Accéder au contenu principal

Abdulbasset Sayda : Les Kurdes doivent choisir leur camp

photo Rudaw



Abdulbasset Sayda, qui avait été nommé en juin dernier à la tête du Conseil National Syrien, s'est rendu à Erbil la semaine pour y rencontrer le président Massoud Barzani. Il a donné une interview au journal Rudaw, où il commente les derniers événements au Kurdistan de Syrie, notamment les heurts entre des milices arabes rebelles et celle des forces kurdes YPG-PYD (branche syrienne du PKK) à Serê Kaniyê (Ras al-'Ayn). 


Rudaw: Quel est le but de votre visite à  Erbil?

Abdulbasset Sayda: Je suis ici pour plusieurs raisons. L'une est de discuter de la situation à Serê Kaniyê. Une autre est de discuter de la situation des Kurdes et des relations des Kurdes avec l'Alliance nouvellement formée. 

Rudaw: Il a été dit que le groupe militant qui a récemment envahi Serê Kaniyê était l'Armée syrienne de Llibération (ASL).

Abdulbasset SaydaIl y a beaucoup de groupes qui se revendiquent comme étant de l'ASL. Beaucoup de choses déplaisantes sont commises au nom de l'ASL. Des personnes sont kidnappées, doivent payer une rançon, etc. Mais je crois que la force organisée principale, aujourd'hui, est le Commandement militaire conjoint. Nous les avons rencontrés et leur avons demandé de cesser les attaques contre les civils et leurs biens. Malgré cela, plusieurs groupes ont émergé, qui ne sont pas sous contrôle. L'un de ces groupes est Jabhat al-Nusra. En fait, ces groupes sont hors de tout contrôle.

Ce qui s'est passé à Serê Kaniyê est inacceptable. Si un groupe combat le gouvernement et chasse les forces gouvernementales de la ville, c'est parfait. Mais ils ne peuvent s'en prendre aux civils, surtout à Serê Kaniyê qui servait d'abri à de nombreux civils. Je crois que cette mesure prise par Jabhat al-Nusra était complètement inutile.

Nous avons parlé de l'incident au Conseil national syrien. Nous avons publié un communiqué où nous demandons que les groupes armés quittent la ville. Les gens de cette ville ont besoin de s'asseoir à la même table et de décider de la façon dont ils veulent administrer leur ville. Ceux qui ont quitté la ville doivent revenir sur les lieux. Nous espérons que cet incident ne se propagera pas à d'autres places. Dans le même temps, la propagande que ces deux groupes répandent l'un sur l'autre est inappropriée.

Si les forces kurdes affiliées au PYD font la même chose [que Jabhat al-Nusra], cela irritera la population. Il faut être prudent dans cette zone et savoir qu'elle est sensible, si vous jouez à cela, cela pourra devenir dangereux.

Je ne soutiens pas l'armement des jeunes gens. Beaucoup de jeunes se disent prêts à user des armes : ce n'est pas une bonne chose. Mais si nous devons prendre les armes contre le gouvernement, nous devons nous unir – Kurdes, Arabes, chrétiens, etc. En tant que Kurdes, nous ne pouvons avancer unilatéralement et attaquer les bâtiments des services secrets. Afin d'éviter des problèmes, nous devons prendre avec nous des Arabes et des chrétiens. Si vous détruisez une statue, vous devez les avoir avec vous. C'est mon opinion depuis le début.

Rudaw:  On dit qu'il y a un plan turc pour que l'ASL et d'autres groupes attaquent le PYD et en finissent ave ceux. Est-ce que c'est vrai ?

Abdulbasset SaydaLes Turcs n'ont jamais caché  leur refus du PKK sur leur frontière  (Partides Travailleurs du Kurdistan). Ils le déclarent ouvertement.  À la rencontre d'Erbil, à laquelle a pris part le Conseil national kurde, Ahmet Davutoglu [le ministre turc des Affaires étrangères] l'a redit. Davutoglu a dit qu'ils n'avaient rien contre le PYD si le PYD agissait comme un parti indépendant en Syrie. Mais  que s'ils se considèrent comme  PKK, alors la Turquie ne le tolérera pas.  La politique turque est claire à cet égard. Mais je crois que si les Turcs avaient un plan ou avaient voulu une telle chose, cela n'aurait pas démarré à Serê Kaniyê. Ils auraient commencé à Qamishlo qui est la ville majeure. Pourquoi commencé à Serê Kaniyê ?


Rudaw: On dit que Serê Kaniyê pourrait être la première étape vers Qamishlo. 

