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Les meurtres rue La Fayette étaient-ils vraiment politiques ?


Le 9 janvier, trois militantes du PKK étaient retrouvées abattues de plusieurs balles dans la tête au Centre d’information du Kurdistan (CIK), le bureau  de communication et de relations politiques du PKK européen . Étant sans nouvelles depuis le milieu de la journée, ce sont des Kurdes qui ont finalement enfoncé la porte, aux alentours de minuit, et vu les corps.

Se rendant sur les lieux en début de matinée, le ministre de l’Intérieur Manuels Valls a qualifié ces actes d’ « exécution ».

Survenant quelques jours après l’annonce, par le Premier Ministre turc, d’un début de négociations directes entre Abdullah Öcalan et Hakan Fidan, le directeur du MIT (Renseignements) turc, ces meurtres ont en effet tout de suite été présentés comme une tentative de saborder le processus de réglement du conflit.

Sakine Cansiz a naturellement été désignée comme la cible réelle, les deux autres semblant n'avoir payé que pour avoir été sur place. 

Née en 1957, dans le Dersim, Sakine Cansız s’engage vite dans les mouvements révolutionnaires des milieux estudiantins d’Elazığ, et en 1976, entre dans le mouvement kurde révolutionnaire. Peu de temps après avoir participé au congrès fondateur du PKK le 27 novembre 1978, elle est arrêtée et emprisonnée avec plusieurs autres. Dans le climat de terreur politique qui suit le coup d’État du 12 septembre 1980, elle subit, dans la prison de Diyarbakir, de féroces tortures, un de ses bourreaux allant même jusqu’à la mutiler aux seins, et payant, de l’aveu de ses compagnes de cellules, le fait d’être kurde mais aussi de confession alévie.

Relâchée en 1991, elle rejoint le PKK au Kurdistan d'Irak et se bat dans la guérilla. Entrant en conflit avec plusieurs commandants militaires, elle doit quitter ses fonctions militaires mais sans être inquiétée personnellement, ayant toujours été une proche loyaliste d’Öcalan. Elle obtient le statut de réfugiée politique en France, mais réside plus souvent en Allemagne.

Fidan Doğan, était aussi une alévie, du district de Maraş-Elbistan, une région qui vit, à la fin des années 1978, une période de pogroms orchestrés par l’extrême-droite contre la communauté alévie. Née en 1982, elle émigre très tôt avec sa famille, en France, où elle grandit et commence ses études, études qu’elle interrompt pour s’engager au sein du PKK, à partir de 1999, l’année de l’arrestation d’Öcalan et de la première déclaration de cessez-le-feu unilatéral proclamée par le PKK. Elle est active dans la branche politique et européenne du parti à partir de 2002 et était responsable du CIK au moment de sa mort.

Leyla Söylemez, quant à elle, n’était pas alévie mais venait d’une famille yézidie de  la province de Lice et était née et avait grandi à Mersin (Mersin Adana abritant de nombreux Kurdes déportés après la destruction de leur village). Sa famille émigre en Allemagne dans les années 1990. Elle entreprend des études d’architecture une année avant de rejoindre le mouvement kurde en 2006 et passe un an et demi dans les camps du PKK au Kurdistan d’Irak, avant de revenir en Europe, en 2010.

Les victimes ont reçu, pour Sakine Cansız et Leyla Söylemez, trois balles dans la tête et Fidan Doğan, quatre balles, dont une dans la bouche, apparemment de la même arme, un 7.65 mm. Le fait que l’accès aux étages de l’immeuble ne se fait que par une porte intérieure qui n’ouvre que par interphone a tout de suite indiqué que les femmes connaissaient leur(s) meutrier(s) et avaient ouvert d’elles-mêmes la porte. La position des corps montre également qu’elles ont été tuées par surprise ou, à tout le moins, sans opposer de résistance.

À l’annonce du meurtre, des centaines de Kurdes se sont rassemblées devant le 147 rue La Fayette en scandant des slogans accusant la Turquie mais accusant aussi François Hollande de « complicité ».

