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L'Iran à l'heure des révoltes arabes, résumé des interventions (1) : La société iranienne aujourd'hui




Le 14 septembre l’Institut kurde de Paris organisait à l’Assemblée nationale, une conférence internationale : « L’Iran à l’heure des révoltes arabes », avec les problématiques suivantes : 

« Dans un Proche-Orient en ébullition où les révoltes populaires contestent les régimes dictatoriaux en place, le régime iranien semble tenir le cap qu’il s’est fixé, cela malgré de nouvelles sanctions internationales draconiennes. 

Alors que les médias n’évoquent plus l’Iran qu’à propos de son bras de fer sur le dossier nucléaire, les dynamiques de changement à l’œuvre à l’intérieur de la société iranienne l’évolution des relations du régime iranien avec ses voisins, les fractures au sein même de ce régime mériteraient débats et réflexion afin de mieux comprendre ce pays dont le devenir est de la plus haute importance pour la paix et la sécurité de la région. 

En s’éloignant des débats autour de l’enjeu nucléaire, qui occupe souvent la Une de l’actualité en Europe, ce colloque souhaite offrir quelques éléments pour comprendre la situation iranienne depuis le premier mandat d’Ahmedinejad (2005) et à l’heure des printemps arabes et des nouvelles sanctions. 

Comment peut-on cartographier les mouvements politiques et sociaux des populations iraniennes ?
Qu’en est-on aujourd’hui des luttes féministes au tournant des années 2000 ? 

Qui sont les acteurs du « cyberspace » qui, dans le contexte du contrôle étroit de la presse, est devenu le principal vecteur de nombre de communications et de socialisations parallèles dans les centres urbains ? 

Où en est-on dans les mouvements de contestation des peuples non-persans (Azéris, Kurdes, Arabes, Baloutches, Turkmènes) qui ensemble forment environ 60% de la population iranienne et dont le sort et les aspirations sont souvent ignorés ? 

Quel est l’impact de la guerre civile syrienne sur les relations régionales de Téhéran ? La lutte d’influence régionale à laquelle se livrent la Turquie et l’Iran peut-elle dégénérer en conflit ? 

Des experts iraniens et occidentaux sont appelés à porter leur éclairage sur ces questions et sur l’état de la société iranienne en crise.»
Le colloque a été ouvert par le député Pouria Amirshahi, secrétaire national à la Coopération et aux Droits de l'homme du Parti socialiste, qui a évoqué la fin d’une période de «deux grandes contre-révolutions», à la fin des années 1970, celle de l’égide de puissances « ultra-conservatrices » comme les gouvernements de Thatcher et Reagan, et celle qui a amené la chute du Shah d’Iran et l‘avènement du régime de Khomeiny, qui a pesé sur les rapports internationaux en favorisant d’abord au Moyen-Orient, et puis dans le monde, l’émergence de groupes religieux radicaux.
À l’opposé, cette nouvelle période qui s’ouvre avec les révoltes d’Iran et du monde arabe voit des mouvements qui ne sont pas religieux mais politiques, démocratiques et en lutte contre des injustices sociales, mouvements qui ont consacré « la force des sociétés civiles ».
Pouria Amirshani voit des « possibilités incertaines mais réelles de construire un monde meilleur pour les générations à venir, même si rien n’est écrit. Il y a des deux côtés de la Méditerranée des risques lourds de chocs, de replis nationalistes et identitaires. »
Il y a en Iran une volonté profonde de son peuple de s’émanciper dans le domaine politique et celui de la répartition des richesses. La crise syrienne intervient aussi comme un enjeu dans les relations entre la Turquie et l’Iran. Afin de ne pas répéter les erreurs stratégiques qui ont été commises en Lybie, il est nécessaire, pour la Syrie, d’agir en concertation avec les pays riverains, pour éviter une « déflagration de toute la zone ».
La Turquie et l’Iran sont les deux grandes puissances régionales non-arabes à travers lesquelles peuvent s’articuler aussi les nouvelles relations Orient-Occident et par là-même la question kurde est aussi une question centrale. « Au-delà même d’un point de vue culturel et géostratégique, il y a un point d’importance majeure à suivre : les acteurs de la société civile kurde. »

