La Rose de Djam : Alep (extrait)


Dès qu’elle eut pénétré dans les allées massives et ombrées sous leur plafond de bois brun, un vendeur lui agita sous le nez un brûle-parfum, renfermant « toute l’eau de rose et le jasmin des sources du Paradis ». Mais elle fut aussitôt saisie par la main et tirée à hue et à dia par Grain-de-beauté qui l’entraîna dans le labyrinthe du souk. Se faufilant entre les bourricots et les acheteurs de toutes sortes, âges, sexes et conditions, Sibylle vit défiler épices, tissus, et même basanes et fourrures, avant que les deux jeunes femmes ne retombassent au milieu des tissus. Elle se demanda si tout cela n’était pas tours et détours feints, car les truands jamais ne prenaient un chemin droit, faisant, au contraire, mille pas là où dix auraient suffi. Comme elle ne croyait pas que la boutique du joaillier fût un repère secret, elle supposa qu’il fallait dérouter d’éventuels pisteurs. Ces précautions infinies. et pourtant naturelles chez ces voleurs bouche-d’or, lui plaisaient mais lui donnaient aussi l’impression d’être un moucheron pris dans la toile d’araignée de leurs réseaux d’espions et de contre-espions, d’« amis » et d’obligés…

Elles se retrouvèrent dans un carrefour dont le plafond était ouvert par une coupole sans sommet. Shaymâ Grain-de-beauté lui secoua légèrement le poignet et la fit obliquer vers la droite. Elle vit qu’elles étaient arrivées chez les joailliers. Sur les étals, les bijoux s’avançaient en bataillons disciplinés, par ordre d’importance : d’abord, les petits cailloux de couleurs, chaînes d’argent, pièces de cuivres, bijoux d’enfants, parures de bédouins, présents de fiançailles pour gens du commun ; dans l’arrière-boutique devaient se peser l’or pur et flamboyant comme un coucher de soleil du Soudan, les émeraudes secrètes, les rubis caillots de sang qui promettaient fortune et santé, les saphirs sombres et profonds comme la nuit du chagrin et peut-être même quelques diamants propres à orner les turbans des princes ; le tout gardé par des vigiles à face de truands et bâtis comme des portefaix, certains noirs comme les Nubiens du harem de Shayzar et qui, le gourdin en main et l’œil vigilant, voyaient passer chacun et se remémoraient tous les visages.

Grain-de-beauté l’attira dans une des échoppes où, sur le seuil, un morveux, pieds nus et crâne rasé, jouait aux osselets.

– Îbrâhîm, ma petite bouchée de miel, est-ce que ton maître est ici ?

Le gamin renifla d’une narine, se gratta les orteils, et finit par répondre :

– Il est à côté, Dame, chez l’Arménien. Il va revenir, mais je ne sais quand…

– Hé bien, va le chercher ! s’impatienta Shaymâ.

Le gamin se leva avec la nonchalance d’un chamelon repus et vogua, languissant, vers les boutiques en face. En attendant, les deux femmes entrèrent dans l’échoppe que, du coup, plus personne ne gardait. Mais rien de tel que de confier ses marchandises à une émissaire de la grande truanderie pour être tranquille, Sibylle s’en doutait bien.

Îbrâhîm revint plus promptement qu’il n’était parti, suivi par un gros homme au nez rond, aux cheveux bruns, à la peau très blanche et aux yeux bleus. Il était vêtu du long manteau des chrétiens qui lui couvrait à demi la tête. Sibylle, interloquée, se demanda comment cet homme pouvait, plus que tous les autres commerçants du souk, la mener aux soufis d’Alep.

Le bijoutier entra dans la boutique, salua avec une grande politesse la dame inconnue et voilée qui se tenait devant lui et, avec une civilité non exempte de connivence moqueuse, Grain-de-Beauté.

– Salut à vous, salut aux deux plus beaux joyaux de Syrie, auprès desquels la blancheur de mes nacres n’est que pisse de calamar !

