Les Kurdes dans l'armée des Zankides

Les Zankides sont donc,

"en général considérés comme les souverains qui firent le plus appel aux Kurdes. Il faut dire que Zankî, dont on a dit qu'il fit un recours presque constant aux Turcomans qu'il avait combattus avec succès en Djéziré, usa d'une méthode analogue vis-à-vis des tribus kurdes du Diyâr Bakr. Il envahit leurs territoires, s'y empara de diverses places fortes, châtia les Humaydiyya (al-Akrâd al-humaydiyya) qui avaient soutenu le calife al-Mustarşid lorsqu'il avait assiégé Mossoul. Il légua même son laqab ('Imâd al-dîn) au château de Djalab, rebaptisé al-'Îmâdiyya. Humaydiyya, Başnawiyya et sans doute les Bakhtiyya ou Bukhtiyya, clans qui occupaient la région de Şahrazûr : une fois soumises, toutes ces tribus se transformèrent en soutien plus ou moins fiable, comme le montre la répétition des campagnes. Celle des Hakkârî, particulièrement, fut l'objet de tous ses soins. Enfin docile après une nouvelle expédition en 1142-3, elle livra son lot de combattants à l'armée zankide, dont des umarâ' de haut rang. Pas seulement des combattants, d'ailleurs. En effet, les Kurdes ne se cantonnaient pas strictement au domaine militaire. Plusieurs religieux renommés sortirent également de leurs rangs. 
Mais sans, il est vrai, toucher d'aussi près au pouvoir, les soldats kurdes avaient été incorporés aux armées musulmanes de Syrie bien avant Zankî. Déjà, l'armée à la tête de laquelle Atsiz était allé se faire pitoyablement battre en Égypte, en 1076, comprenait des Turcomans, des Arabes et des Kurdes. Celle dirigée par Mawdûd assiégeant Tall Bâşîr, en 1111, tout aussi hétéroclite, comprenait un fort contingent de Kurdes, sous la direction de l'émir Ahmadîl, peu ménagé par Ibn al-Qalânisî qui rapporte surtout son ambition effrénée : il ne pensait qu'à s'emparer des terres de Sukmân al-Qutbî (ou al-Qutubî) alors très malade. Comme son état empirait, Ahmadîl, pressé de s'en aller, prêta une oreille attentive aux propositions de Josselin, seigneur de Tall Bâşîr, qui réussit à le gagner et donc à sauver sa place :
"Alors Josselin, seigneur de Tall Bâşîr, envoya un message à l'émir kurde Ahmadîl ; il essayait de l'amadouer avec de l'argent et des cadeaux et lui promettait d'être avec lui et d'embrasser sa cause. La plus grande partie des troupes ('askar) était sous son commandement ; c'est pourquoi Josselin lui demandait bien humblement de s'éloigner de la forteresse. Il y consentit malgré le sentiment contraire des autres émirs ; la maladie de Sukmân al-Qutbî empirait et Ahmadîl avait décidé de partir, tant il désirait que le sultan lui donnât en iqta' le territoire de Sukmân avec qui il avait des attaches familiales.
Sous les Bourides, quelques Kurdes jouèrent un rôle particulièrement influent, tels 'Alî Kurd, Mudjâhid al-dîn Buzân b. Mâmîn al-Kurdî, "commandant des Kurdes", muqqadam al-Akrâd, constructeur de deux madrasas, maître de Sarkhad qu'il reçut contre rétribution, en 542/1147 ; ou Badrân al-Kurdî, personnage malfaisant, aux dires d'Ibn al-Qalânisî, qui, profitant des déficiences mentales de Şams al-mulûk, en devint l'homme de confiance.
