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Pêsh Khabour : un village chrétien dont dépend le ravitaillement des Kurdes de Syrie


Pêsh Khabour, un village chrétien du Kurdistan (diocèse de Zakho), est, depuis le début de l'hiver, au centre d'une querelle politique opposant le Gouvernement régional du Kurdistan à la branche syrienne du PKK, le PYD, au sujet d'un pont qui existerait ou non et enjamberait le Tigre pour le relier à la frontière syrienne.

En effet, les réfugiés continuent d’affluer de Syrie vers l’Irak, leur nombre atteignant 63 496 selon une estimation du Haut Commissariat aux réfugiés datée du 5 décembre. Parmi eux, 54 550 sont au Kurdistan d’Irak, 8 852 dans la province d’Anbar et 94 répartis dans d’autres provinces irakiennes.

La Région du Kurdistan abrite donc près de 86% de ces réfugiés et l’hiver, qui est rigoureux et neigeux cette année, peut amener un autre afflux, fuyant moins les combats que la famine qui menace et la pénurie de fuel. 

Les Kurdes de Syrie ont donc demandé au Gouvernement Régional du Kurdistan d’ouvrir la frontière afin qu’ils puissent se ravitailler en nourriture, médicaments et combustibles. L’Union des jeunes Kurdes a ainsi envoyé une requête écrite au GRK, lui demandant d’intervenir pour sauver les Kurdes de Syrie «  de la tragédie, de la souffrance, des déplacements, de la destruction, des sièges et d’une mort lente ». Dans leur message, ils dénoncent « la présence de groupes armés se réclamant de la révolution syrienne qui encerclent les régions kurdes et pillent toutes les vivres qui sont importées au Kurdistan occidental, afin d’affaiblir la présence des Kurdes et de changer le cours d’une révolution pacifique au Kurdistan Ouest. »
Le Conseil national kurde a demandé également l’ouverture de cette frontière. Abdulbaqi Yousif, le représentant du Parti de l’Union (Yekitî) a, de son côté et avec deux autres partis kurdes, fait une démarche auprès de l’ambassadeur des États-Unis à Damas, Robert Ford, afin qu’il facilite et supervise cette ouverture. Le même Abdulbaqu Yusif a fait état de plusieurs témoignages qui accusent les forces armées du PYD, les YPG, de prélever « de lourdes taxes » sur les vivres importées. Selon lui, la fermeture des frontières est une réponse du GRK à ces taxes : « Même une ONG allemande qui apportait de l’aide humanitaire dans les villes kurdes s’est vue saisir par le PYD » a-t-il affirmé au journal Rudaw.

Et c'est ainsi qu'une polémique sur l’ouverture ou la fermeture de la frontière entre les deux Kurdistan a éclaté entre le PYD et le GRK, les premiers affirmant que la Région du Kurdistan avait fermé sa frontière et empêchait les Kurdes syriens de se ravitailler au Kurdistan d’Irak.

Le gouvernement d’Erbil a répliqué qu’il n’avait fermé aucun poste frontière, pour la simple et bonne qu’il n’en existait pas avec la Syrie, mais que le cabinet présidentiel avait pris le problème très au sérieux et allait donner rapidement sa réponse sur l’ouverture officielle d'un point de passage, une décision qui, de par la loi, incombe uniquement au gouvernement central, avec qui il est en très mauvais termes.

Malgré les démentis d’Erbil, l’agence de presse du PKK, Firat News, a diffusé une video « prouvant », selon elle, que le GRK a bien et bien fermé la frontière, mais le GRK a répondu que c'est celle séparant l’Irak de la Région kurde qui a été filmée.  Agacé, le cabinet présidentiel a fini par publier, le 7 janvier, un communiqué visant, mais sans le nommer, le PYD,  dénoncé comme un parti qui essaie d’imposer son autorité par les armes aux Kurdes de Syrie et utilise la frontière pour des transferts crapuleux : 

« Nous disons clairement à nos frères du Kurdistan occidental que nous, la Région du Kurdistan me permettrons pas que notre frontière avec la Syrie soit utilisée pour de la contrebande d’armes et de drogues illicites ». 


Ce qui laisse indiquer que si les Peshmergas ont consigne de laisser passer les réfugiés, les médicaments et les vivres, ils se montrent peut-être moins permissifs sur les mouvements, à des fins toutes autres qu'humanitaires, des YPG et du PKK, ce qui peut expliquer la campagne d'attaque du PYD.