Puis il se laissa tomber sur une petite escabelle qu’il tira du comptoir, s’éventa, et envoya Îbrâhim chercher des rafraîchissements :

– Habîbî, va quérir de quoi désaltérer ces deux roses… et moi-même.

Le gamin aux osselets se leva sur un pied, prit un grand plateau qui reposait à l’entrée, posa finalement l’autre pied au sol, et fila comme un lévrier. 

Le joaillier revint alors à ses visites et fit assaut d’amabilités et de banalités avec Shaymâ, devisant sur les aléas des cours et des affaires, la vaillance et les vertus du jeune prince d’Alep, nouvellement revenu comme un astre radieux sur la ville, digne fils de son père incomparable, se plaignant de la cherté des prix et des tracasseries des inspecteurs du souk, des méfaits des bédouins qui rançonnaient les voyageurs et les caravanes aux abords de la ville... 

Avant que toutes les nouvelles, fraîches et moins fraîches, fussent épuisées, Îbrâhim revint, plateau sur la tête, avec trois coupes de sirop. Sibylle fut servie en premier et vit qu’on n’avait pas été chiche sur la glace pilée.

Elle n’avait dit mot durant tous les prémices de la conversation, se contentant d’écouter d’une oreille. Tout en avalant à petites gorgées son sirop, elle sentit venir le moment des questions et du but de leur visite.

Le boutiquier se tourna de fait vers elle et s’enquit de l’heureuse fortune qui lui amenait si resplendissante pratique. Elle n’eut pas le temps de répondre que Shaymâ l’avait devancée :

– Cette dame, Maître Yûnis, est parente d’Abû Marwân al-Dâbiqî.

Le commerçant haussa les sourcils avec un petit mouvement de tête qui pouvait passer pour une mimique de respect ou d’approbation, tout comme exprimer, sous le voile de la retenue, une imperceptible ironie, un mépris léger.

– Et que puis-je, moi, poussière des sandales du Christ, pour si insigne personne ?

– Dame Sabîl, poursuivit Shaymâ en arrangeant avec grâce ses bracelets, veut que tu l’introduises auprès du maître Rukn al-Dîn et ses disciples. En fait, il faudrait assister à une de ses assemblées.

Cette fois-ci, l’étonnement du chrétien n’était pas feint et il posa sur Sibylle un regard curieux. La Franque ne laissa pas le temps à Shaymâ de parler :

– C’est pour mon frère, soupira-t-elle. Le pauvre, suite à une mauvaise fièvre, est resté muet et imbécile. Aucun médecin n’a pu le tirer de son hébétude. Mais c’était un garçon pieux et sobre, aussi, je me suis dit que, peut-être, la bénédiction d’un grand maître chasserait le mal qui oppresse son esprit comme les serres de l’autour sur les reins de l’agneau… S’il pouvait assister à une assemblée, nous le ferions amener par nos serviteurs.

Le chrétien, habitué à ne pas poser de questions plus qu’il n’était nécessaire pour sa tranquillité et sa sûreté personnelles, émit quelques vœux polis pour le rétablissement du petit frère. Puis il se pencha vers Shaymâ et murmura quelques indications que celle-ci parut approuver vivement. Jetant une œillade à Sibylle, elle lui fit comprendre que tout était en bonne voie.

C’est alors qu’un grand tumulte se fit entendre dans le souk : bruits de sabot, fracas d’étal renversés, un grondement, un écho qui grandissait : « les mamlûks ! les mamlûks ! »

– Maudits Turcos, soupira Maître Yûnis, qu’est-ce qu’ils vont encore inventer contre les honnêtes gens ?

– À qui sont ces mamlûks ? demanda Sibylle.

– À notre jeune et sublime al-Zahîr Ghâzî, que Dieu le favorise ! Mais ces troupes sont bien turbulentes et seraient plus utiles à la guerre, maugréa le commerçant.