Certains personnages kurdes eurent des carrières d'exception. Ainsi Asad al-dîn Şirkûh et son frère Nadjm al-dîn Ayyûb, membre des Rawâdiyya, qui servirent Zankî puis son fils Nûr al-dîn avant d'aller fonder la dynastie qui allait mettre fin à celle des Zankides. À suivre leur carrière, on en vient forcément à se demander si le poids des Kurdes, dans l'armée zankide, ne s'accrut pas parallèlement à leur montée en puissance. Quelle que soit la réponse apportée à cette question, elle ne peut être qu'incomplète : aucune source n'entre dans les détails. En revanche, il paraît certain que les soldats kurdes ne durent aucunement leur fortune à Şîrkûh, Nadjm al-dîn et leurs descendants. Leurs qualités de combattants étaient depuis longtemps largement reconnues. Qu'ils aient eu un poids certain dans l'armée de Nûr al-dîn, et pourquoi pas dans le 'askar personnel de Şîrkûh, les Asadiyya, ne fait aucun doute. Mais guère plus ne peut être dit. Lors de la bataille d'al-Bâbayn (25 djumâdâ I 562/ 18 mars 1167), le général kurde divisa ses hommes en aile droite, centre et aile gauche, conformément à la tradition. Lui demeura au centre :
"Le chef des Francs était le roi Amaury, ainsi qu'Ibn Nîrzân […]. Şâwar mit ses armées ('askar) en ordre. Il plaça les Francs à droite, avec Ibn Nîrzân, et l'armée égyptienne à gauche. Le roi Amaury le Franc se maintint au centre, à la tête de son armée franque. Asad al-dîn organisa son armée, plaçant Saladin à droite, les Kurdes à gauche, lui-même restant au centre."
Les Kurdes auraient occupé l'ensemble d'une aile. Mais cette information est trop isolée pour en conclure que les Kurdes formaient une part substantielle de l'armée de Şîrkûh (il s'agit de sa deuxième campagne égyptienne). De même, la solidarité ethnique évoquée par Ibn al-Athîr dans les pages qu'il consacre à la succession de Şîrkûh ne présume en rien de la composition des troupes : elle ne concerne que les émirs de haut rang. Selon lui, Saladin ayant des difficultés à faire reconnaître son autorité par les principaux émirs de l'armée, le faqîh Diyâ al-dîn 'Îsâ al-Hakkârî s'attacha à les convaincre les uns après les autres. À Qutb al-dîn Khasrû b. Talîl, le neveu d'Abû-l-Hîdjâ' al-Hadhabânî, seigneur (sâhib) d'Irbil, il rappela qu'il était lié à Saladin par une "surdité" commune (baynak wa baya Salâh al-dîn anna aslahu min al-Akrâd"). Cet argument, couplé à des promesses d'iqtâ'-s supplémentaires convainquit Qutb al-dîn. Cette solidarité ethnique fut-elle déterminante ? On ne saurait l'affirmer. Tout au plus Ibn al-Athîr montre-t-il qu'elle existait. Il n'est pas douteux, d'ailleurs, qu'une telle solidarité fût partagée par tous les groupes ethniques des armées musulmanes. En d'autres temps, elle avait conduit l'armée fatimide à des déchirements qui avaient fait vaciller le régime. Il est logique, au moment d'une succession décisive, qu'elle ait pu être avancée par l'un des protagonistes. Mais il faut bien garder en mémoire que l'augmentation d'iqtâ-s est également soulignée ; et qu'Ibn al-Athîr, en cet endroit du Bâhir, présente les faits de la manière la plus négative qui soit pour Saladin. Toutes ces questions ont de toute façon depuis longtemps été débattues par les historiens, pour les armées ayyoubides essentiellement qui ne nous concernent pas ici prioritairement. Il semble bien que les Kurdes y étaient moins nombreux et moins puissants que les Turcs. Il en était, sans doute, de même dans les armées zankides : une proportion assurément notable de Kurdes, mais impossible à chiffrer ; une domination turque, néanmoins." 





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Armées et combats en Syrie de 491/1098 à 569/1174: Analyse comparée des chroniques médiévales latines et arabes

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