Abdulbasset Sayda:  Non, Qamishlo est plus proche d'eux. Qanishlo est sur la frontière. Serê Kaniyê a ses caractéristiques. Ce conflit ne date pas d'hier. Quand la délégation kurde s'est retirée de la conférence d'Istanbul, à Serê Kaniyê, les gens chantaient : "Ici, c'est le Kurdistan". Serê Kaniyê est une ville mixte. C'est quand ils ont commencé de chanter que le conflit a débuté et à l'époque, nous avions demandé à ce qu'il soit évité. Pas seulement à Serê Kaniyê, mais aussi à Hassaké. 

Nous devons être prudent à cet égard et ne pas juste chanter un slogan sans en calculer les implications. La situation en Turquie est très sensible. La Turquie ne peut pas prendre de décisions unilatérales sur la Syrie. Au début [de la révolution], on disait que les Turcs viendraient attaquer la Syrie mais ils ne l'ont pas fait. Pour la Turquie, occuper Qamishlo et Amude par une invasion militaire serait très facile. Ils pourraient le faire aisément, militairement parlant, mais il y a d'autres facteurs. Aussi, je ne pense pas qu'ils feraient quelque chose comme cela. Et j'espère qu'ils s'abstiendront de prendre de telles dispositions au lieu de résoudre les problèmes par la diplomatie.

Rudaw: Comment voyez-vous l'avenir du PYD en Syrie ?
Abdulbasit Sayda:  Si le PYD devient une partie de la nation syrienne, alors il sera le bienvenu et il deviendra une partie de la révolution. Aujourd'hui, la Syrie est en révolte et demande la démocratie. Pour obtenir vos droits, vous devez faire partie de cette révolution. Si vous vous considérez comme partie de cette nation, vous devez regarder les injustices faites au peuple du Daraa et de Damas comme des injustices qui vous sont faites. Au moins, vous ne devez pas être un obstacle aux actions kurdes dans votre région. Vous devez éviter de faire obstacle à la levée du drapeau de la liberté.

Le drapeau kurde flotte, lui aussi. Au CNS ce problème n'existe plus depuis longtemps. Ils disent laissez flotter le drapeau kurde et le drapeau de la révolution syrienne, mais aucun drapeau de parti ou de drapeau d'indépendance. Personne ne dit que le drapeau kurde va diviser la Syrie. Ces drapeaux doivent être des symboles pour tous les Syriens. Je ne peux pas dire : "Ne brandissez pas ce drapeau".

Dans le même temps, nous devons savoir que l'ASL est devenue un symbole pour tous les Syriens. Si vous vous opposez à cette armée, vous vous retirez vous-mêmes de la situation. Si quelque chose ne va pas, vous pouvez vous y opposer et dire que cela ne va pas. Mais si vous refusez toute l'ASL, cela veut dire que vous et le peuple de Syrie êtes en conflit.

Il faut y réfléchir. Les Kurdes ont leurs caractéristiques. Nous avons toujours été victimes. Nous sommes encore victimes. Nous sommes victimes en tant que Syriens et en tant que Kurdes. En tant que Syriens, nous sommes attaqués et en tant que Kurdes, on refuse nos droits sociaux et administratifs. En tant que Kurdes, nous sommes privés de notre identité et de notre terre. Les noms de nos villages et de nos villes ont été changés de force en noms arabes. Des étudiants kurdes n'ont pas le droit d'entrer dans les académies militaires ou de police. Des étudiants kurdes ne peuvent entrer à l'université. Nos régions sont économiquement  sous-développées et pillées.

Tout cela devrait être nos droits. Nous devons les réclamer à haute voix. Mais si vous patrouillez dans une partie de la ville et que les services secrets syriens patrouillent dans l'autre partie, les gens ne pourront l'accepter. Ils s'interrogeront. Et il faudra leur répondre. Est-ce que le pays peut être libéré avec  les forces des services secrets encore sur place ? C'est impossible.

Aussi, il est clair que vous devez choisir un camp. Vous devez soit faire partie de la révolution ou n'en pas faire partie. Si vous gardez le silence, alors c'est autre chose Mais si vous vous opposez à la révolution, c'est aussi autre chose..

Rudaw: Comment l'alliance créée il y a quelques jours voit le problème des Kurdes et leurs droits ? 

