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Entre Le Caire et Erbil, le printemps des Kurdes de Syrie s'est joué cet été


Au début du mois de juillet, l’opposition syrienne a rejeté le plan de paix de l’ONU proposant une « transition politique » et un gouvernement provisoire pour mettre fin aux violences. Ce plan avait été soumis par Kofi Annan et accepté, quelques jours auparavant, par les Nations-Unies, lors d’une conférence internationale à Genève. Mais les Syriens en révolte jugent que négocier avec Bashar Al-Assad ou un quelconque membre de ce gouvernement « meurtrier » ne serait qu’une perte de temps, d’autant que la Russie a insisté pour qu’un futur accord n’écarte pas totalement l’actuel président syrien du pouvoir, alors que les États-Unis étaient d’avis de ne plus laisser jouer aucun à Bashar Al-Assad dans le devenir politique de la Syrie. Les Américains ont finalement cédé devant l’obstination russe.

De son côté, Bashar Al-Assad n'a cessé de répéter qu’il est de son devoir d’éliminer le «terrorisme» et refuse toute ingérence non-syrienne dans son gouvernement.

Pendant ce temps, au Caire, Nabil Al-Araby, le dirigeant de la Ligue arabe, a appelé l’opposition syrienne, réunie dans la capitale égyptienne, à s’unir «de toute urgence» en laissant de côté leurs divergences d’opinions qui, jusqu’ici, n’ont pas permis aux Syriens de présenter une formation politique crédible susceptible de remplacer le Baath au pouvoir, sans laisser la Syrie sombrer dans un chaos insurrectionnel ou une guerre civile. Nabil Al-Araby a déclaré devant les 250 syriens réunis que cette conférence était une occasion qui ne devait pas être perdue «en aucune circonstance», par des querelles de factions. (source AP)

Naser Al-Kidwa, qui représentait les Nations Unies, a, lui aussi, insisté sur le fait que l’unité des Syriens opposés au Baath n’était pas « une option mais une nécessité ».

La division et les multiples plates-formes politiques syriennes sont, en fait, constitutionnelles  à la Syrie, pays très fragmenté en une mosaïque de groupes ethniques, religieux, politiques, au contraire de la Lybie, de l’Égypte ou de la Tunisie, aux populations plus homogènes. Par ailleurs, les contacts entre les insurgés en Syrie et les dissidents en exil sont très difficiles, et il y a parfois un manque de coordination entre le terrain militaire syrien et les initiatives extérieures. Ainsi la principale force de combat sur place, l’Armée libre syrienne (FSA) n’était pas présente au Caire.

Quant aux Kurdes, ils sont tout autant divisés sur leurs choix politiques. Ainsi, le 4 juillet, Saleh Mohammad, le leader du Parti de l’union démocratique, la branche syrienne du PKK, jugeait, contrairement au reste de l’opposition, qu’elle soit kurde ou arabe, que le plan de Kofi Annan proposant un gouvernement de transition, accepté par l’ONU, était un soutien à « la volonté du peuple puisque cette structure incluerait tous les cercles sociaux » en Syrie et que son parti soutenait donc les décisions prises à Genève :

«Nous, les Kurdes, prendront également part à ce gouvernement car l’opposition kurde a déjà pris place au sein de l’opposition générale en Syrie.»

Mais le PYD était seul, parmi les Kurdes, à vouloir ménager le plus longtemps possible le gouvernement syrien, sans franchement choisir entre le Baath et le FSA, tentant d’instaurer, depuis le début de la révolte en Syrie, des zones plus ou moins autonomes dans les villes qu’il contrôle, et auxquelles il impose une neutralité ou une ligne de non-agression entre les Kurdes et les forces armées gouvernementales.

D’autres partis kurdes penchaient pour s’allier plus franchement avec l’opposition arabe, d’autres encore voulaient y mettre des conditions non négociables, comme la reconnaissance d’une nation kurde dans la future constitution syrienne. C’est sur ce dernier point qu’a achoppé le projet unitaire de la conférence du Caire, quand un groupe de Kurdes s'est retiré, devant le refus des opposants arabes d'entériner cette nation kurde en Syrie. Un des membres dirigeants du Conseil national kurde syrien, Morshid Mashouk, a ainsi déclaré qu’ils ne reviendraient pas dans la conférence et que cette décision était irrévocable : « Nous sommes un peuple, nous avons une langue, une religion et tout ce qui définit un peuple. » 

La déclaration finale de la Conférence du Caire a réaffirmé que la chute de Bashar Al-Assad est le préalable nécessaire à toute solution politique de la crise syrienne. « La paix civile et l’unité nationale » sont des objectifs sur lesquels ont pu se mettre d’accord les opposants (une fois les Kurdes partis). Hormis cela, la direction de l’opposition semble résister à toute tentative d’unification et beaucoup, d’ailleurs, sont réticents à laisser un leadership unique contrôler toutes leurs forces. Ainsi, la proposition d’un comité qui coordonnerait toutes les actions des partis dissidents a été rejetée par la principale force politique, le Conseil national syrien, ce que d’autres ont critiqué, y voyant un refus du CNS de céder son leadership et de jouer lui-même les coordinateurs.

