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L'Iran à l'heure des révoltes arabes, résumé des interventions (3) : L'évolution des relations turco-iraniennes, avant et après le printemps arabe


Fin de la Première table ronde modérée par Hamit Bozarslan, directeur de recherches à l’EHESS, et portant sur La société iranienne d’aujourd’hui.

M. Nuri Yeşilyurt, qui enseigne les sciences politiques à l’université d’Ankara et est spécialiste des relations interntionales, notamment celles de la Turquie et de ses voisins, a exposé « L'évolution des relations turco-iraniennes, avant et après le printemps arabe ». 

La Turquie et l’Iran, ces deux puissances majeures non-arabes de la région, hormis Israël, ont connu beaucoup de conflits depuis le 16e siècle, où Ottomans et Safavides étaient en « conflit stratégique et idéologique » et cette rivalité est encore d’actualité, même s’il y a eu une période très courte et très exceptionnelle de relations plus favorables. Selon Nuri Yeşilyurt, les événements du Printemps arabe réactivent cette rivalité traditionnelle.

L'avant-dernière série de conflits entre la Turquie et l’Iran avait commencé en 1979, lors de la révolution islamique. Pendant la Guerre froide, les deux pays étaient dans le même camp, alliés des États-Unis, et ont joué un rôle très important concernant la politique contre l’URSS au Proche-Orient. Après 1979, la Turquie est restée une puissance régionale pro-occidentale, laïque et économiquement libérale, alors que le nouveau régime en Iran a redéfini son identité comme étant un pays anti-occidental, islamique et étatique en ce qui concerne l’économie, ce qui a ouvert une nouvelle période de rivalité idéologique et stratégique entre les deux pays.

Les années 1990 ont été les pires en ce qui concerne leurs relations, avec des activités de subversion, de part et d’autre. Au contraire, les années 2000 ont vu la « période dorée » des relations bilatérales de ces deux pays. Trois facteurs principaux y ont contribué : 

– d’abord, les changements de pouvoir dans les deux pays : Khatami, un réformateur, a été élu président en Iran en 1997 et réélu en 2001. En Turquie, l’AKP, un parti « néo-islamiste », a remporté les élections en 2002 et en 2007. Le gouvernement Khatami a essayé de réduire les tendances radicales de la politique étrangère iranienne et de tendre une perche au monde occidental, dans un temps où l’AKP essayait de réduire les tendances pro-laïques en Turquie et tendait une perche au monde islamique, et d’abord à ses voisins du Proche-Orient. Ces deux pays ont connu un début de convergence idéologique et, dans la décennie 2000-2010, ils ne sont pas intervenus mutuellement dans leurs affaires internes. Ainsi, en 2009, les dirigeants turcs ont décidé de ne faire aucun commentaire sur ce qui se passait en Iran. Si cette période de relations positives a perduré après la venue d’Ahmadinajad au pouvoir, en 2005, c’est grâce à deux autres facteurs qui ont incité au rapprochement.

– le deuxième facteur est la question kurde qui a poussé à une coopération entre les deux pays. Après l’intervention des États-Unis en Irak, en 2003, la Turquie et l’Iran ont commencé de pâtir des actions des militants kurdes. Le PKK, qui avait déclaré un cessez-le-feu en 1999 après l’arrestation d’Öcalan, a recommencé ses attaques contre l’armée turque, en juin 2004. Dans le même temps, le PJAK, qui a des liens organiques avec le PKK, a initié un conflit armé contre l’Iran. La menace que peut faire peser le PJAK contre l’Iran est bien moindre que celle du PKK contre la Turquie, mais l’Iran a vu les activités du PJAK comme une forme de « conspiration » de la part des États-Unis, et de ce fait, a voulu s’assurer du soutien amical de la Turquie. L’Iran et la Turquie ont ainsi commencé de lutter ensemble contre un ennemi commun et la coopération en matière de sécurité s’est renforcée. Après 2008, ils ont pu tout particulièrement mettre en place des opérations coordonnées contre les militants kurdes dans les montagnes de Qandil, au Kurdistan irakien. Une opération a aussi eu lieu en décembre 2009, au « point zéro » entre la Turquie, l’Iran et l’Irak.

– le troisième facteur est lié à l’économie et à la politique énergétique. L’économie turque était florissante après la crise économique de 2001 et, de ce fait, son secteur énergétique avait besoin de plusieurs sources d’énergie fiables et disponibles. L’Iran devenait ainsi un bon partenaire pour la Turquie puisqu’à l’époque, c’était le seul pays de la région, autre que la Russie, qui pouvait fournir la Turquie en gaz naturel au moyen de gazoducs, source qui représente environ 40% de l’électricité dans ce pays. Pour cette raison, il était très important d’empêcher une dépendance totale envers la Russie concernant l’approvisionnement en gaz naturel. La Turquie a donc commencé d’acheter du gaz naturel à l’Iran mais ce dernier ne pouvait fournir que 20% de ses besoins et le reste a continué d’être fourni par la Russie. L’Iran et la Turquie ont même commencé de rédiger des projets d’accord sur la production de gaz naturel et des projets de transfert du gaz naturel iranien, même si cela n’a pas été concrétisé.