Le président de la république, interrogé à chaud par la presse, a qualifié ces meurtres de « terribles » en indiquant qu’il connaissait une des victimes, qu’il avait déjà rencontrée (vraisemblement Fidan Doğan qui avait de fréquents contacts avec les cercles politiques de gauche français ainsi qu’avec le Parlement européen).

Mais bien que désignée spontanément par les militants kurdes, la responsabilité de l’État turc a laissé sceptique presque tous les observateurs et connaissances du « dossier kurde » en Turquie puisque, de fait, on ne voit pas très bien quel intérêt peut avoir le gouvernement AKP à saborder des négociations qu’il venait lui-même d’avoir initié. 

Une autre piste a aussitôt été soulevée, celle de divisions internes au PKK, d’abord par Recep Teyyip Erdoğan, jugeant que ces assassinats étaient de nature « crapuleuse » et à chercher dans les différents internes du PKK, notamment de la part de « factions » qui seraient hostiles au processus de paix. Le porte-parole de l’AKP, Hüseyin Çelik a de même rappelé les nombreuses exécutions politiques internes qui émaillent l’histoire du PKK. Le propre fiancé de Sakine Cansız n’a-t-il pas ainsi été « éliminé » au début des années 1990 pour dissidence politique ?

De la même façon, et comme en miroir, la piste des extrémistes nationalistes turcs a aussi très vite été évoquée, chaque camp, kurde et turc, accusant ainsi mutuellement les « faucons » de l’autre bord. La thèse de « l’État profond », avec la collusion entre des cercles d’extrême-droite, la mafia et des protections à un haut niveau dans l’État a été remise sur le tapis, certains n’y voyant ainsi qu’un rebondissement de l’affaire Ergenekon.

De même, toujours dans cette optique d’une tentative d’enrayer le processus de paix, deux États ont été suspectés d’avoir trempé dans les assassinats car n’ayant aucun intérêt à ce que le PKK et la Turquie concluent une trêve : l’Iran et la Syrie.

Mis en cause ouvertement par le député kurde Ahmet Türk, l’Iran a nié toute implication et son ministre des Affaires étrangères, Ramin Mehmanparast, a accusé des media « proches des sionistes » de vouloir tourner l’opinion publique turque contre son pays, alors que, selon le ministre iranien, « la république islamique d’Iran a toujours soutenu l’instauration de la paix entre les gouvernements et les ethnies et soutient le processus de paix qui a été entamé en Turquie ».

Le 20 janvier, on annonçait que deux Kurdes proches du CIK étaient en garde-à-vue. L’un d’eux était très vite relâché tandis que l’autre, Ömer Güney, présenté comme le chauffeur occasionnel de Sakine Cansız, était inculpé d’homicide, le procureur de Paris François Molins déclarant, dans une conférence de presse, qu’il y avait assez d’éléments sérieux pour le considérer comme étant au moins l’un des auteurs des meurtres, même si la possibilité qu’il n’ait pas été seul n'était pas totalement écartée, des traces d’ADN ne correspondant pas à celui de Güney ayant été retrouvées sur une des douilles.

Selon le procureur, Güney, lors de son audition par les services de police, aurait déclaré avoir déposé Sakine Cansız au CIK dans la matinée du mercredi 9  et avoir quitté les lieux vers 11 h. Or les caméras de surveillance le montrent  sortir de l’immeuble à 12 h 56, ce qui correspond à la tranche horaire pendant laquelle les meutres ont été commis. Sorti du CIK vers 13 h, portant un sac dans lequel on a retrouvé des traces de poudre, ce sont les caméra de surveillance (dont il ignorait peut-être l’existence) qui l’ont « trahi ».

D’après François Molins, il n’y avait aucun signe de combat sur place. Dans la pièce principale, 4 verres à thé. Pas de coups de feu ne semble avoir été entendu, ce qui peut laisser penser à l’usage d’un silencieux. Les 10 balles  tirées ont apparemment touché leurs cibles, sans que les trois femmes aient pu fuir ou résister, ce qui indique que les tirs ont été rapides et précis. 

Âgé de 30 ans, Ömer Güney a été d’abord présenté comme un « Kurde » par les autorités et la presse françaises. Après un temps de flottement et d’embarras, les media du PKK se sont empressés de « révéler » que le suspect n’était pas kurde mais turc, comme s’il le leur avait caché ou que le fait d’être turc était incompatible avec celui d’être pro PKK et même militant du parti : qu’ainsi, il avait dû leur mentir sur une prétendue identité kurde, afin de pouvoir les infiltrer. 