Il y a plusieurs points de passage sur la frontière irako-syrienne, mais tous dépendent de l’Irak, hormis  celui de Pêsh Khabour, (Fish Khabur en arabe) qui est sous contrôle du GRK, dans la province de Duhok. Ce village chrétien, construit autour d'une église médiévale (détruite par Saddam et nouvellement rebâtie) est limitrophe de la Turquie et surtout de la Syrie dont il est séparé par le Tigre qui sert de frontière naturelle. Il n'y a pas de pont pour le franchir, et on ne peut le faire que par bateaux ou radeaux (kelek). 

Si le GRK envisage de construire un pont afin de faciliter le passage des vivres et de l'aide humanitaire, il devra le faire en défiant l'armée irakienne, avec qui ses Peshmergas sont toujours, depuis plusieurs mois, sur le point d'échanger des tirs, et notamment sur cette portion de frontière.

Dans le même temps, la visite d’une délégation du Comité national de coordination (CNC) au Premier Ministre irakien n’a pas contribué à apaiser les esprits. Non reconnu par les États-Unis et les puissances qui soutiennent la révolution syrienne, mais soutenu par la Russie, ce comité est considéré comme étant une organisation de façade entièrement contrôlée par le Baath syrien. À l’origine, plusieurs mouvements kurdes en faisaient partie, mais ils s’en sont tous retirés, à l’exception du PYD. Et c’est bien le dirigeant du PYD, Salih Muslim, qui s’est déplacé en personne pour rencontrer Nouri Maliki, l’homme qui est à la fois honni des Kurdes d’Irak qui l’accusent de vouloir mettre fin au fédéralisme constitutionnel et des Kurdes de Syrie (hormis le PYD) pour son soutien plus ou moins implicite au régime syrien, ce qu’a vivement relevé le Conseil national kurde : « Maliki est considéré comme un allié du régime syrien. Par conséquent, le Comité de coordination doit révéler si Maliki a promis un soutien à la révolution ou si le Comité et Maliki ont parlé d’autres choses sous la table » a déclaré Faysal Yousif, qui est à la tête du CNK. « Le peuple syrien a le droit de savoir ce que le Comité de coordination a demandé à Maliki. »

Mustafa Osi, secrétaire du Parti Azadî et membre du CNK a aussi accusé le CNC « de ne pas servir la révolution syrienne » mais d’essayer, au contraire de « détourner les Syriens de cette révolution. »

Le CNK estime que Salih Muslim, en vertu des accords de coopération et d’action commune qui le lient, en principe, aux autres partis kurdes, depuis les accords d’Erbil, aurait dû les informer et les consulter avant cette visite, et exige des excuses. 

L’irritation du CNK est d’autant plus grande qu’il avait récemment refusé une invitation du ministre turc des Affaires étrangères car le PYD n’y était pas convié par Ahmet Davutoglu :

« M. Muslim a compté pour rien notre position devant l’invitation turque et il ne respecte pas l’accord d’Erbil. Il est parti rencontrer Maliki sans consulter le Conseil national. Son excuse est peut-être qu’il est membre du Comité de coordination mais il pouvait toujours refuser de rencontrer Maliki. »

Rejetant les critiques, Salih Muslim s’est dit libre de ses décisions et ne prendre « d’instructions de personne », se disant représenter un « parti politique indépendant qui a son propre agenda et ses plans »,  ajoutant, ce qui contredit peut-être légèrement ces propos : « J’ai fait ce que l’on attendait  de moi .»

Le leader du PYD a affirmé à la presse que Nouri Maliki reconnaissait la légitimité de la révolution syrienne, et que pour le chiite, le Baath syrien n’était pas différent du Baath irakien qu’il avait lui-même combattu. 

Mais les critiques des Kurdes se faisant persistantes, il a fini par faire état d’une invitation préalable de Jalal Talabani, qui s’est reportée, par la force des choses, sur Nouri Maliki, ce que n’a pu, bien évidemment, ni confirmer ni infirmer le président irakien. Salih Muslim a aussi indiqué que le but de sa visite était que l’Irak fournisse une aide humanitaire à la Syrie et aux Kurdes, ce qui remet les projecteurs sur le fameux futur pont de Pêsh Khabour : La visite avait-elle uniquement pour but de faire ouvrir par l'Irak un autre couloir qui permettrait au PYD de ne pas dépendre du GRK pour son ravitaillement ? Pour le moment, rien, de cette visite de Bagdad, ne s'est conclu par un geste concret de Bagdad. 

Les affirmations et démentis qui se succèdent depuis plus d'un mois sont surtout le signe que les relations du PYD, déjà tendues avec le Conseil National Kurde, sont en train de s’envenimer avec le Gouvernement Régional du Kurdistan qui, jusqu’ici, avait pu maintenir une attitude d’arbitre au milieu des querelles kurdes en Syrie.

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