Abdulbasset Sayda:  Qu'il soit bien clair que cette alliance a été créée dans l'urgence. Les différents groupes sont parvenus à un accord sur les documents du Caire [le Pacte national  -- documents pour la phase de transition]. Avant et durant cette rencontre, j'ai dit que le Pacte du Caire serait accepté, mais qu'il y avait certaines sections qui devaient être changées afin que tous l'acceptent. L'une d'elle était la section kurde. Au CNS, il y avait désaccord sur les demandes kurdes. Ce qui s'est passé au Caire n'a pas été causé par des querelles au sein du CNS, mais d'autres groupes se sont opposés aux demandes kurdes. Nous voulions éliminer les désaccords sur les demandes kurdes. Nous avons réussi à ce que certains agréent ces demandes, mais avons échoué à ce que d'autres les acceptent. Nous réessaierons pour obtenir un consensus.

Rudaw:  Est-ce que cela signifie qu'un terrain d'entente a été trouvé sur la question kurde ?

Abdulbasset Sayda: Si vous jetez un œil sur le Pacte du Caire dans son ensemble, ce n'est pas du tout une mauvaise chose. Certains leaders du Conseil national kurde le savent bien. Il y a eu des discussions sur le terme "nation". Au CNS, on a beaucoup débattu sur ce terme. Le CNS a dit qu'il préférait user de ce terme pour se référer à tous les peuples de Syrie, de tous groupes ethnique et d'origine. C'est-à-dire que "nation syrienne" se référerait aux Kurdes, aux Arabes, etc.

Aujourd'hui, parmi les Kurdes, le conflit porte sur le terme "nation kurde". Le CNS n'a pas non plus de problèmes avec cela. Dans ces documents, vous trouvez des phrases comme "reconnaissance des droits de la nation kurde", "reconnaissance des droits constitutionnels de la nation kurde" et "abolition de toutes les politiques ségrégationnistes" Toutefois, un comité  a été formé avec l'aide d'experts internationaux pour examiner le pacte du Caire. Je pense qu'une fois qu'un accord a été conclu sur le principe, les experts peuvent discuter les détails ensuite.



Commentaires

  1. Anonyme5:18 PM

    Serê Kaniyê...quel joli nom pour une ville devenue le théâtre d'affrontements sanglants!Je suppose que le Kanî doit être bien rouge en ce moment!

    dilo

    RépondreSupprimer
  2. Il n'y a pas un ruisseau en Syrie qui ne soit pas rougi, en ce moment…

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Manuel de Soureth ou comment apprendre la langue des anges

Épuisé sur Amazon, on peut trouver le manuel à des prix raisonnables chez Decitre.

Introduction(extraits) "L'araméen, dit-on, est la langue des anges, et si vous prévoyez qu'à défaut d'une vie vertueuse un petit coup de piston ne sera pas de trop pour que vous soyez admis dans le Jardin d'Allah au jour du Jugement, quand vous serez perdu au milieu de la multitude des humains se pressant devant l'entrée, vous pouvez espérer que son redoutable gardien sera si heureux de vous entendre le saluer dans sa propre langue qu'il entrouvrira la porte pour vous laisser passer." (Ceux qui se demanderaient pourquoi le soureth est la langue des anges, même ceux gardant le Paradis des musulmans, peuvent se reporter à ce lien, on vous dit tout).

"Si votre esprit, plutôt que se s'élever vers les sphères célestes, est attiré par celles d'ici-bas, vous serez fasciné par une langue qui porte le témoignage écrit de l'histoire de l'humanité – tant matérie…

Le syriaque, langue d'Abraham, des soufis et des Anges

À signaler sur le Cercle catholique syriaque, un article en ligne, passionnant, de Françoise Briquel-Chatonnet, initialement publié dans les actes du colloque Dialogue des religions d’Abraham pour la tolérance et la paix, Tunis 8-10 décembre 2004, Tunis, université Al-Manar : Abraham chez les auteurs syriaques : une figure du croyant pour des chrétiens en monde musulman.
Il s'agit d'une étude de la figure d'Abraham telle que l'ont vue, développée et commentée les chrétiens syriaques, d'abord en la distinguant du judaïsme et puis de l'islam, comme l'introduit l'auteur elle-même :
Les chrétiens syriaques ont produit une abondante littérature très ancrée dans le patrimoine biblique dont ils étaient nourris. C’est pourquoi, invitée à m’intéresser à Abraham en tant que figure de la tolérance dans les trois religions monothéistes, j’ai souhaité partir de cette littérature qui se révèle de grand intérêt. Comme cette littérature spirituelle ou mystique syriaque n&…

Concert de soutien à l'Institut kurde