Or, il y a toujours eu des Turcs au PKK (ils ont dû être dans leurs petits souliers à ce moment-là) et dans les années 1990 l’un d’eux était même officiellement président de FEYKA (Fédération des associations kurdes de France). Mais il est vrai que ces Turcs pro-kurdes sont la plupart du temps alévis (quand on est alévi on peut être, du fait de son origine confessionnelle, soit kemaliste, ou au moins CHP parce que laïc, soit d’extrême gauche, voire même PKK ; cela aide à pimenter) certaines réunions de famille).

Mais le village d’où est originaire, Şarkişla (région de Sivas) Ömer Güney n’est pas du tout alévi et surtout pas sympathisant de la cause kurde, même si c’est une région effectivement mixte et qu’il est possible que Güney soit de père kurde et de mère turque, comme il l’a déclaré. Les élections ont vu voter Şarkişla pour les deux partis d’extrême-droite (un peu comme si un village français s’était, dans les urnes, partagé entre un candidat pro-Le Pen et un autre pro-Maigret). 

L’once d’Ömer Güney, contacté par la presse, nie toute implication de sa famille avec le PKK et décrit son neveu comme mentalement invalide, avec d’importantes pertes de mémoire dues à une tumeur au cerveau. Les fonctions d'Ömer Güney au sein de la communauté kurde pro-PKK n’étaient sans doute pas assez importantes pour qu’il ait pu faire l’objet d’une enquête serrée de la part des Kurdes : il servait de traducteur occasionnel, il parlait un bon français car sa famille s’y était installée quand il avait 5 ans. Il pouvait aussi aider à remplir des formalités administratives, et Fidan Doğan lui demandait parfois de servir de « chauffeur » au besoin. Ce qui ne l’a pas empêché de se présenter aux policiers comme un « membre du PKK depuis deux ans ».

Murat Karayılan, qui dirige le PKK de Qandil a déclaré assez rapidement qu’on ne devenait pas membre du PKK aussi facilement, sans formation idéologique ou militaire, ce qui est vrai : il y a, à FEYKA comme dans le reste de ces associations pro-PKK, la masse des sympathisants ou militants de base, qui, hormis une participation aux manifestations, aux activités associatives, et à l’impôt révolutionnaire, ne sont pas tenus par les règles et les obligations propres aux « cadres » : ils se marient, ont des enfants, et ne partent pas se battre dans les montagnes ou ne vivent pas la vie monacale des cadres européens. Ils ne sont pas non plus impliquées dans les affaires les plus secrètes du parti mais, par contre, peuvent côtoyer facilement des hauts responsables, ces derniers n’observant pas de règles particulières de sécurité, hormis quand ils font l'objet de mandats d'arrêt européens: s’il y a purge interne, c’est plutôt dans les montagnes que ça se passe, et Sakine Cansız aurait très bien pu « disparaître » au Kurdistan d’Irak sans faire de vagues.  

Pour ce qui est de l’extrême-droite turque, elle ne semble pas avoir été très active et très meurtrière envers les Kurdes ces dernières années.

Selon Murat Karayılan, il s’agit d’un agent infiltré depuis deux ans et, répondant aux affirmations du gouvernement turc qui y voit confirmation de sa thèse (règlement de compte interne), il accuse l’AKP de vouloir éliminer les cadres européens, dans une coopération avec le Gladio turc, accusant les USA et l’Europe d’avoir voulu saboter le processus de paix amorcé à Imralı : « Ni l’Europe ni les U.S.A n’ont soutenu une solution au problème kurde, aucune de ces puissances n’a jamais fait le moindre effort pour parvenir à une solution via des négociations, alors qu’ils ont toujours pris parti pour une solution basée sur la violence .»

