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La crise irako-kurde toujours dans l'impasse



La crise irako-kurde inquiète de plus en plus les Américains, d’autant que les deux protagonistes soutiennent chacun un camp différent en Syrie, que les deux conflits peuvent facilement s’exacerber l’un et l’autre et que, de l’aveu de l’adjoint du Département d’État, « la région ne peut supporter davantage de conflits ».
Aussi, le 7 décembre, une réunion de crise s’est tenue à Bagdad entre le ministre américain de la Défense, l’adjoint du Département d’État des États-Unis et le Premier Ministre irakien, avec pour thème principal les tensions avec Erbil et la situation en Syrie.
Le 13 décembre, le journal Shafaaq News se fondait sur les révélations d’une source restée anonyme pour confirmer que les États-Unis, ainsi que d’autres pays,  insistaient auprès de Nouri Maliki pour qu’il adoucisse sa position et apaise les tensions avec les Kurdes. Apparemment, le Premier Ministre irakien aurait rejeté toutes les offres de médiation, en répétant qu’il s’agissait d’une affaire « interne ».

Les Kurdes, eux, sont loin de s’opposer à l’arbitrage américain du moment que cela ne remet pas en cause les articles de la Constitution, qu’ils entendent faire respecter avec une résolution adamantine : la question de Kirkouk, le fédéralisme, leur indépendance dans la gestion de leur ressources. Mais les positions sont maintenant si butées de part et d’autre qu’une intervention diplomatique étrangère a l’avantage de réalimenter un certain dialogue. Comme le dit Mahmoud Othman,  à la tête de l'Alliance kurde au parlement irakien, « résoudre la crise entre les gouvernements du centre et de la Région kurde nécessite des efforts de la part de l’étranger, que ce soit des États-Unis, de l’Iran ou d’autres pays. Une solution est trop difficile à trouver en interne. » (Agence de presse nationale irakienne).
De fait, l’Iran, que les États-Unis voudraient tant marginaliser, ne peut être évincé si facilement, que ce soit dans la crise syrienne ou à Bagdad. Les Kurdes le savent et, malgré leur récent rapprochement avec la Turquie, ont toujours fait en sorte de garder de bonnes relations avec ce pays, appliquant, depuis 2003, une attitude de « nous sommes bons voisins avec tout le monde ». C’est ainsi que, toujours d’après Mahmoud Othman, si une délégation kurde s’est réunie, à la fin de cet automne, avec le vice-président irakien chiite Khodaïr Kodhae, Ammar Al-Hakim qui est à la tête du Conseil suprême islamique d’Irak et l’ambassadeur iranien à Bagdad, c’était aux fins de pouvoir mettre sur pied une rencontre directe entre Nouri Maliki et Massoud Barzani, le tout dans une « atmosphère politique apaisé» : «On ne peut résoudre le problème que d’une seule façon, c’est en faisant se rencontrer le Premier Ministe Nouri Maliki et le président kurde Massoud Barzani à la même table ». Comme les deux hommes, anciennement alliés contre Saddam Hussein, sont maintenant à couteaux tirés, le vétéran de la politique kurde reconnaît tout de même qu’une telle rencontre nécessite du temps, de préparer le terrain, et des « pays amis ».
Sur le terrain, les forces irakiennes et kurdes se regardent toujours en chiens de faïence, que ce soit à Kirkouk ou dans la Diyala. Jabbar Yawar, le secrétaire général au ministère des Peshmergas a redit plusieurs fois la détermination des Kurdes à ne pas céder un pouce de terrain aux Irakiens et à ne pas se retirer avant un retrait total des forces envoyées par Bagdad.

Le président du parlement irakien, le sunnite Osama Nujaïfi avait préalablement rencontré à Erbil Massoud Barzani pour discuter précisément des modalités d’un retrait bilatéral de toutes les troupes, mais rien n’a été appliqué  dans les faits.  

Au contraire, la venue de Massoud Barzani à Kirkouk le 10 décembre, et son inspection des troupes kurdes, a fortement irrité Bagdad. Dans son discours aux Peshmergas, le président kurde, portant lui-même la tenue militaire, a parlé de la « tâche sacrée » qui leur incombait, celle de « défendre le futur du peuple du Kurdistan ». Il a aussi insisté sur « l’importance de maintenir la fraternité et la paix et de servir tous les habitants de Kirkouk ».

« Nous sommes contre la guerre et nous n’aimons pas la guerre, mais si nous sommes amenés à faire la guerre, alors tout le peuple kurde est prêt à se battre pour l’identité kurde de Kirkouk. »

Naturellement cette visite a déclenché l’ire du camp Maliki, s’exprimant par la voix de sa coalition, État de droit, dont Yassin Madjid est un des leaders. Selon lui, la revue des troupes des troupes kurdes à Kirkouk, par le président Barzani en uniformes, est une « déclaration de guerre à tous les Irakiens, pas seulement Maliki mais aussi à Talabani »,  et ceci bien que le président irakien se soit, dès le début de la crise, prononcé contre le déploiement des forces Dijla et qu’il ait essuyé pour cela une volée de critiques de la part des politiciens soutenant le Premier Ministre.

