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Vers une autonomie des ressources kurdes en Irak ?



Les paiements des compagnies pétrolières travaillant au Kurdistan, que l’Irak avait laissés en souffrance depuis avril dernier, ont commencé d’être réglés début octobre, comme l’a annoncé, le 2 octobre, le Vice-Premier Ministre Roj Nuri Shawais, parlant d’un montant de 650 millions de dollars US.

Ces paiements au compte-goutte ont-ils semblé trop longs ou trop incertains à Genel Energy ? Trois jours après, le 5 octobre, son président, Mehmet Sepil, déclarait qu’en cas de non règlement de ses dettes par l’Irak, il conseillerait au Gouvernement régional du Kurdistan de stopper, une fois de plus, les exportations de brut. Le 8 octobre, cependant, ce discours s’était adouci et Genel Energy faisait marche arrière, en annonçant son intention de continuer les exportations, puisque les versements avaient été effectués. Le GRK a par ailleurs précisé qu’ils attendaient un autre versement, de 350 milliards de dinars irakiens.

Sur les 170 000 barils par jour que le Kurdistan fournit au gouvernement central, ceux produits par Genel Energy s’élèvent à 110 000, provenant des champs de Taq Taq et Tawke (qui pourrait atteindre une production de plus de 90 000 bpj). La compagnie se plaint de n’avoir pas été payée pour tout le pétrole exporté de 2009 à 2011, ainsi que d’autres exploitants, comme la norvégienne DNO.

Mais le relatif apaisement du conflit irako-kurde au sujets des contrats étrangers peut n’être que de courte durée, au fur et à mesure que les investisseurs seront sommés de choisir entre l’agrément de Bagdad et la coopération avec Erbil, ou bien opteront d’eux-mêmes pour l’une ou l’autre de ces options. Très souvent, des affirmations contradictoires sont lancées respectivement par Bagdad et Erbil sur le maintien ou l'annulation de contrats passés entre le Kurdistan et des sociétés étrangères ayant des intérêts à la fois en Irak et dans la Région kurde.

C'est le cas d'ExxonMobil, dont le gouvernement central a annoncé plusieurs fois le renoncement à ses investissements au Kurdistan, tandis que le GRK soutient le contraire, et que les investisseurs concernés se refusent à tout commentaire Le géant américain est un un des premiers à s’être « mouillé » en signant des contrats avec les Kurdes sans l’aval du gouvernement Maliki et des « sources diplomatiques » ont fait état, le mois dernier, d'un possible l’abandon par cette compagnie de ses participations en Irak, pour investir plus amplement au Kurdistan. ExxonMobil serait insatisfait des bénéfices apportés par l’exploitation du champ Qurna-Ouest 1 et espère des investissements plus avantageux dans la Région kurde, d’autant que le gouvernement central menace constamment d’annuler ce contrat si les Américains persistent dans leurs tractations avec les Kurdes. La compagnie s’est aussi plainte, comme d’autres exploitants étrangers, des infrastructures déficientes en Irak, des retards de paiements et des tracasseries bureaucratiques qui plombent son activité. Exxon pourrait ainsi céder 60% de sa participation dans l'exploitation du champs de Qurna Ouest 1, à condition qu’un acquéreur se présente pour lui permettre de se dégager rapidement. 

Par ailleurs, selon l’hedmoadaire Nefte Compass, spécialisé dans les questions d’énergies, Bagdad a pu envisager d'évincer ExxonMobilpar des sociétés russes, comme LUKOIL et Gazprom Neft, après une rencontre entre le Premier Ministre Nuri Maliki et Vladimir Poutine, même si aucune annonce officielle n’a été faite à ce sujet. Un porte-parole de LUKOIL a même démenti toute intention d’accroître leurs investissements en Irak, notamment par l’acquisition de parts supplémentaires dans le champ de Qurna-Ouest 1, et déclaré qu’ils se satisfaisaient de leur participation actuelle en Irak. Gazprom, pour sa part, s’est une fois de plus refusé à toute confirmation ou dénégation. 

Ajoutant à la confusion, d’autres voix irakiennes s’élèvent pour que Washington incite Exxon à demeurer dans le sud. C’est le cas de l’ambassadeur d’Irak aux États-Unis, qui a averti que le repli de la compagnie au Kurdistan pourrait aggraver les tensions avec les Kurdes :

« Il faut que le gouvernement américain fasse pression sur cette compagnie » a ainsi déclaré à la presse Jabir Habeb, lors d’une conférence qui se déroulait au Centre des Études internationales et stratégiques. 