La Conférence du Caire a fait le vœu d’une Syrie « républicaine, démocratique, et d’un système civil et pluraliste ». La dissolution du Parti Baath est prévue, mais ses anciens membres pourraient ne pas être écartés de toute participation politique, dès lors qu’ils « n’ont pas de sang sur les mains ». 

Ce dernier point s’explique facilement par le fait que, tout comme en Irak du temps de Saddam, beaucoup de membres du Baath le sont plus par opportunisme ou pour accéder à des emplois que par conviction, et l’erreur américaine, en 2003, de chasser les « baathistes» irakiens de la fonction publique et de l’armée, a contribué pour beaucoup à nourrir les rangs des insurgés. Or, le spectre du chaos irakien est présent dans tous les esprits, dès qu’il s’agit d’envisager l’après-Baath en Syrie.

Si l’opposition générale syrienne peine à s’unifier, un pas important, par contre, a été accompli par les Kurdes, le 12 juillet, quand les deux principaux blocs d’opposants kurdes, le PYD et le Conseil national syrien, dont les positions étaient jusqu’ici antagonistes sur l’attitude à avoir envers le Baath, ont finalement annoncé être parvenus à un accord et ont décidé de former un front commun, après d’ultimes négociations et rencontres à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Le président Massoud Barzani assistait à la réunion. 

Si la teneur de l’accord n’a pas été tout de suite révélée, ces effets ne se sont fait guère attendre puisque, dès le 20 juillet, les Kurdes de Syrie annonçaient avoir lancé une opération de « libération des régions kurdes » et avoir pris déjà le pouvoir dans la ville de Kobanî (gouvernorat d’Alep), en affirmant que les forces gouvernementales s’étaient retirées. Des vidéos circulant très vite sur Internet ont montré, en effet, des bâtiments officiels sur lesquels on avait hissé le drapeau kurde. Des drapeaux du PKK étaient aussi visibles, et le portrait d’Öcalan côtoyait celui de Massoud Barzanî (très populaires au Kurdistan de Syrie) dans les manifestations, ce qui parait entériner une stratégie commune des Kurdes syriens et montrent aussi combien les frontières étatiques sont totalement hors de propos quand il s’agit de cerner les courants au sein du mouvement national kurde..

Ces actions marquent en tout cas un tournant dans la politique du PYD qui, jusqu’ici, tentait de décourager les autres mouvements kurdes de rallier la rébellion arabe en raison de son parrain turc. Le leader du PYD a ainsi annoncé la formation de « comités de défense civile » devant administrer les zones libérées. De son côté, Nuri Brimo, le porte-parole du Parti démocratique du Kurdistan, a déclaré au journal Rudaw qu’en vertu de l’accord d’Erbil, la ville de Kobanî allait être administrée conjointement par le PYD et le Conseil national kurde, et que cela n’était que la première étape de la libération du « Kurdistan occidental ».

Un représentant du Parti kurde du progrès a indiqué, de son côté, que l’autorité du Baath, dans l’ensemble des régions kurdes, était très amoindrie, et que certaines régions lui échappaient à présent entièrement.

Il est difficile de dire si l’accord tout neuf entre ces forces kurdes ne connaîtra pas d’accrocs ou tiendra longtemps, mais il est certain qu’un des des facteurs majeurs pour le ciment de cette unité est la volonté commune des Kurdes de ne pas laisser investir leurs villes par l’Armée libre syrienne, en se libérant eux-mêmes. Ainsi, le PYD, le seul groupe kurde armé, empêche, depuis plusieurs mois, l’entrée du FSA au Kurdistan de Syrie et a de nouveau refusé que ses milices entrent à Kobanî, à l’annonce de sa libération. Il est d’ailleurs approuvé en cela par les autres partis kurdes.

Là encore, l’histoire toute récente du Kurdistan d’Irak, qui s‘est de lui-même libéré de Saddam en 1991, et a ensuite rallié de son plein gré, en 2003, au nouvel Irak, fort de son autonomie acquise depuis dix ans, en posant ses conditions et en refusant, même encore aujourd’hui, toute présence de l’armée irakienne sur son sol, doit avoir pesé d’un certain poids dans cette stratégie.

Quelques jours après la libération de Kobanî, c’était au tour des villes d’Efrîn et d’Amude, puis de Dêrik, de «tomber aux mains» des Kurdes, ainsi que certains quartiers de la grande ville de Qamishlo.

