Écart des cultures ou élargir le compas







"On a tort, je crois, d'envisager la diversité des cultures sous l'angle de la différence. Car la différence renvoie à l'identité comme à son contraire et par suite, à la revendication identitaire – on voit assez combien de faux débats s'ensuivent aujourd'hui. Considérer la diversité des cultures à partir de leurs différences conduit en effet à leur attribuer des traits spécifiques et les referme chacune sur une unité de principe, dont on constate aussitôt combien elle est hasardeuse. Car on sait que toute culture est plurielle autant qu'elle est singulière et qu'elle ne cesse elle-même de muter ; qu'elle est portée à la fois à s'homogénéiser et à s''hétérogénéiser, à se désidentifier comme à se réidentifier, à se conformer mais aussi à résister : à s'imposer en culture dominante mais, du coup, à susciter contre elle de la dissidence. Officielle et underground : du culturel ne se déploie toujours, et ne s'active, qu'entre les deux.
C'est pourquoi j'ai préféré, dans mon chantier ouvert entre la Chine et l'Europe, traiter non de différences mais d'écarts. Car l'écart promeut un point de vue qui est, non plus d'identification, mais, je dirais, d'exploration : il envisage jusqu'où peuvent se déployer divers possibles et quels embranchement sont discernables dans la pensée. Du coup, il fait surgir cette question préalable qu'on ne voit pas développée de l'intérieur même de la philosophie : jusqu'où a-t-pu repousser ici et là, en Chine, en Grèce, sur l'un et l'autre front, en s'y prenant de l'une ou l'autre façon, les frontières du pensable et, plus encore, étendre le soupçon de ce qu'on ne pense pas à penser ? Car le moindre écart perçu, et qu'on fait travailler, ouvre plus largement le compas, prospectif comme il est, ou déplie l'éventail. Il fait paraître une faille, enfonce un coin, dans cet insoupçonné, celui du préalable de la pensée (pré-notionné, pré-catégorisé, pré-questionné…), tellement plus résistant, parce que tapi plus en amont, que ces fameux "pré-jugés" qu'incrimine la philosophie – ou comment prendre du recul dans son esprit ?
Au lieu donc d'aboutir à une opération de rangement, au sein d'un cadre aux paramètres préétablis, et exécutés bord à bord, comme y conduit la différence, l'écart fait lever une autre perspective, décolle, ou débusque, une nouvelle chance – aventure – à tenter. Je le dis ici (je le répète) pour répondre à une objection dont je m'étonne qu'on la fasse encore : si je suis attentif à de tels écarts, au moindre écart, ce n'est pas pour isoler les cultures l'une de l'autre et les clore en des mondes (tout mon travail consiste, au contraire, à les faire dialoguer) ; mais pour détacher la pensée de ce qu'elle prend pour de "l'évidence", de part ou d'autre, dont elle n'a même pas l'idée, et lui procurer des biais pour rompre avec cet enlisement et se redéployer. Ce dont l'écart est l'outil. Car au lieu de supposer quelque unité ou spécificité de principe, de l'un et l'autre côté, à plat, et qu'on connaîtrait d'avance (mais d'où nous viendrait ce surplomb ?) –, l'écart nous met sous tension ce qu'il a séparé et le découvre l'un par l'autre, le réfléchit l'un dans l'autre. Aussi déplace-t-il avantageusement l'angle de vue : non seulement de celui de la distinction, propre à la différence, à celui de la distance et, par la suite, du champ ouvert dans la pensée ; mais aussi, conséquemment, de la question de l'identité à l'espoir d'une fécondité. Il donne à considérer la diversité des cultures comme autant de ressources disponibles, dont peut tirer parti toute intelligence pour s'agrandir et se réinquiéter – qui ne sont donc pas à laisser perdre, comme risque d'y conduire l'uniformisation contemporaine, du fait de la mondialisation, mais à exploiter."

 Remarques pertinentes non seulement pour ceux qui travaillent "entre la Chine et l'Europe" mais pour tous ceux qui travaillent entre plusieurs mondes, cultures, religions, civilisations : ne pas voir les divergences comme des piles de pont, fixes et solides, sur lesquelles nous n'aurions qu'à nous arc-bouter pour faire le "grand écart" en des mondes eux-mêmes permanents dans leur distance musuelle ; il s'agit plutôt d'iceberg ou de rondins de bois, flottant, tantôt proches tantôt lointains, et emportés par un courant plus ou moins rapide, plus ou moins stagnant, jamais tout à fait immobile. 

Travailler sur les "autres", c'est en apprendre autant sur soi, et, avec l'œil emprunté à l'autre, changer son regard sur nos trompeuses "évidences"  : il s'agit de reconquérir nos autres capacités, perdues par les choix que nous ont  imposés notre naissance et le terreau de pensée qu'elle a induit. Cesser ainsi de voir l'autre comme un "prochain", admiré, honni ou seulement égaré dans un écart culturel, mais comme un autre soi, un soi au futur antérieur, un possible qui nous a été arraché par l'écart où nous avons été mis. Au fond, ce n'est pas la reconquête de l'unité perdue, de "l'universel humain" qui devrait nous tarauder, mais celle de la pluralité à retrouver : contrairement à la croyance gnostique, la naissance ne fait pas peut-être chuter de l'Un au multiple, c'est peut-être le contraire qui se produit : d'un champ infini de possibles, nous finissons dans les œillères d'un seul "pré-établi". 

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