Relatant un entretien qu’il a eu avec un responsable politique américain en charge des questions de l’énergie, l’ambassadeur irakien s’est entendu répondre que l’État n’avait pas une grande marge de manœuvre sur la politique d’Exxon dont les décisions dépendaient en majeure partie de ses actionnaires, ce à quoi Jabir Habeb avait rétorqué que le conflit en cours pouvait avoir des répercussions politiques et sociales qui pourraient finalement devenir aussi un sujet de préoccupation pour les actionnaires. Prenant ainsi le contre-pied de certaines affirmations vindicatives au sein de son gouvernement, notamment de la part du Vice-Premier ministre Hussein Sharistani, l’ambassadeur a affirmé la volonté de son pays de garder Exxon comme exploitant dans le sud-irakien : « Nous préférons qu’ils y soient, eux, et je pense que le potentiel pétrolier du sud de l’Irak est sans comparaison avec le nord de l’Irak, je pense qu’ils comprennent ce fait. » 


Quant à la société russe Gazprom Neft, mise en avant comme possible remplaçant d'Exxon, des rumeurs toutes aussi contradictoires ont couru sur ses investissements au Kurdistan. Des sources proches du gouvernement irakien affirmaient qu’elle avait gelé ses projets dans la Région, mais d’autres voix, émanant de la compagnie elle-même (sans que son porte-parole s’exprime directement sur cette question) ont démenti, indiquant cependant qu’ils étaient aussi intéressés par le pétrole kurde. Et le porte-parole du GRK, pour sa part, déclarait que Gazprom Neft leur avait fait savoir que les contrats signés entre eux restaient d’actualité. (Reuters)

De son côté, non content de signer ses propres contrats avec les sociétés étrangères, le Gouvernement Régional du Kurdistan a commencé de  vendre directement son brut sur les marchés internationaux, ouvrant davantage la voie à une auto-gestion économique, qui ne le ferait plus dépendre des relations plus ou moins bonnes qu’Erbil entretient avec les gouvernements de Bagdad pour le bon fonctionnement de la Région. Et si, jusqu’ici, les menaces de rétorsion contre ExxonMobil n’ont guère été suivies d’effet, il est encore plus douteux que Bagdad puisse sanctionner Trafigura et Vitol, les deux plus importantes sociétés de courtage pétrolier au monde, dont l’Irak dépend tant pour ses importations d’essence et de diesel que pour la vente de son propre brut (Vitol lui achète 22 000 barils de brut par an).

Trafigura a ainsi chargé, le mois dernier, sa première cargaison de pétrole léger brut (condensat), qui a été au préalable convoyée en camions  via la Turquie. Vitol a suivi avec 13 228 tonnes de condensat (pour une valeur de 890 $ par tonne), le tout sans aucun aval de Bagdad, dont les protestations usuelles n’ont suscité, là encore, aucun commentaire de la part des deux sociétés.

Rien ne semble vraiment infléchir la détermination des Kurdes à gérer et vendre leurs propres ressources naturelles et, pour le moment, force est de reconnaître que les différentes phases du conflit énergétique, avec ses trêves et ses bras de fer, leur ont permis d’avancer leurs pions, même si leurs ressources naturelles peuvent sembler encore moindres par rapport à l’énorme production irakienne. Mais la région apparaît de plus en plus comme très prometteuse à explorer et exploiter et sa la situation politique et économique est incomparablement plus stable que celle de l’Irak. 

De plus, les choix politiques de Maliki, par exemple son soutien au régime syrien ou la proximité qu’on lui prête avec l’Iran, peuvent nuire aux relations de l’Irak avec les autres pays de la région. Ceux-ci, à l‘instar de la Turquie, peuvent laisser tomber plus facilement leurs réticences à traiter directement avec la Région kurde, longtemps vue comme un facteur de désordre et de séparatisme. 

Le même mois, Dubaï et les Émirats Arabes Unis ont annoncé qu’ils aideraient le Kurdistan  d'Irak à ouvrir prochainement son propre marché financier. Abdullah Abdulrahim, à la tête de la bourse d’Erbil a confirmé au journal Rudaw la signature d’un protocole d’entente d’une durée de 3 ans avec le Marché financier de Dubaï (DFM) pour bénéficier d’une assistance et d’une expertise techniques, la mise en place d’un bureau de change et, dans 6 mois, celle d’une bourse des valeurs. 

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