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L'Iran à l'heure des révoltes arabes, résumé des interventions (2) : la situation politique de l’Iran depuis 2009


Suite de la Première table ronde modérée par Hamit Bozarslan, directeur de recherches à l’EHESS, et portant sur La société iranienne d’aujourd’hui.

Marie Ladier, chercheuse au CNRS, parle de « la situation politique de l’Iran depuis la réélection frauduleuse de M. Ahmadinajad en 2009 ».

Les Iraniens ont été les premiers à se soulever dans cette région du monde mais ils semblent rester assez à l’écart du soulèvement dans le monde arabe depuis fin 2010, qui peut, pourtant, être interprété comme la conséquence du mouvement iranien.

Lors d’une rencontre récente avec des étudiants, Hashemi Rafsandjani qui est le président du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, a comparé la situation actuelle à celle de l’après-guerre Iran-Irak, situation qui, selon lui, était beaucoup plus grave qu’aujourd’hui, avec 50% de baisse du budget et l’ensemble des infrastructures du pays détruites. Mais Rafsandjani sous-estime les difficultés économiques et financières actuelles, liées aux sanctions contre l’Iran, et la gravité de la crise politique. À la fin de la guerre et surtout après la mort de Khomeiny, le système politique iranien a connu une crise, mais il y avait un large consensus parmi les religieux qui ont réussi à sortir de cette crise en nommant Khamenei Guide de la Révolution.

Aujourd’hui, la situation politique paraît explosive. La république islamique connaît sa plus grande crise politique depuis 1979. Elle est caractérisée par 2 aspects : d'abord celle de la légitimité du pouvoir après la réélection frauduleuse d’Ahmadinajad ; l'autre aspect est le «bras-de-fer» entre le Guide et Mahmud Ahmadinajad, depuis avril 2010. C’est la première fois qu’un chef de l’exécutif tient tête au Guide dans l’histoire de la république islamique. Jusqu’à la fin de 2009, Mahmud Ahmadinajad avait été soutenu fidèlement par le Guide dont il avait la confiance. Mais Ahmadinajad a un projet politique qui va à l’encontre de celui qu’avait le Guide et ses proches pour la république islamique, après l’élection présidentielle de 2009. Or depuis sa réélection, il n’a pas hésité à dévoiler ses intentions politiques pour l’Iran, qui est de proposer un autre régime, qui serait celui d’un État islamique mais sans la participation du clergé. Le pacte scellé entre eux a été rompu et le parlement a le feu vert du Guide pour attaquer le gouvernement.

Depuis fin 2009, Ahmadinajad a mis en place une politique démographique qui vise à inverser la baisse récente de la natalité, afin que la population iranienne atteigne 150 millions d’habitants dans un horizon proche. Il a aussi mis en place une réforme du système des subventions, qui consiste à supprimer les subventions indirectes pour de nombreux produits et services, afin de financer des subventions directes. Depuis décembre 2010, un virement est effectué tous les 2 mois par le gouvernement sur le compte de chaque ménage iranien : une somme équivalent de 20 à  40 euros pour chaque membre du ménage. Auparavant les Iraniens recevaient des subventions de manière indirecte sur l’ensemble des produits de consommation et de services et ces aides n’avaient pas de « visage » alors que, maintenant, il sait qu’il reçoit des aides de l’État. Si tous les économistes sont contre cette réforme en raison de la conjoncture actuelle, cela permet au gouvernement d’Ahmadinaja de constituer une « caisse principale » qui lui donne l’autonomie pour gérer l’ensemble des devises et recettes pétrolières.

D’autres projets sont en chantier : réviser l’histoire de l’Iran dans les manuels scolaires, renforcer l’endoctrinement des jeunes générations, islamiser les sciences sociales et instituer le fait national en donnant la priorité à « l’iranité » , avec un discours nationaliste pour accroître son crédit auprès de la population. Ce bras de fer continue à l’horizon des présidentielles 2013, mais les législatives de 2012 ont déjà mis en évidence que les deux hommes et leurs camps respectifs sont à peu près à égalité, ce qui rend l’avenir encore plus incertain et singulièrement inquiétant.


L’intervention de Gilles Riaux, chercheur à l’INSERM, traitait de « La configuration des rapports entre le centre et la périphérie sous la république islamique » et sur les dynamiques de mobilisation politiques entre centre et périphérie depuis une dizaine d’années.

Les Persans représentent moins de la moitié de la population dans cet héritier d’empire multi-ethnique qu’est l’Iran, et tout au long du XXe siècle, le pouvoir central s’est efforcé d’imposer sa domination sur l’ensemble du pays pour mettre fin à « l’Iran des grandes tribus et des provinces ».

La révolution de 1979 pouvait apparaître comme la consécration de cette politique d’unification nationale menée par les Pelehvi. Le nouveau régime apparaissait alors en mesure d’adopter une attitude plus conciliante envers les groupes ethniques, comme le montre la constitution de la république islamique qui reconnaît la très grande diversité culturelle du pays, tout en affirmant la suprématie du persan (article 15). Mais le régime républicain a toujours voulu cantonner cette diversité ethnique à ses expressions les plus conventionnelles et tout ce qui a trait à l’ethnicité a vocation à rester de l’ordre privé et ne doit pas faire l’objet de demandes politiques, lesquelles sont très rapidement et automatiquement assimilées à une opposition au régime iranien.