Les cavaliers, charbouch sur la tête et tuniques alternativement blanches et rouges, avaient belle allure et se frayaient insolemment un passage à coup de gourdins, bousculant bourricots, charrettes et passants, distribuant coups et insultes aux lambins qui ne se garaient pas assez vite. Mais les Alépins, toutes races et religions confondues, avaient le sang vif, et ne se laissèrent pas disperser comme volailles effarouchées. Les mamlûks se reçurent sur la tête tout ce qui pouvait servir de projectiles : cucurbitacées diverses, pains de savon, œufs, graisse de mouton, socques de bains… toutes les marchandises possibles, choquantes, sonnantes, contondantes, ou pouvant aveugler momentanément un Turc en selle, furent réquisitionnées pour la bataille et atterrirent sur les crânes ou les nez touraniens. Et puis, autre rumeur, autre clameur, cette fois applaudie par la piétaille combattante du souk : « la Truanderie ! la Truanderie ! ». 

Sibylle comprit que le service d’ordre des compères d’Abû Marwân allait passer à l’action. 

De fait, une troupe de jeunes gaillards dont certains encore imberbes, fit le vide avec de virtuoses moulinets de frondes et de gourdins. Entourant les cavaliers, ils passèrent lestement sous le ventre des montures et tirèrent adroitement les mamlûks par les bottes pour les faire tomber de selle. 

Sibylle se tordait de rire, alors que Shaymâ, sortie de la boutique, avait rejoint les rangs des badauds qui, excités par la vaillance des truands, encourageaient vivement les garçons. 

C’est alors qu’une main de fer la saisit par le poignet et voulut l’attirer hors du seuil de la boutique, l’arrachant à sa clôture de bois, vers la ruelle.

La jeune femme, instinctivement, se laissa tomber au sol, entravant les jambes de l’attaquant avec ses chevilles. Il trébucha sans tomber tout à fait et se reçut à demi sur elle, qui put l’abattre d’un coup de genou vicieusement et adroitement placé. Le hurlement fut couvert par le tumulte qui continuait dans la grande allée. Tandis que l’homme roulait à terre en tenant ses parties viriles fort endolories, Sibylle jeta un œil rapide sur la foule, ne vit plus Shaymâ, se releva et fila dans la première ruelle latérale qu’elle put trouver. Tout le reste du souk accourant pour voir la bagarre, elle eut du mal à avancer. Même les commerçants laissaient leur boutique à l’abandon, sans souci des maraudeurs et des chenapans qui n’avaient plus qu’à faire leur marché. Mais peut-être ces derniers étaient-ils aussi friands de voir les mamlûks d’al-Zahîr rossés par la truanderie alépine… Elle se heurta à plusieurs passants, piqua du nez dans une jarre d’olive qui s’avéra être pleine de vin, ne s’en émut pas outre mesure, et reprit sa course en serpentant dans des ruelles de plus en plus désertes, ce qui ne la rasséréna pas : plus facile à repérer, elle était aussi plus vulnérable à une attaque, hors du regard des gens.

À force de tourner et de se perdre, elle finit par déboucher dans une vaste cour à portique qu’elle devina être celle d’une mosquée. S’entortillant dans son voile jusqu’à ne plus laisser voir même le bout de son nez et à peine un cil, elle se faufila à l’intérieur et, rasant les murs, se glissa sous la galerie. Heureusement, ce n’était pas l’heure de la prière et tout était aussi désert que les abords du souk. Seuls quelques orants, particulièrement pieux ou retardataires, marmottaient en égrenant leur chapelet ou se lavaient les pieds. Un faqîr, agenouillé près d’un des deux puits, se balançait d’avant en arrière, yeux révulsés et salive coulant sur sa barbe, sans que l’on sût si c’était transe divine ou banale épilepsie, mais Dieu est le plus savant sur ces choses. Elle finit par s’accroupir dans un coin retiré de la galerie, derrière une colonne, et reprit souffle et esprit.

Chapitre X : Bagarre au souk.





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