actions urgentes dans l’avancée du processus qui ne « peut être unilatéral » et à ce que « toute la lumière soit faite » sur les événements de Lice. 

Pour Öcalan, la phase 1 du processus est achevée, comme il l’avait déjà déclaré, mais il reconnait que la phase 2, pour le moment, n'offre pas d’avancée très visible. 

De son côté, le gouvernement turc ne voit pas la phase 1 aussi achevée que du point de vue d’Öcalan et du BDP, et Muammer Guler, le ministre de l’Intérieur, a déclaré qu’il n'y aurait aucune avancée tant que tous les combattants du PKK ne seraient pas tous partis. En effet, lors d’une réunion entre les parlementaires turcs, le Conseil des sages mis en place par Erdogan pour superviser le processus, et les leaders du BDP, le Premier Ministre a affirmé que seul 15% des effectifs du PKK avaient quitté le pays. 

Le député AKP de Diyarbakir, Cuma Icten dénie même à la guérilla toute intention réelle de se retirer, tandis que Humamettin Zenderlioglu, le député BDP de Bitlis reconnaît que la guérilal n’est pas partie de Dersim ni de la mer Noire, parce qe n’est pas une opération toujours aisée, mais que le nombre des effectifs du PKK qui se sont retirés de Turquie est bien plus important que ce que prétend le gouvernement. 

Dans ce contexte bloqué, l’annonce du remaniement au sein du conseil de présidence du PKK a été vue comme une victoire des « faucons » sur les courants plus « politiques » au sein de Qandil. Cemil Bayik (présenté comme partisan d’une ligne « dure ») a succédé à Murat Karayilan (présenté comme un « modéré »). Cemil Bayik co-dirigera les bases du PKK avec Bese Hozat, afin d’instituter la parité, à l’instar du BDP. Hacer Zagros et Remzi Kartal sont devenus co-président du KONGRA-GEL, et de même leurs 4 adjoints sont 2 femmes et 2 hommes.

Mais ce remaniement n’a pas, en tout cas, été suivi immédiatement, de déclarations plus offensives. La nouvelle équipe appelle à la poursuite du processus de paix, malgré l’attitude « négative » du gouvernement turc, et a pour objectif une vie commune « fraternelle sur la base d’une résolution de la question kurde et la démocratisation de la Turquie », ce qui ne s’écarte pas d’un pouce de la ligne politique souhaitée par Öcalan, lue le 21 mars 2013, même si 10 jours plus tard un « avertissement final » a été lancé à la Turquie pour qu’elle accomplisse des « pas concrets », avec, finalement menace de rompre le cessez-le-feu si au 15 octobre rien n'a bougé, ce qui laisse encore une marge.

Autre sujet qui fâche (hormis la santé d’Öcalan, ses allergies et sa demande d’examen médical) : le soutien de la Turquie aux islamistes en Syrie qui actuellement affrontent les forces du PYD. Sur la question syrienne, la rencontre toute récente de son président Salih Muslim avec Ahmet Davatoglu, le ministre turc des Affaires étrangères turcs, peut amorcer un alignement du PYD sur la route politique tracée par le PKK pour tout le Moyen-Orient (pas de retouche des frontières, cohabitation des peuples, démocratisation interne), peut-être au détriment de l'autonomie proclamée par le PKK syrien qui hérisse fort Ankara. 

La future conférence des principaux mouvements kurdes d’Iran, d’Irak, de Syrie e de Turqie, plusieurs fois reportée se déroulera peut-être le mois prochain (il y a eu réunion préparatoire le 22 juillet). Du fait de l'absence de Jalal Talabani et d'Abdullah Öcalan, c'est Massoud Barzani qui en sera la principale figure, même s'il a pris soin de lancer son appel en y associant le président irakien (de façon toute symbolique) et le président tout récemment réélu du PKK, qui n'a pas encore commenté personnellement le projet. Si le BDP est depuis longtemps partisan de la tenue de cette conférence, reste à attendre les commentaires d'Öcalan au cours ou à la fin des débats. Mais il est peu probable que le ton donné à la rencontre aille dans le sens d'une reprise d'une politique belliciste avec la Turquie, comme avec l'Iran, réconcilié avec la branche iranienne du PKK, le PJAK, surtout si, au final, le PKK sera seulement admis à exprimer les vœux d'Öcalan, portés par courrier via les présidents du BDP, comme ce fut le cas au printemps dernier.

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