À la fin du mois de janvier, les révélations de la presse (qu’elle soit turque, internationale ou pro-PKK) se concentraient sur la vie et la personnalité d’Ömer Güney et son parcours. Les co-locataires qui avaient vécu un certain temps avec lui, en France ou en Allemagne, pays où il vivait après son mariage, en 2003, en font un personnage au comportement contradictoire ou changeant : vu comme un Turc nationaliste en Allemagne, il se présente comme sympathisant du PKK aux Kurdes d’Ile-de-France. Mais tous le décrivent comme un garçon plutôt gentil, pas bien malin, sans ennuis financiers, avec une fascination pour les armes et une garde-robe de près de 50 costumes, 4 ou 5 téléphones mobiles. En 2011, il divorce et revient en France. Des crises d’épilepsies font détecter une tumeur au cerveau pour laquelle il est soigné à Saint-Anne et lui font obtenir une pension d’invalidité.

Plus troublant, l’enquête va révéler qu’en 2012, il s’est rendu de nombreuses fois en Turquie, ce qu’il cachait aux Kurdes, parlant de visites chez sa sœur, en Normandie. Mais sa famille parle de séjours en Turquie pour des noces, ou bien pour se trouver une nouvelle épouse.

Témoignant de façon anonyme à l’agence FiratNews (pro-PKK), un de ses co-locataire en France raconte la façon dont il a appris les meurtres et les réactions de Güney : « Je n’ai rien observé d’anormal dans son comportement ce jour-là quand un ami m’a appelé vers 3 h 05 du matin pour me dire que nos trois camarades avaient été tuées. Sous le choc j’ai immédiatement réveillé mes co-locataires et leur a dit ce qui s’était passé. Il [Güney] a dit qu’il n’y croyait pas, qu’il les avaient vues saines et sauves le même jour. Cependant, il n’a pas dit ce qu’il avait fait avec elles au bureau ce jour-là .»

Se rendant plus tard avec le même co-locataire pour être interrogé par la police, il ne semblait pas inquiet et pensait visiblement être convoqué pour son témoignage ou des traductions, alors qu’il aurait eu tout le temps pour fuir entre le 9 à la mi-journée et l’aube du 10 janvier quand on a découvert les corps. 

L’arrestation et l’inculpation d’Ömer Güney déclenchent alors de multiples « révélations » dans la presse turque, de sources plus ou moins fiables, souvent reprises par les Kurdes. Ainsi le journal turc Akşam a-t-il publié celles de son oncle Zeki Güney, parlant de deux autres personnes ayant accompagné son neveu sur les lieux du crime, filmées par les caméra de surveillance, mais dont les images auraient été « escamotées » dans les fims saisis par la police (on se demande pourquoi). Zeki Güney affirme, de la même façon, sans que l’on puisse savoir d’où il peut tenir toutes ces affirmations (il est douteux que la police française, comme il le dit, lui a fait tant de confidences), qu’Ömer Güney mentionne lui aussi deux personnes avec lui et qu’il nie les meurtres, ce qui « met sa vie en danger ». Pour Zeki Güney, l’État français a trempé dans l‘exécution et la lumière ne sera jamais faite sur l’affaire, et son neveu finira probablement assassiné en détention. 

Du côté de la presse kurde, Yeni Özgür Politika (pro PKK) a publié les confessions de Murat Şahin, Kurde d’Elazığ se prétendant agent du MIT quand il a été arrêté en décembre 2011 dans une opération policière qui visait une organisation d’extrême-gauche. Assurant alors être un agent, il aurait été relâché une semaine plus tard et serait revenu en Suisse. Se sentant « exploité » par l’État qui, selon lui, l’employait, il aurait quitté les Renseignements turcs.

Ce personnage, dont on ne sait s’il est complètement ou un peu mythomane, affirme ainsi à Özgür Politika et à la chaîne Nûçe TV reconnaître Ömer Güney d’après une photographie qu’une agente du MIT lui aurait montré, indiquant qu’il s’agissait d’un des leurs, à Paris. Lui aussi insiste sur la thèse des « deux ou trois » agents qui devaient l’accompagner.

S’appuyant par ailleurs sur un article de Hürriyet daté du 19 octobre 2012,  Yeni Özgür Politika, mentionne une récompense de 4 millions de lires turques, que la Turquie avait prévu de verser pour l’exécution de 50 responsables du PKK, dont 20 cadres européens.