La première table ronde était modérée par Hamit Bozarslan, directeur de recherches à l’EHESS, Paris et portait sur « La société iranienne d’aujourd’hui. » Les intervenants en étaient Hashem Ahmadzadeh, professeur associé de Middle East Studies, Université d'Exeter, Grand-Bretagne,  Stéphane Dudoignon et Marie Ladier, chercheurs au CNRS, Gilles Riaux, chercheur à l'IRSEM et Nuri Yesilyurt, Université d'Ankara, Sciences-Politiques.
Pour Hamit Bozarslan, la situation actuelle n’est pas sans analogie avec les années 1980, avec « le recours à une violence massive » et l’embrasement des frontières, cause de « transhumances militaires sur de longues distances ». Autre rappel des années 1980, « deux États se trouvent tout particulièrement sur la brèche, deux pays qui ont connu déjà des guerres communautaires et civiles extrêmement intenses : l’Irak et le Liban, où l’Iran joue un rôle extrêmement important (…) dans l’avenir de ces pays. »
Quant à l’espace kurde, il est à nouveau « embrasé » et même si la configuration est très différente de celle des années 1980, il se trouve également « sur la brèche ».
« Les mouvements internes sont aussi importants qui interrogent sur la durabilité de ces régimes et sur les possibles dynamiques de changement.
Le régime iranien a assuré en trois temps et trois méthodes différentes sa durabilité. Dans une première phase, par la guerre et la violence qui ont suivi la révolution de 1979, car même si la guerre a été dictée à l’Iran par le régime de Saddam Hussein, elle est devenue, par la suite, un moyen de consolider le pouvoir du clergé et de l’autorité de l’ayatollah Khomeiny.
Dans un deuxième temps, le régime de Rafsandjani puis de Khatami ont essayé de sortir de la révolution et de la dynamique révolutionnaire, soit par la bureaucratisation, soit par la réforme. Cette expérience a également montré ses limites.
Un troisième temps est venu avec Ahmadinejjad, quand le pouvoir a injecté une dose considérable de messianisme, d’attente de rupture millénariste, pour consolider son autoritarisme. Mais aujourd’hui, cette « formule magique » qui a bien fonctionné de 2005 à 2009, donne l’impression de s’essouffler. 
L’Iran affronte l’année 2012-2013 avec une crise extrêmement grave, voire quatre crises successives : une crise de sens et de légitimité, car la pilule de la fraude électorale de 2009 n’est pas passée ; une crise de légitimité à l’échelle régionale, car aujourd’hui l’opinion publique musulmane considère l’Iran comme faisant partie des bourreaux, notamment en Syrie ; une crise grave des nationalités, au Baloutchistan, au Kurdistan et en Azerbaïdjan ; enfin il y a une crise sociale très grave, dont les effets sont accrus par l’embargo.
L’intervention de Hashim Ahmadzadeh portait sur « les défis ethniques du monde iranien ». Il a d’abord rappelé que, 3 semaines auparavant, un accord avait été signé entre le Parti démocratique du Kurdistan-Iran et d’autres mouvements politiques kurdes, accord appelé « de coopération entre les partis », afin d’harmoniser les revendications de leurs droits en Iran. Bien que la teneur de cette déclaration ne présente aucun élément nouveau, plusieurs personnalités politiques de l’opposition iranienne, notamment dans la diaspora, l’ont condamnée très durement, comme une tentative de « séparatisme ». 
En Iran, on accepte généralement que cet État soit une nation, depuis la modernisation du système, en revenant à l’histoire pré-islamique de l’Iran pour trouver une légitimité à l’entité nationale. Et les arguments qui vont à l’encontre de cet accord des Kurdes nient à ces derniers le fait d’être une nation, car il n’y a qu’une nation : l’Iran dont l’intégrité du territoire n’est pas à remettre en question, même si la déclaration des Kurdes ne mentionne jamais le séparatisme.
Le discours officiel en Iran parle des minorités non-persanes comme qewm mais les Kurdes ne l’acceptent pas et utilisent netewe qui rejoint étymologiquement la racine de nation, qu’ils considèrent comme plus adaptée pour eux-mêmes. 