Pour Yassin Madjid, cette « provocation » ruine « tous les efforts du président du Parlement Osama Nudjaifi ». Il a même estimé que cette visite était plus « dangereuse encore » que celle du ministre des Affaires étrangères turc, Ahmet Davatoglu, qui s’était rendu à Kirkouk en août dernier, sur invitation des Kurdes, en se passant de l’autorisation de Bagdad. La coalition de Nouri Maliki a qualifié ce geste d’ « escalade » et comme étant la preuve que Massoud Barzani ne recherchait pas l’apaisement des tensions. Il l'a même comparé à Saddam Hussein.

Le vice-président de l’Alliance kurde, Mohsen al-Sadoun, a répliqué en mettant en doute la santé mentale ou les capacités intellectuelles de Yassin Madjid, et a rappelé qu’Ahmet Davutoglu avait obtenu un visa de l’ambassade irakienne à Ankara, et ne se déplaçait donc pas illégalement dans le pays. Il a aussi précisé que la constitution irakienne n’interdisait nullement au président du Kurdistan de se rendre à Kirkouk, tout comme dans le reste des régions disputées, que Massoud Barzani était, de par la constitution kurde, chef des forces des Peshmergas et que c’est en tant que tel qu’il a passé en revue les forces kurdes déployées à Kirkouk.

Apparemment peu impressionné par les accusations de provocation et d’incitation au conflit, Massoud Barzani a, quelques jours plus tard, fait un pas supplémentaire dans les revendications (ou provocations) kurdes sur Kirkouk en ordonnant à son propre cabinet, à ses ministres et à tous les organes du GRK de ne plus utiliser le terme de « régions disputées » pour désigner celles mentionnés dans l’article 140 et de lui substituer celui de « zones kurdes hors de la Région ».

Inévitablement cette initiative s’est attirée une nouvelle condamnation de Nouri Maliki qui l’a qualifiée d’anti-constitutionnelle et a appelé toutes les autorités de l’État à la condamner explicitement. Il y voit une offense à tous ceux qui ont  voté oui à cette constitution en 2005 en oubliant au passage que ce faisant, ils avaient aussi voté oui à l’article 140, ce que ne manquent jamais de rappeler les Kurdes.

Malgré cela, les contacts ne s’interrompent jamais entre Bagdad et Erbil et les annonces qu’un accord pourrait être trouvé ou est sur le point d’être atteint se succèdent, sans effet concret sur le terrain, comme l’a prédit Mahmoud Othman. Le 14 décembre, l’agence Reuters faisait état d’un accord de retrait bilatéral mais progressif des troupes kurdes et irakiennes, déclaration émanant du président irakien Jalal Talabani et non démentie par son Premier Ministre. Ali al-Moussavi, conseiller principal de Nouri Maliki a renchéri sur la possibilité d’une gestion locale des forces de sécurité dans les régions disputées. Cependant aucun calendrier n’a été donné et bien que le GRK ait été cité comme favorable, lui aussi, à une telle solution, Mahmoud Othman, décidément toujours sceptique, a de nouveau exprimé ses doutes, en expliquant que le « problème réside dans les détails. Toute l’affaire dépend de la confiance mutuelle et d’une détermination sincère pour parvenir à une solution, mais malheureusement la confiance mutuelle des deux parties fait ici défaut. »

Selon Mahmoud Othman, si les USA et le reste des puissances occidentales feront tout pour éviter que le conflit ne dégénère en affrontement armé, la Turquie, par contre, peut avoir intérêt à une désintégration de l’Irak qui conduirait à un affaiblissement de Bagdad mais mettrait Erbil un peu plus à la merci d’Ankara. Aussi soutient-il la proposition de Jalal Talabani sur un retrait commun des troupes, même s’il ne s’est guère optimiste sur la suite donnée à l’accord. Par ailleurs, 4 jours plus tard, l’accident cérébral de Jalal Talabani, en plus de mettre probablement fin à sa carrière politique et à sa présidence, pouvait faire craindre que l'on enterre aussi cet accord de retrait.

Début janvier, une délégation militaire kurde avec Jabbar Yawar à sa tête rencontrait à Bagdad de hauts responsables militaires irakiens pour discuter de la crise sur le terrain et d’un possible retrait bilatérale des régions disputées. Mais pour le moment et donnant raison à Mahmoud Othman, aucun accord n’a encore été conclu.

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