S'agit-il d'un règlement de compte interne au PKK pour des motifs politiques ? Douteux. D’abord parce que Sakine Cansız n’avait pas le profil d’une « opposante » à la ligne Öcalan, loin de là. De plus, même en cas de « friction » avec des membres du Conseil de présidence moins enclins à signer en blanc ce qui se négocie à Imralı, Sakine Cansız ne participait visiblement pas aux négociations, n’a jamais exercé de fonctions diplomatiques. Si sa personnalité était légendaire, c’était en raison de son passé « historique », car finalement peu de gens demeurent au sein du PKK parmi ceux qui ont participé à sa fondation, entre les épurations politiques et les dissidences, ou les morts au combat. Tuer Sakine Cansız ne pouvait faire capoter les négociations et c’est bien ce qui est arrivé. Malgré ces meurtres, le processus enclenché entre le MIT, Öcalan et Qandil n’a pas ralenti d’un pas.  Même si un de ses courants peut pencher pour l’alliance iranienne et être tenté, comme en 1999, de prendre des distances envers les positions d’Öcalan, ce n’était pas, là, les personnes à abattre. D'ailleurs personne, au PKK, ne connaît sans doute encore les nouvelles conditions d'Öcalan posées à la paix.

Ce qui, du coup, fait s’interroger sur la thèse « extrême-droite ». En admettant que des factions ultra-nationalistes hostiles à la négociation aient envisagé, comme cela avait été le cas pour Ergenekon, d’assassiner des personnalités politiques ou représentatives afin de susciter des troubles et d’embraser à nouveau la question kurde en Turquie, pourquoi se fatiguer à infiltrer le PKK en Europe afin de tuer une membre, certes respectée mais dont la mort ne changera rien à la politique du mouvement ? Pourquoi prendre la peine d’infiltrer pendant 2 ans le PKK afin de tuer, presque au hasard, un cadre européen, alors qu’il aurait été plus simple et sûrement plus efficace, pour lancer une vague d’émeutes en Turquie, d’assassiner un membre en vue du BDP, un député élu, un maire médiatique, un des dirigeants du parti… Il est probable que « l’exécution » d’un Ahmet Türk, d’un Osman Baydemir, ou de Selahattin Demirtaş, notamment au moment des élections, aurait causé une onde de choc plus forte en Turquie. Du temps de la sale guerre, le JITEM ne se fatiguait pas non plus à infiltrer l’Europe pour envenimer le conflit kurde : Akin Birdal, Murat Bozlak, Mehmet Sincar, tous trois criblés de balles (et le dernier, n’en réchappant pas), peuvent en témoigner. Il fut un temps où le HADEP faisait campagne sous les lancers de grenades…

Ce qui pose de même la question pour les deux États pointés comme ayant tout intérêt à enrayer la paix kurdo-turque : la Syrie et l’Iran. Certes, ils sont connus pour n’avoir jamais hésité à assassiner des opposants politiques à l’étranger, notamment les Kurdes. Mais, dans le cas, par exemple, de Ghassemlou assassiné à Vienne en 1989 ou de son successeur Sherefkandi tué à Berlin en 1991, par les Iraniens, il s’agissait de décapiter le Parti démocratique du Kurdistan en Iran en tuant ses deux leaders, et cela réussit assez bien. 

Il en va de même pour la Syrie, qui assassine plus aisément les Kurdes qui la gênent sur son territoire, comme Meshaal Temo et si des cadres du PYD ou du PKK prenaient soudain des décisions contrariant Damas, ce serait sur place que tout se réglerait. Dans les montagnes, il n’est pas si difficile d’infiltrer les unités armées.