Depuis la deuxième moitié des années 1990, l'Iran fait face à une certaine « politisation de l‘ethnicité ». Le thème des nationalités est devenu très important dans le débat public, sous l’impulsion d’une multiplication des publications traitant de l’identité ethnique et nationale, en persan ou dans d’autres langues. À cette même époque, entrent dans le champs politique des acteurs qui mettent en avant cette appartenance nationale et ne se présentent pas seulement comme Iraniens. En marge de cette politisation de l’ethnicité, des passages à la violence ont été observés dans plusieurs régions périphériques : le Kurdistan, le Baloutchistan. Même si ces passages à la violence doivent être pris en compte, ils restent contenus. Mais tous ces événements amènent à penser à nouveau la question ethnique, un peu oubliée depuis quelques années, et d’essayer de comprendre comment ces mouvements ethnique sont apparus et comment ils travaillent le système politique.

On peut comparer ces dynamiques ethniques avec les dynamiques centrales du mouvement politique, notamment celui qui a suivi les élections de 2009, le mouvement vert. On a pu alors observer de très importantes manifestations, les premières depuis la révolution d’Iran et que, dans la territorialisation de ces manifestations, elles ont été beaucoup plus importantes et plus durables dans les villes du plateau persan. Les villes des régions périphériques sont restées un peu plus en retrait dans cette période de mobilisation.

Depuis la fin des années 1990, on assiste à une certaine différenciation de la participation politique des provinces du plateau iranien et celles des régions périphériques, tant dans les votes que dans les manifestations.

Sous la république islamique, la participation électorale est considérée comme un élément essentiel de légitimation du régime. Les dignitaires de la république n’ont de cesse de rapporter l’importance des scrutins et de se féliciter du « soutien du peuple ». Lors des élections de 1997, qui ont vu Khatami accéder au pouvoir, on a vu qu’il était particulièrement soutenu dans les provinces périphériques, de même pour sa réélection. En 2005, les candidats réformateurs, qui se sont présentés en ordre dispersé, ne parviennent pas au second tour, mais là encore, ils bénéficient d’un fort soutien dans les régions périphériques : Karroubi termine premier dans la province à majorité lore et obtient de très bons scores dans des provinces périphériques du sud et de l’ouest du pays. Mostafa Mo’in a des scores importants dans les provinces principalement sunnites. Meralizadeh, qui est un turcophone de l’Azerbaïdjan, termine bon dernier de la compétition électorale mais fera des scores beaucoup plus importants dans le nord-ouest du pays.

Si on regarde le vote des conservateurs, on observe qu’en 2005, Ahamadinajad a largement bénéficié d’appuis dans les provinces du centre du pays. Vu la fraude massive, il est plus difficile de tirer des enseignements des élections de 2009. 

La crise des alignements partisans chez les réformateurs, qui les a divisés en 2005, a ouvert la voie à une action autonome des mouvements ethniques, favorisés, au début des années 2000, par un contexte général qui leur a permis de monter en puissance, notamment l’affaiblissement des mouvements sociaux qui avait porté les réformateurs au pouvoir. Ces mouvements ethniques ont multiplié les actions de protestation dans les années 2000 : émeutes au Khuzistan, manifestation importantes en Azerbaïdjan en l’honneur de Babak et puis lors de l’affaire des caricatures danoises, ainsi qu’au Baloutchistan.

Certaines provinces du pays connaissent un passage à la violence : Baloutchistan, Kurdistan.

Cela ne veut pas dire que les provinces du plateau iranien ont été épargnées par les contestations sociales au cours des années 2000 : il y a eu de nombreuses émeutes dans des villes iraniennes et les redécoupages administratifs ont créé des tensions assez fortes. La campagne «Un million de signatures» pour protester contre les discriminations des femmes a été aussi importante. Mais il y a différence de temporalité et de territorialisation dans ces manifestations entre centre et périphéries.

Un travail important de patrimonialisation des cultures ethniques a été mené sous la république islamique et a influencé la grille de lecture des rapports centre-périphérie. L’accusation de différence de traitement par le régime pehlevi entre le centre et la périphérie s’est reportée sur la république islamique, devenant la cible des militants de causes nationales. Ce discours s’est diffusé dans de nombreux secteurs sociaux : étudiants, enseignants, milieux syndicaux. Ces critiques ont été relayées par des parlementaires.

Il faut mettre en parallèle ce discours sur la discrimination des régions périphériques avec la conquête progressive des institutions de la république par les néo-conservateurs, ce qui a amené une approche beaucoup plus sécuritaire des questions ethniques, un usage massif de la répression et un affaiblissement des politiques de développement régional. Par ailleurs, les organisations politiques proches d’Ahmadinajad ne cherchent plus trop à s’ancrer politiquement dans ces régions périphériques.

Ces mobilisations alternatives dans les régions périphériques, faisant appel à l’identité nationale, compliquent l’unification d’un mécontentement à l’échelle nationale. 

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