Les Kurdes de Syrie vont-ils parvenir à un commandement militaire unique ?


En début de mois, réunie à Doha (Qatar), l’opposition syrienne se réunissait pour une refonte totale du Conseil national syrien, de plus en plus impuissant et critiqué pour sa désorganisation et son inefficacité, tant sur le plan international que sur le champ de bataille, sur lequel il n’a guère de prise. 

Appuyée par les USA qui souhaitent que cette nouvelle plate-forme fasse office de futur gouvernement intérimaire, la Coalition nationale des forces de la révolution et de l’opposition syrienne s’est constituée le 11 novembre, incorporant le Conseil national syrien, des personnalités indépendantes, 3 représentants de la Composante turkmène, 3 représentants du Conseil national kurde, diverses formations, unions et ligues, et les Conseils locaux de 14 villes syriennes, ce qui fait en tout 63 membres. Le cheikh Moaz Al-Khatib al-Hasani (Conseil local de Damas) a été élu comme président et Moustafa Al-Sabbagh (Forum syrien des Affaires) est secrétaire général.

Pendant ce temps, sur le terrain des combats, la situation s’est avérée de plus en plus confuse et tendue dans les zones kurdes, des milices plus ou moins contrôlées et contrôlables par l’Armée syrienne de libération (ASL) se heurtant avec celles des Kurdes du PYD, les Unités de protection populaires (YPG), qui veulent empêcher la pénétration de l’ASL sur leur terrain. Les rebelles syriens accusent le PYD d’aider, au moins indirectement ou directement, les forces gouvernementales, soit en entravant ses mouvements, soit en les attaquant, aux abords des quartiers d’Ashrafieh et de Sheikh Maqsoud, à majorité kurde. Des Kurdes ont manifesté contre l’entrée de ces milices qui ont alors ouvert le feu, tuant ou blessant une dizaine de personnes. En représailles, les YPG ont annoncé avoir tué19 combattants de l’ASL et capturé un certain nombre d’entre eux.


Finalement, le 6 novembre, l’ASL et l’YPG  concluaient un accord de « coopération » contre le régime de Bachar Al-Assad, accord confirmé par une déclaration de l’YPG, faisant état d’un combat commun entre ses forces et celles de l’ASL contre le régime syrien, et par une déclaration filmée de l’ASL, diffusée sur Youtube.

Mais cette trêve à peine annoncée, le conflit repartait à Serê Kaniyê (Ras al-‘Ayn en arabe, province de Hassaké), localité mixte composée principalement de Kurdes et d’Arabes, située sur la frontière turque. Le 9 novembre, des milices proches d'Al-Qaïda y entraient, venant de la Turquie, et tentaient d’ouvrir un autre couloir frontalier, qui servirait à évacuer des blessés de Syrie, mais aussi à ravitailler et armer les bataillons sur place. Selon un commandant de l’ASL sur place, les rebelles syriens auraient libéré une vaste zone, tout le long de la frontière, longue de 80 km, allant d’Alep à Hassaké. 

Les Kurdes, pour une fois unanimes, se sont opposés vivement, par la voix ou les armes, à cette incursion. Le Conseil national kurde a immédiatement appelé les rebelles syriens à quitter la ville :

«Le Conseil kurde affirme participer à la révolution pour abattre ce régime totalitaire mais la province de Hassaké doit rester une zone sûre pour les milliers de réfugiés qui ont fui d’autres régions.»

Les milices armées qui ont investi Serê Kaniyê, Jabhat al-Nusrat et Ghurabat al-Sham, sont des djihadistes, ce qui fait craindre le pire aux Kurdes et aux chrétiens de la région. Ces groupes islamiques ne sont d’ailleurs entrés que dans les quartiers arabes de la ville et non dans les quartiers kurdes, tenus par les Comités de protection populaire du PYD.

La proximité de Serê Kaniyê avec la frontière turque a pu apparaître une protection contre d’éventuels bombardements du régime qui pouvait hésiter à risquer d’autres incidents avec la Turquie, après que des villages ont subi le feu syrien en territoire turc et plusieurs incidents de frontière (ou bien de telles «bavures» de la part du Baath ne sont pas pour déplaire à l’ASL). Mais le 14 et le 15 novembre, Serê Kaniyê a tout de même essuyé des attaques aériennes, faisant une dizaine de victimes, les blessés étant évacués vers l’hôpital de Ceylanpınar, en territoire turc. 