Reste l’hypothèse « Recep Teyyip Erdoğan », qui a parlé tout d’abord de motif « crapuleux ». L’état d’urgence en Turquie qui donne de larges pouvoirs à l’armée ou aux préfets, la position des bases du PKK, entre Iran et Turquie, la collusion entre mafia et État, tout cela favorise un large trafic de drogue. La paix pourrait compromettre des intérêts financiers, ce qu’avait souligné, il y a quelques années, le journal Radikal. Mais si ce n’était pas la « paix » qui était visée, peut-il y avoir un autre motif à tuer Sakine Cansız ? Dans un cable diplomatique datant de 2007 et révélé par wikileaks, elle était désignée par les USA, avec Riza Altun, comme un des personnages-clef concernant le financement du PKK, son aremement et sa stratégie, ce qui était vrai, et correspondait à son profil de « loyale inconditionnelle » d’Öcalan et de personne au-dessus de tout soupçon concernant les détournements de fond ou la corruption, si faciles quand il s’agit de lever ou de transférer d’importantes sommes, toutes clandestines :

« Notre but immédiat est d’interdire au PKK d’utiliser les systèmes de transferts financiers et de transports aériens européens pour amener de l’argent de l’Europe vers le nord de l’Irak pour leurs opérations. Nous pouvons y parvenir en améliorant le partage des informations, en rendant plus attentif le contrôle aux aéroports et plus strict les déclarations de trésorerie. Nous devons aussi insister auprès des Européens pour qu’ils prennent des mesures contre les deux plus célèbres financiers du PKK/KGK (sic) en Europe, Sakine Cansız et Riza Altun. Riza Altun est connu pour être un financier des plus éminent du PKK. Il a échappé à son arrestation en France en juillet et les autorités autrichiennes lui ont permis de prendre un vol pour l’Irak, mais il a été vu récemment se déplacer en Europe. Sakine Cansiz est une financier et pourvoyeuse d’armes et une stratège tacticienne. Elle a été arrêtée en Allemagne mais libérée par un tribunal de Hambourg après 40 jours de détention et demeure en Europe. Leur ré-arrestation et leurs poursuites limiteraient l’activité du PKK et enverraient le signal que l’Europe n’est pas une zone libre pour la lever de fonds du PKK. »

Ce qui ressort de ces fuites c’est qu’effectivement, l’importance de Sakine Cansız tenait à ses fonctions de « bâilleuse de fond » et de pourvoyeuse en armes. Cet extrait a été bien sûr largement repris et commenté par des Kurdes qui vont vu même la main des USA dans les meurtres, via un Gladio turc. L’arrestation récente d’Adem Uzun, lui aussi accusé de trafic d‘armes montre que parfois, la France peut se laisser convaincre de ne pas fermer les yeux. Sauf qu’à aucun moment il n’est question d’éliminer les deux membres du PKK, seulement de les neutraliser derrière les barreaux. Et puis, en 2012, soit 6 ans après, les USA sentaient-ils la même urgence pour neutraliser le financement et l’armement du PKK ? 

S'il s'agit d'un acte solitaire, Omer Güney n'a pas le comportement d'un Ogün Samast revendiquant le meurtre de Hrant Dink : il nie les faits et se présente bel et bien comme du PKK. S'il s'agit d'un motif crapuleux, il avait tout le temps de fuir et de profiter du salaire de ses meurtres. 

Enfin, la personnalité de Sakine Cansız l'a faite désigner, d'emblée, comme cible principale, parce que tous y ont vu d'abord un acte politique. Mais si Ömer Güney est le seul meurtrier, est-on sûr qu'elle était effectivement visée en premier lieu, ou bien n'était-ce pas elle qui, avec Leyla Söylemez venue d'Allemagne, a payé seulement pour avoir été là ? Après tout, Fidan Doğan était la plus en contact avec Güney. Simplement, s'il était agi là encore d'un assassinat prémédité, le moment n'était pas le mieux choisi, en présence de deux autres témoins, combattantes de surcroît.

Pourrait-il s'agir d'un acte de folie, due à sa maladie ? C'est ce que son avocate met en avant au moins pour expliquer le trou de son emploi du temps. Son client est présenté comme susceptible d'être manipulé mais pas comme ayant le profil d'un agent ou d'un tueur professionnel. Cela peut être aussi un acte de vengeance privée, commis par un apprenti tueur pas bien malin mais qui avait l'avantage de la surprise pour lui. Il se peut que des expertises psychiatriques ou à tout le moins psychologiques, plus poussées en disent davantage sur la personnalité indécise d'Ömer Güney et sur ce qui s'est passé, le 9 janvier, entre 11 heures et 13 heures, si la mémoire lui revient…



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