Grâce à ces trois facteurs, la Turquie s’est opposée à toute intervention externe qui pourrait déstabiliser l’Iran et leurs relations bilatérales. Une intervention étrangère pouvait aussi donner plus de pouvoir aux séparatistes kurdes et empêcher les exportations iraniennes vers la Turquie. Cela pouvait aussi perturber les routes commerciales entre la Turquie et l’Asie centrale. C’est pourquoi l’État turc a travaillé à trouver une solution diplomatique et a choisi de ne pas se prononcer sur les activités nucléaires iraniennes et a essayé d’être un médiateur. Ainsi, en mai 2010, la déclaration de Téhéran a été signée entre la Turquie, l’Iran et le Brésil. Elle a eu un succès limité parce que l’Occident n’était pas prêt à un compromis sur la question du nucléaire et montrait peu d’enthousiasme à ce que la Turquie jouât ce rôle d’intermédiaire. Cette dernière a maintenu sa neutralité quand elle a voté non à une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui comprenait des sanctions contre l’Iran, le 9 juin 2010.

Malgré cela, il y a toujours eu des pics de suspicion et de défiance entre ces pays concernant la politique régionale. D’abord, tous deux soutenaient un Irak uni mais avaient une vision différente sur ce que devait être la composition de son régime. L’Iran soutenait les groupes chiites et leur domination dans le gouvernement, alors que la Turquie tentait de forger un dialogue entre toutes les parties irakiennes, en coordination avec les États-Unis, au moins jusqu’en 2010. Une situation analogue existait au Liban. 

Deuxièmement, la Turquie et l’Iran soutenaient des parties opposées dans le Caucase : la Turquie soutenait l’Azerbaïdjan et l’Iran, l’Arménie.

Troisièmement, même si les deux pays combattaient les rebelles kurdes dans les montagnes de Qandil, l’Iran a toujours vu avec suspicion les opérations transfrontalières de la Turquie contre le Kurdistan irakien, car cela pouvait faire vaciller l’équilibre des pouvoirs entre les deux pays. De plus, l’Iran soutient les partis islamiques au Kurdistan irakien, tandis que la Turquie préfère soutenir les Turkmènes et les Barzanî.

Quatrièmement, la Turquie a toujours eu, malgré tout, une suspicion sur le potentiel de l’Iran à se procurer l’arme nucléaire. Enfin, la Turquie restait un allié des États-Unis et un candidat à l’Union européenne.

Pendant le Printemps arabe, la Turquie a adopté une politique plus explicitement sunnite, pro-occidentale et agressive au Moyen-Orient, ce qui était un infléchissement important de sa politique précédente de neutralité. Le désaccord porte tout particulièrement sur la Syrie : La Turquie a rompu toute relation avec le régime Assad en 2011, en accord avec l’Occident et les États arabes pro-occidentaux qui soutiennent les rebelles. L’Iran considère que la révolte en Syrie est une conspiration occidentale dirigée contre le maillon le plus fort du bloc anti-israélien de la région. De même, les deux pays ont eu une position divergente dans la crise au Bahrein.

En Irak, l’influence de l’Iran augmente chaque jour au sein de la majorité chiite, alors que la Turquie a voulu rester proche des Arabes sunnites et des Kurdes. Aussi, ses liens avec le gouvernement de Maliki se sont détériorés. 

L’acceptation de la Turquie d’un système de boucliers anti-missiles de l’OTAN, en septembre 2011, a une fois de plus démontré l’alliance de la Turquie avec l’Occident et a irrité davantage les décideurs politiques iraniens pour qui ce système vise à protéger Israël.

Ces controverses ont affecté plusieurs domaines de coopération entre les deux pays : la coopération en matière de sécurité contre les rebelles kurdes ; les autorités iraniennes ont suspendu les accords d’exemption de visa vieux de 50 ans avec la Turquie, en août 2012, officiellement à cause de la réunion des pays non-alignés à Téhéran, mais officieusement en raison des tensions croissantes entre les deux pays. L’Iran s’est plaint de la Turquie en n’acceptant plus son rôle médiateur dans le dossier nucléaire, dès avant la réunion P5 +1 à Istanbul, en avril 2012. Les responsables des deux pays ont critiqués mutuellement leurs prises de position dans la politique étrangère.

Pour conclure, les relations turco-iraniennes sont entrées dans une phase de conflits et de rivalité à partir du Printemps arabe. Ces relations ont connu beaucoup de hauts et de bas au cours de l’histoire et, à présent, nous sommes dans une nouvelle phase, où les controverses sur la politique régionale vont l’emporter sur tous les autres domaines. Leur niveau de coopération n’est pas encore tombé au plus bas, comme dans les années 1990 – les coopérations économique et énergétique ne sont pas encore affectées. Mais l’avenir de ces relations va être déterminé par la situation en Syrie à long terme, et à court terme, il n’est pas réaliste d’espérer un retour aux années dorées de la décennie précédente.

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