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Issa Ghâzi, prince kurde 'confit dans l'alcool'


– Mon fils, lui dit le vizir Châhîn, viens donc prendre ta place sur le trône royal et assumer la direction de l'État, comme l'a ordonné le feu roi Salâh El-Dîn Yûsuf, dit El-Sâleh Ayyoub, ton maître.
– À Dieu ne plaise que j'assume ainsi le pouvoir royal sous les yeux des princes kurdes ayyoubides, mon cher vizir ! s'écria Baïbars. Qui suis-je pour les spolier de leur droit, et usurper le trône de celui qui était leur cousin, et dont j'ai été l 'esclave, acheté de ses deniers ?
– Il n'est aucun d'entre nous dans cette ville qui revendique le trône, déclarèrent alors les princes kurdes. Voudrais-tu nous faire tomber sous le coup de la malédiction d'El-Sâleh ? Non, nous ne voulons pas du pouvoir royal, et c'est bien volontiers que nous te l'offrons. 
– Cependant, mon maître avait deux fils, objecta Baïbars. Je ne les spolierai pas de la charge qu'exerçait leur père. 
– Oui, certes, il avait deux fils, mais aucun n'est apte à régner, répondirent les Kurdes. Khalîl, le fils de la reine Chajarat El-Durr, n'a que douze ans ; quant à l'autre,  Issa Ghâzi, il est tellement abruti par l'alcool qu'il est incapable de reconnaître le jour de la nuit ; de surcroît, il vit très loin d'ici, dans le mont Iqaz, au Kurdistan.
– Quand bien même il serait un peu dérangé et adonné à la débauche, il peut retrouver la raison et s'amender ; aussi n'ai-je aucune raison de le spolier du trône de son père. Une fois devenu roi, il est très possible qu'il change du tout au tout.
Bref, Baïbars refusa catégoriquement le pouvoir royal, car il savait quels étaient les rois qui devaient l'assumer avant lui, depuis que le vizir Châhîn l'avait fait entrer dans la crypte mystérieuse ; révélations qui lui avaient été confirmées par ce que lui avait dit Chîha lors de sa captivité à Gênes. 
Le conseil décida donc d'adresser sans plus tarder un message au prince Issa Ghâzi, à la garde de l'un des princes kurdes ayyoubides ; celui-ci aurait pour mission d'escorter le nouveau souverain jusqu'au Caire, où il serait proclamé sultan. En attendant, le grand vizir fut désigné pour assurer l'intérim du pouvoir.

Fin de race 


Une fois la lettre rédigée, tous les membres du conseil y apposèrent leur sceau et leur signature, et on la remit à l'émir Baylaban El-Mouchîri, qui fut chargé de la porter à destination. Celui-ci se mit en route le lendemain matin, suivi d'une escorte de mille cavaliers kurdes bardés de fer, armés du sabre et de la lance, et montés sur des chevaux de pur sang arabe. Progressant à marches forcées, ils parvinrent rapidement au Kurdistan ; ayant appris leur arrivée, leurs cousins qui étaient restés au pays vinrent à leur rencontre, sous le commandement de leur chef, l'émir Tchoban Tas. Celui-ci salua l'émir Baylaban El-Mouchîri et ses hommes, et les accueillit dans la capitale parmi les acclamations et les réjouissances ; il installa l'émir dans son palais, lui fit servir une collation composée des mets les plus délicats et, en un mot, lui réserva le meilleur accueil. Cela fait, il demanda de ses nouvelles et s'enquit du plaisir des raisons de sa venue.
– Tout va bien, j'espère, beau cousin ? lui dit-il.
– Tout va pour le mieux, mon cher émir. En fait, je suis venu chercher mon cousin Issa Ghâzi, le fils du roi El-Sâleh Ayyoub, qui vient de trépasser dans la miséricorde du Seigneur : nous avons l'intention de proclamer son fils comme sultan au Caire à sa place… et d'ailleurs, comment se fait-il qu'il ne soit pas venu me saluer ? Ne suis-je pas son cousin et son parent par le sang ?
L'émir Tchoban fut vivement ému et attristé par la mort du Commandeur des croyants, et il appela sur lui la miséricorde divine. Puis, prenant un visage plus gai, il poursuivit à l'adresse de Baylaban : 
– Apparemment, beau cousin, vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! Ce pauvre Issa Ghâzi est complètement confit dans l'alcool, je le vois mal tenir sa place sur le trône ! 
– Que veux-tu, ce sont les grands du royaume qui l'ont choisi à l'unanimité. Ils ont décidé de le faire venir pour le proclamer roi et m'ont confié un message pour lui, en m'ordonnant de l'escorter jusqu'au Caire. 
[Le transmetteur a dit : ]  Ce Issa Ghâzi était le fils d'un premier mariage que le roi El-Sâleh avait contracté avec une princesse kurde de Haute-Mésopotamie, avant d'épouser la reine Chajarat El-Durr. Il passait toute l'année dans les monts Iqaz, où il s'était fait construire un château et où il vivait entouré d'une centaine de jeunes esclaves, de délicats éphèbes plus charmants que les échansons du paradis. Chaque année, il s'appropriait la récolte des vignes qui couvraient les basses pentes de la montagne et en faisait du vin, qu'il entreposait dans de grandes jarres. Il avait un esclave favori, nommé Janantum, délicieux adolescents aux yeux de biche et aux joues roses, dont la beauté éclipsait le soleil et la lune réunis. Il l'aimait plus que tout au monde et ne pouvait supporter d'en être séparé fût-ce un instant ; c'est pourquoi il s'était retiré avec lui dans ces lieux solitaires.
Quelque temps auparavant, il avait entendu parler d'un poète originaire d'Alep, nommé Abou-l-Kheir, célèbre pour son talent. C'était en outre un fin causeur et un excellent musicien, habile à jouer toutes sortes d'instruments. Issa Ghâzi l'avait fait venir en lui offrant un pont d'or, et depuis il passait son temps à se saouler avec lui et avec le jeune Janantum. Abou-l-Kheir avait apporté un milliers de recueils composés uniquement de poèmes bachiques et de chansons à boire ; ainsi, pendant que Janantum remplissait le verre de Issa Ghâzi, Abou-l-Kheir lui récitait des poèmes et lui chantait des chansons. Bientôt, le vin leur montrait à la tête, produisant l'effet que l'on devine, et, incapables de se contenir plus longtemps, ils se livraient à des choses sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister. 


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