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Les Kurdes, l'olivier et l'ADN

La récolte des olives à Efrîn
Dessin de Hêvîn Saleh et Mizgîn Houssain
Exposition Natures vivantes, regards d'enfants
Musée de l'Homme


Pour qui voudrait décrire la montagne d'Efrîn en deux mots, il suffirait de dire 'Kurdes' + 'oliviers', les deux couvrant tout le Çiyayê kurmanc (la montagne kurde) de façon absolument hégémonique. Pas de Kurde sans ses oliviers, pas de récolte d'olives sans Kurde, et donc pas de savon d'Alep.

Mais jusqu'ici, l'on pensait que les Kurdes et leurs oliviers ne partageaient pas tout à fait les mêmes origines géographiques, les seconds étant considérés comme tout à fait méditerranéens.

Cela, du coup, invalidait quelque peu le mythe de la colombe rapportant à Noé (Genèse 7, 8-11) un rameau de cet arbre, bien éloigné du mont Ararat ou du mont Cudî, ces deux montagnes étant données comme lieu d'échouage de l'Arche. Sur ce point, version arménienne (plus récente) et version araméenne (plus ancienne et reprise par le Coran) se faisaient donc concurrence, mais aucune ne revendiquait être, en plus, le berceau de l'olivier.

Or une nouvelle découverte tend à donner l'avantage au mont Cudî, puisqu'une équipe de chercheurs, dont Guillaume Besnard, du laboratoire Évolution et diversité écologique, du CNRS, a, dans un communiqué à l'AFP, fait part de ses dernières conclusions concernant l'origine de l'olivier, décrit tout bonnement comme ayant des 'racines kurdes' (un coup à faire boycotter les olives par la Turquie ; ils n'auront plus qu'à essayer le guacamole pour accompagner le raki).

La récolte des oliviers sauvages a été observée à partir du néolithique, au Proche-Orient (Palestine et Jordanie) et s'est répandue peu à peu jusqu'en Espagne. La domestication de cet arbre est estimée à environ 4000 ans J.C selon certains historiens et partirait de cette même zone. D'autres optaient pour une domestication qui a eu lieu de façon simultanée en différents points de la Méditerranée.

Tout récemment, dans un article publié en janvier dernier dans Proceedings of the Royal Society of Biological Sciences, une équipe de chercheurs a démontré, via des données génétiques, la datation moléculaire, la chronique de fossiles et la modélisation du climat, que cet arbre, si emblématique de la Mediterranée avait, en fait, ses racines en un seul lieu, "un peu plus au nord et un peu plus à l'est que l'on pensait" : "Nous en concluons que la Méditerranée occidentale n'a pas été un grand centre majeur de la domestication de l'olivier. Le berceau de la domestication primaire de l'olivier est au nord-est du Levant", c'est-à-dire dans l'actuelle région kurde entre la Syrie et la Turquie.

Ainsi le rameau d'olivier aurait fort bien pu être cueilli sur le mont Cudî et Noé, quoique porté sur la dive bouteille, n'aurait pas eu la berlue…

De là, la domestication de l'olivier s'est sans doute répandue "via la Méditerranée orientale et Chypre, vers l'ouest, la Turquie, la Grèce, l'Italie et le reste de la Méditerranée, en parallèle à l'exoansion des civilisations et des échanges de l'homme dans cette partie du monde".

"Selon notre étude, l'origine maternelle de la majorité des oliviers cultivés (environ 90 pour cent) aujourd'hui est clairement le Proche-Orient, c'est-à-dire le "moderne" Moyen Orient."

Pour cette étude, l'équipe a échantillonné l'ADN de 534 sortes d'oliviers cultivés et et 1.263 oléastres (oliviers sauvages) provenant de 108 endroits différents, ainsi que 49 arbres d'une sous-espèce implantée en Afrique sub-saharienne.

Les trois branches principales de l'olivier sauvage se sont différenciées d'un ancêtre commun il y a 1, 5 million d'années.

Pour finir, voici un extrait des Secrets d'Alep, de Florence Ollivry, La récolte des olives chez les Kurdes d'Afrîn :


Aux alentours d'Alep, les oliviers au feuillage vert tendre plongent leurs racines dans une excellente terre, couleur terre d'ombre brûlée, si belle qu'in aimerait y goûter et, même, devenir un olivier. Lorsque les premières olives brunissent, vers la mi-octobre, les Kurdes d'Alep regagnent leurs villages pour prêter main-forte à leur famille. Dès l'aube, petits et grands, hommes et femmes, sont à pied d'œuvre dans les vergers. Ils recueillent les olives tombées d'elles-mêmes au pied de l'arbre puis recouvrent le sol d'une toile. Les plus jeunes et les plus légers grimpent dans l'arbre, les autres cueillent les olives qui se trouvent à leur portée, ou se juchent sur des échelles. Le cueilleur d'olives, le poignet resserré autour du rameau, détache les grappes d'olives d'un geste vertical. Ici, la main est à l'olive ce que la fourchette est à la groseille lorsque l'on égrène les ramilles du groseillier pour les débarrasser de leurs fruits : il s'agit d'obliger le fruit à lâcher prise sans l'abîmer. Une brève averse sonore d'olives roule à terre. Les Kurdes n'utilisent pas de bâton pour secouer les branches car l'arbre en souffrirait. Les olives sont aussitôt triées et séparées : les grosses olives vertes sont conservées pour être mangées crues, après avoir macéré dans l'eau et le sel : zeîtoun mkallas. Les olives noires ('attoun), bien mûres et gorgées d'huile sont, ainsi que les petites olives vertes, destinées à être pressées. Ces petites olives vertes (zeîtoun kurdî) peuvent aussi être dégustées entières après avoir été brisées puis trempées dans l'eau et le sel. 
Dans les collines d'Afrîn, à l'automne, des vagabonds (qourbât) rendent visite aux cueilleurs. Leur âne est harnaché de sacs qu'ils n'ont qu'à ouvrir pour recevoir gracieusement quelques kilos d'olives. Si les cueilleurs se montrent généreux, les oliviers feront de même et la récolte sera bonne. Cette coutume est sacrée et les qourbât considèrent qu'attirer sur le champ la baraka (la bonne fortune), en sollicitant la générosité des cueilleurs, est une tâche aussi importante que celle de récolter les olives. La mère d'un ami kurde s'avisa un jour de demander à un qourbât : "Pourquoi tu ne travailles pas ?" Elle reçut la réponse suivante : "Je ne peux pas quitter mon travail." 
Les qourbât viennent aussi frapper aux portes des villageois lors des fêtes de l'Aîd-al-Fitr et de l'Aîd-al-Adha. Ils souhaitent bonne fête aux villageois et chantent au son d'une percussion de peau, tendue sur un cercle de bois, appelé mazhar et au son d'une flûte au son perçant, le mizmâr. Chaque foyer leur offre de la viande, cela porte bonheur. De même, lorsqu'une brebis met bas, les Kurdes offrent les premiers litres de lait aux voisins : ainsi, la brebis donnera beaucoup de lait. 
Donne et le Ciel te donnera : telle est la devise des producteurs d'huile d'olive d'Afrîn. C'est là peut-être le secret de son arôme.


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