Le 19 novembre, des affrontements étaient rapportés entre les milices arabes et les YPG, faisant 5 morts chez les Kurdes, et 24 parmi Jabhat Al-Nusra et Gharba al-Sham. 35 Kurdes seraient détenus par les milices arabes et 11 rebelles par les Kurdes. Les incidents auraient éclaté alors que des Kurdes manifestaient en demandant le retrait des groupes armés.


Au total, cette nouvelle avancée des opposants syriens dans la province de Hassaké a causé la fuite de 9000 réfugiés en Turquie, venant s’ajouter aux 120 000 déjà enregistrés dans les camps turcs, et aux quelques dizaines de milliers non enregistrés et recueillis par des habitants. 

Brutalement tirées de leur relative quiétude, d’autres villes kurdes se préparent à des conflits incertains, les assauts pouvant venir tout aussi bien de l’aviation syrienne que de l’ASL. À Derbassiyeh et Tell Tamr, les forces du PYD ont annoncé avoir pris le contrôle de la ville, l’armée syrienne s’étant, une fois de plus, retirée sans combat devant les YPG.

À Qamishlo (ville non «libérée», où le Conseil national kurde est plus influent que le PYD), la population craint une bataille imminente entre les forces du régime et l’opposition, d’autant que la Turquie et les groupes djihadistes, tentent de gagner à leur cause les tribus arabes originaires de l’Euphrate installées par le régime à Qamishlo dans un plan d’arabisation de ses frontières, connu sous le nom «ceinture arabe» s’étirant sur 240 km de Dêrîk à Serê Kaniyê. 

Sentant plus que jamais la nécessité d’une entente kurde – à défaut d’une union sacrée – au vu des derniers événements, le président du Gouvernement régional du Kurdistan a invité, une fois de plus, tous les partis kurdes syriens, dont le PYD, à se retrouver à Erbil pour envisager une force militaire conjointe qui regrouperait l’YPG et les Peshmergas syriens entraînés au Kurdistan d’Irak et que le PYD, jusqu’ici, refuse de laisser entrer au Kurdistan de Syrie, bien que ses troupes soient de plus en plus encerclées par les djihadistes et l'ASL. 

Patronnée par la présidence kurde d’Erbil, la rencontre, qui a été ouverte par un discours de Massoud Barzanî (exhortant toutes les parties à la cohésion et au refus d’une guerre civile et les menacant de leur retirer son soutien en cas de mésentente persistante), s’est conclut, au bout de trois jours, par un accord annoncé le 24 novembre, entre le Conseil national kurde et le PYD. Selon Ismail Hama, le secrétaire général du Parti de l’union kurde, le PYD aurait accepté de placer ses YPG sous un commandement militaire unique émanant du Conseil suprême kurde, aux côtés des Peshmergas.

Des voix ont déjà fait entendre leur scepticisme sur l’application réelle d’un tel accord, l’avant-dernier, qui ne portait que sur une gestion administrative et politique des zones kurdes n’ayant jamais été réellement effectif. Abdul-Bassit Sayda, l’ancien président du Conseil national syrien, un Kurde favorable à une alliance kurdo-arabe contre le Baath, a ainsi fait part de ses doutes au journal Rudaw : «Le problème de cet accord est que le PYD accepte à chaque fois, mais quand il revient en Syrie, il ne l’applique pas. Le Conseil national kurde suit l’agenda du Gouvernement régional du Kurdistan et le PYD celui d’Assad. Cela ne peut pas marcher.»

Mais Talal Ibrahim Pacha, s’exprimant au nom du Conseil national Kurde (Comité des relations internationales) estime, lui, que ce dernier accord réussira peu à peu à s’appliquer sur le terrain, même si des déclarations émanant des YPG continuent de souffler le chaud et le froid sur la tenue réelle de cet accord, qui prévoit que les Peshmergas pourront enfin entrer au Kurdistan de Syrie une fois que le CNK et le PYD se seront entendus sur la composition du Commandement militaire.

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