L’un des plus grands défis du système iranien contemporain est d'accepter cette différence de « groupes ethniques » qui sont des nations, même si privées de souveraineté nationale. L’une des façons de démocratiser l’Iran est d’accepter ces différences ethniques et que les Kurdes préfèrent se définir eux-mêmes comme une nation.
Stéphane Dudoignon, du CNRS, a parlé des  « relations de l’Iran avec ses marches orientales», à travers « quelques aspects ethno-confessionnels ». L’Iran vit une période où sa frontière orientale se trouve « au centre du débat public». Un islamisme néo-traditionnel, celui de l’École de Deoband, a essaimé de l’Inde du nord jusqu’au Baloutchistan d’Iran, puis au Khorassan, le Golfe et l’Asie centrale et bien qu’assez « médiéval » dans ses aspirations, il se trouve aujourd’hui en tête, dans la République islamique, de la défense d’un parlementarisme le plus ouvert possible, avec, parfois, une approche droits-de-l’hommiste tout à fait étonnante de la part d’un parti pratiquant le taqlid de la jurisprudence islamique pré-moderne. Ce parti a développé en Iran des tendances centripètes et l’on est passé, dans les 30 dernières années, d’une période de revendication de l’autonomie, voire de l’indépendance, à une période  qui est davantage de citoyenneté et de recentralisation, dans laquelle les marches de l’Iran, en particulier ses marches orientales, surtout khorassaniennes et baloutches, jouent, aujourd’hui, un rôle extrêmement important : ainsi, pendant toute l’année 2012, les campagnes dans la presse iranienne régionale de défense de Kak Hassan Aminî, un leader religieux extrêmement important de la région de Sanandadj [Sine, province du Kurdistan], confronté depuis la fin de 2011 à des problèmes juridiques considérables a suscité dans toute la périphérie orientale de l’Iran des campagnes de solidarité très importantes.
L’islam sunnite, cette « religion de frontière » en Iran, occupe maintenant une position tout à fait centrale. Il faut aussi la faire remonter dans la continuité à la politique des Britanniques dans la région, de 1917 à 1947, avec leur promotion systématique des écoles religieuses, sunnites en particuliers, comme l’école de Deoband. Ces écoles étaient vues comme d’excellents pare-feu contre l’influence bolchevique puis soviétique en direction des frontières de l’Inde.
Rompus aux exercices juridiques, aux techniques de communications modernes, les religieux contemporains sunnites de l’école de Deoband ont pu rapidement s’opposer à l’autorité des chefs tribaux et des propriétaires terriens et apparaître comme des élites alternatives, d’abord à l’échelle de la région, puis de l’Iran dans son entier, au point de s’imposer aujourd’hui comme les porte-paroles les plus actifs de l’écho qui est donné en Iran au Printemps arabe.
Contrairement à l’Inde et au Pakistan, l’école de Deoband a bénéficié en Iran de conditions favorables à son expansion dans le sud-est du pays, de la part des Pehlevis comme de la République islamiste, en vue de « tailler en pièces toute tentative d’émergence d’une intelligentsia nationale, laïque ou séculariste ».
Deux figures importantes et intéressantes de prédicateurs, principales figures religieuses de l’école dite de Sarbaz  apparaissent comme les inventeurs d’une «communauté sunnite en gestation» dans tout l’Iran : Mawlawi Abd Al Aziz Mollahzadeh Makkî et son beau-fils et successeur, Mawlawi abd al Hamid, né en 1947, aujourd’hui le principal porte-parole des sunnites d’Ira, qui se donne le titre de « khatib des sunnites d’Iran ». On voit ainsi l’émergence d’une autorité religieuse politique alternative à prétentions pan-iraniennes, aujourd’hui en tête dans la dénonciation du régime « corrompu et criminel de Bachar Al Assad ce qui permet à un certain nombre de leaders baloutches de penser, par métonymie, à toute autre chose. Le grand avantage des printemps arabes est de permettre d’évoquer un certain nombre de sujets sans avoir l’air d’y toucher. »
