Tension accrue entre Bagdad et Erbil


Les tensions politiques et économiques se durcissent entre l’Irak et la Région du Kurdistan. La compagnie française Total, avait, le mois dernier, laissé entendre la possibilité de signer des contrats pétroliers avec Erbil, ce qui a déclenché une fois de plus la colère du vice-président irakien Sharistani, toujours en charge du dossier des ressources pétrolières, qui rappelle que les sanctions encourues par les sociétés étrangères qui choisiraient de se passer de l’aval de Bagdad, sont la rupture des contrats déjà signés avec l’Irak ou le blocage de futurs accords: « Je n'ai pas parlé avec Total, mais j'ai noté que le ministre ou le ministère du Pétrole ont informé Total en termes très clairs de ce qu'il sera traité exactement de la même façon que les autres compagnies. S'il signe un contrat pour exploiter un gisement en Irak, où que ce soit dans le pays, sans l'approbation du gouvernement irakien, il sera considéré comme allant à l'encontre des lois irakiennes et traité en conséquence. » (Source AFP).

De son côté, le Gouvernement régional du Kurdistan avait menacé de cesser ses exportations pétrolières vers la capitale. Hussein Sharistani a de même lancé un avertissement aux dirigeants kurdes en les menaçant de couper les fonds budgétaires qu’ils reçoivent (17% du budget fédéral de l'Irak) : « Je leur conseillerais, avant de proférer des menaces, de prendre en compte le (montant de revenus du) pétrole qu'ils reçoivent du reste du pays, qui est beaucoup plus importante que ce qu'ils produisent. » Le Vice Premier ministre a aussi accusé la Région kurde de ne pas fournir les 175 000 barils de brut, pour lesquels ils s’étaient engagés en 2012. « Si ce niveau n'est pas atteint, ils en supporteront les conséquences et il devra y avoir une compensation financière au ministère des Finances. Le montant total en valeur du pétrole qui n'a pas été exporté en 2011 est de 3,547 milliards de dollars et celui du pétrole qui n'a pas été remis par la région en 2010 est de 2,102 milliards de dollars. C'est une grande somme d'argent qui va créer un déficit dans le budget si elle n'est pas versée. Le gouvernement doit examiner les procédures afin de protéger le patrimoine des Irakiens. L'unité de l'Irak, sa souveraineté et son argent ne peuvent pas (faire l'objet) de compromis. »

Car le Gouvernement Régional du Kurdistan a, dans une annonce officielle, averti que « les exportations de pétrole de la région du Kurdistan ont été réduites à 50.000 barils par jour (bj) et pourraient cesser d'ici un mois si le gouvernement fédéral à Bagdad continue de bloquer les paiements aux compagnies productrices. » Le ministre du Pétrole, Abdel Karim al-Luaybi, a, de plus, accusé les Kurdes de vendre « frauduleusement » la plus grande partie de leur pétrole brute à des pays voisins, notamment via l’Iran, et de là vers le Golfe et l’Afghanistan, où il est vendu à bas prix par rapport au cours officiel.

Autre dossier épineux entre Bagdad et Erbil, la présence au Kurdistan d’Irak du vice-président d’Irak, le sunnite Hachémi, accusé de complot et terrorisme par le Premier ministre et qui refuse d’être jugé à Bagdad. Le Kurdistan avait refusé de livrer le fugitif aux autorités centrales. Finalement, Tarek Hashémi a quitté la Région du Kurdistan le 1er avril, pour trouver temporairement refuge au Qatar.
Dans le même temps, le président de la Région kurde, Massoud Barzani, était en visite aux Etats-Unis. Reçu à la Maison Blanche par le vice-président américain Joe Biden, il a également rencontré le secrétaire américain à la défense Leon Panetta. Il s’est aussi entretenu plus brièvement avec le président des Etats-Unis et si le contenu des entretiens n’a pas été rendu public, il est plus que probable que les multiples crises politiques irakiennes ont été au centre des discussions. Mais la présidence américaine s’est simplement contentée d’un communiqué affirmant que « les Etats-Unis sont engagés par notre relation historique et de proximité avec le peuple kurde, dans le contexte de notre partenariat stratégique avec un Irak fédéral, démocratique et unifié. »