Il faut noter que, jusqu’ici, les violences que subissent les villes arabes ont épargné les Kurdes et que ces « prises de pouvoir » se sont visiblement faites sans affrontement entre les forces kurdes et l’armée syrienne. Il est vrai que les forces du Baath et les milices parallèles sont, dans les régions kurdes, des forces étrangères et il n’y a pas, comme dans le reste de la Syrie, de guerre entre des Kurdes pro- et anti-régime. 

Mais à chaque fois qu’une ville kurde était « libérée», les partis kurdes annonçaient ainsi un « retrait » syrien, ou une reddition des miliciens, sans que l’on puisse réellement savoir ce qu’il en est sur le terrain, mais jamais de bombardements ni de batailles de rue. Les Kurdes, sur place, ne semblent pas, en tout cas, craindre des représailles de la part du régime, et se méfieraient même davantage des autres rebelles syriens, soutenus par la Turquie. Faut-il en conclure que les forces du Baath ont décidé de se retirer volontairement des régions kurdes, concentrant leurs actions sur les provinces arabes afin d’éviter de se battre sur plusieurs fronts, en remettant à plus tard « la question kurde »? C’est l’explication avancée par Nuri Brimo, qui précise que d’autres régions ont été ainsi vidées de leurs soldats et assure même que Damas avait averti le PYD de ce retrait, de sorte que les combattants kurdes n’ont eu qu’à occuper, presque sans coup férir, des places désertées. Il n’y a guère qu’à Qamishlo que des affrontements armés semblent avoir eu lieu entre les toutes nouvelles « Unions de défense du Peuple » kurdes et les milices du Baath.

La question est de savoir si Damas a été ou non pris de court par l’accord d’Erbil ou si les Alaouites anticipent sur la faillite future de cet accord et espèrent reconquérir à la fois les régions kurdes perdues et l’alliance avec le PYD. Abdul Bassit Sayda, le président du CNS, ne partage pas, à ce sujet, la confiance apparente des Kurdes sur la neutralité du Baath et craint un retour sanglant de l’armée syrienne au Kurdistan de Syrie, si elle réussissait à écraser au préalable la révolte des villes arabes.

Le partage du pouvoir et l’équilibre entre les mouvements kurdes est précaire (le Conseil national kurde répète si souvent la nécessité de respecter les termes de l'accord d'Erbil que l'on sent bien que sa crainte soit justement que le PYD n'en tienne pas compte) mais il faut se rappeler aussi que les Kurdes ont en horreur l’idée d’une guerre civile, depuis celle qui a failli faire sombrer le Kurdistan d’Irak dans les années 1990, et que, même si la rivalité entre le PYD et les autres plates-formes kurdes a souvent été vive et a engendré des exactions, cela n’a jamais été sur le point de dégénérer en affrontements trop sanglants. Cela dit, seul le PYD disposait, jusqu’ici, de forces armées, les autres factions kurdes étant des mouvements politiques. Les nouvelles forces entraînées au Kurdistan d'Irak peuvent changer cette donne.

Car le conflit syrien et la question des Kurdes de Syrie s’exportent en Irak et contribuent d’envenimer les relations entre Erbil et Bagdad, puisque que le président kurde soutient ouvertement la révolution syrienne et est vu par le Conseil national syrien comme un interlocuteur et un partenaire majeur, au même titre que la Turquie. Abdul Bassit Sayda, le président (kurde) du Conseil national syrien, a ainsi indiqué être constamment en contact avec le chef du Gouvernement régional du Kurdistan au sujet des événements de Syrie et s'est même rendu en secret à Erbil avant l'accord, alors que le gouvernement de Bagdad (soutenu en cela par l’Iran) semble enclin à soutenir le régime de Damas et rechigne à ouvrir ses frontières aux réfugiés qui affluent.

Massoud Barzanî a été accusé par les cercles politiques proches du Premier Ministre irakien et des journaux d’envoyer ses propres troupes pour libérer le Kurdistan de Syrie, ce que le président a nié, indiquant, cependant, que des soldats kurdes, qui avaient déserté l’armée syrienne et s’étaient réfugiés au Kurdistan d’Irak, étaient entraînés par les Peshmergas pour servir de forces de libération (par ailleurs, on peut imaginer que la Région du Kurdistan d'Irak ne serait pas fâchée de voir les troupes du PKK se replier de Qandil pour s'installer au Kurdistan de Syrie). 

Un soutien « moral et financier » a été ainsi accordé aux Kurdes syriens à condition qu’ils parviennent à s’entendre dans la gestion commune des villes reprises au Baath, comme l’a reconnu Nuri Brimo, le porte-parole du Parti démocratique du Kurdistan, ce qui, avec le succès de l'accord d'Erbil, confirme et renforce la position de Barzani en tant que « parrain »voire arbitre de la cause kurde au Moyen-Orient.

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