Depuis un quart de siècle, à partir de la mort de son beau-père, Mollazadeh, en 1987, Mawlawi Abd al Hamid, ce khatib des sunnites et sheikh de l’islam de la ville de Zahedan, principale ville sunnite du sud-est de l’Iran, « occupe une position au centre de la sociabilité politique » dans cette région orientale de l’Iran, élargie au Khorassan depuis 1979, avec l’expansion des madrassas dite deobandi.
Dans leur expansion, les réseaux des madrassas deobandi sont accompagnés, dans l’ensemble de l’Iran, par le réseau d’une organisation missionnaire transnationale : le Tabliqi jama’at fondé dans les années 1920 en Inde pour lutter contre le revivalisme hindou et surtout œuvrer à la réislamisation des tribus. Il est en Iran est patronné et administré par la représentation du guide Khamenei qui procède, à la distribution des ressources du Tabliqi Jama’at entre les différents missionnaires, baloutches et autres, de cette organisation.
Un autre réseau transfrontalier extrêmement important, à la fois pour l’unification de la communauté sunnite iranienne et pour la projection de l’influence iranienne hors des frontières, est constitué par les systèmes d’affiliation des voies soufies traditionnelles qui, en particulier ceux de la Naqshbandiyya et de la Qadiriyya restent associés aux tribus baloutches les plus puissantes du Sistan-Baloutchistan, que l’on retrouve souvent derrière les enseignements d’institutions de l’école de Deoband. D’un point de vue théologique, ces connexions entre l’école de Deoband et les voies soufies historiques fournissent une illustration tout à fait parlante de l’extrême adaptabilité du mouvement deobandi en Iran, qui s’est inspiré à la fois de la monarchie pehlevie pour son centralisme, des institutions du chiisme iranien comme la ville de Qom pour permettre à Zahedan d’émerger  en tant que centre religieux sunnite de l’iran, et également de s’allier avec les voies soufies les plus traditionnelles qui constituent aujourd’hui son instrument privilégié de promotion et d’expansion, particulièrement en direction de l’ancien domaine soviétique : provinces orientales de l’Iran, Tadjikistan, Ouzbekistan et même jusqu’au Tatarstan et au Bachkortostan.
Contrairement à ce qui se passe pour le monde des madrassas, comme l’école de Deoband dont les centres intellectuels principaux sont à l’est de l’Iran, les pôles intellectuel du soufisme sunnite iranien continuent, eux, d’être clairement situés au Kurdistan. On a donc une double polarité, au sein de laquelle cette articulation école de Deoband et soufisme historique traditionnel contribue à rapprocher ces différentes régions situées aux pôles oriental et occidental de l’Iran.
Un changement extrêmement important a eu lieu en 2007, année proclamée par l’ayatollah Khamenei « année de l’union nationale et confessionnelle », après les campagnes d’attentats  du Joundallah au Baloutchistan. Cela a conduit Téhéran à adopter une ligne neuve dans ses relations avec ses minorités sunnites, surtout baloutches et avec l’ensemble de sa frontière sud-orientale. Les bureaux des représentants du Guide dans les provinces orientales de l’Iran, dirigés au Sistan-Baloutchistan par l’ayatollah Abbas Sayyid Ali Soleïmany, a œuvré à la multiplication des espaces de débats et de discussions (en essayant de les neutraliser). Cette institution a associé à son action un vaste éventail de protagonistes, personnels et institutionnels, placés sous l’autorité directe du Guide.
Depuis 2007, il y a eu multiplication d’initiatives visant à ouvrir le plus possibles de débats et de négociations. La situation générale reste marquée par des tensions extrêmement fortes et la répétition de revendications insatisfaites depuis la réélection de Mahmud Ahmadinejjad. Il y a donc à la fois une initiative de la République islamique pour essayer d’ouvrir la discussion et en même temps la structuration de cette communauté sunnite qui essaie, à partir des régions les plus marginales de l’Iran, de proposer une alternative politique cohérente.

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