De retour au Kurdistan, le ton entre Massoud Barzani et Nouri Maliki ne s’est pas rasséréné. Dans un entretien accordé au quotidien arabe international Al-Hayat, le président kurde a de nouveau accusé le Premier Ministre chiite de concentrer le pouvoir dans ses mains (ce que lui reprochent beaucoup d’autres politiciens irakiens, sunnites, kurdes et même chiites) et de préparer un « retour à la dictature », en rappelant que le Premier Ministre est aussi ministre de la Défense, ministre de l'Intérieur, chef des renseignements et commandant en chef des forces armées. Massoud Barzani a ajouté qu’il tenterait d’organiser une réunion des différents leaders irakiens à Erbil, « pour sauver l’Irak », mais a laissé entendre qu’en cas d’échec, le Kurdistan pourrait opter pour une séparation d’avec le reste de l’Irak : « Il ne s'agit pas là d'un chantage ou d'une menace. Je suis sérieux, je reviendrai au peuple kurde pour le sonder par référendum. Quel que soit le prix à payer, nous n'accepterons jamais un retour de la dictature en Irak. »

Les accusations de purge politique à l’encontre de Maliki ont pris une nouvelle ampleur avec l’arrestation de Faraj Haïdari, un Kurde chiite, qui est président de la Haute Commission électorale irakienne (IHEC) depuis 2007. Ce dernier a en effet été appréhendé par la police, dans un tribunal de Bagdad avec un de ses collègues, Karim Al-Tamimi. Du poste de police où il est maintenu en détention, Faraj Haïdari a pu répondre aux questions de l’AFP sur les raisons de cette arrestation surprise. Une députée de la formation l’État de droit, dirigée par Maliki, a porté plainte pour corruption : « L'affaire concerne trois ou quatre employés de l'IHEC auxquels ont été versées, de manière tout à fait normale, une prime de 100.000 dinars (83 dollars) pour des heures supplémentaires. J'ai déjà été interrogé au Parlement sur cette affaire par Mme Fatlawi. Le juge avait rejeté ses accusations mais elle a de nouveau porté plainte et cette fois le juge a changé d'avis. Je ne pense pas que ce soit dirigé contre moi mais c'est contre l'IHEC, contre tout le processus démocratique. » Mais interrogé sur cette affaire, le porte-parole du Conseil supérieur de la justice, Abdel Sattar Bayraqdar, parle, lui, de prévarication : « Ils sont suspectés d'avoir payé avec l'argent de l'IHEC des employés du cadastre pour enregistrer des terrains en leurs noms. L'utilisation frauduleuse de l'argent public est punie de sept ans de prison. »

Faraj Haïdari, est considéré comme la « bête noire » de l’État de droit, depuis qu’il a refusé, aux dernières législatives de mars 2010, un nouveau décompte des voix réclamé par Maliki, alors que la liste de son rival, Iyad Allawi, était arrivée en tête du scrutin, avec 91 sièges contre 89 pour l’État de droit. Déjà, le 30 juillet 2011, la formation parlementaire du Premier ministre avait demandé un vote de défiance contre Faraj Haïdari, en invoquant des faits de corruption, mais s’était heurté à l’opposition des autres formations.
Le Gouvernement de la Région du Kurdistan, a publiquement qualifié ces arrestations de « violation claire du processus politique démocratique », visant à « remettre en cause l'indépendance de la Commission électorale et à tuer le processus politique en s'emparant d'une institution indépendante. Il semble que ceux qui contrôlent le gouvernement veulent poursuivre leur oeuvre entamée depuis longtemps: accroître la centralisation, violer la Constitution et détruire les bases sur lesquelles a été construit le nouvel Irak. » Du côté d’al Iraqiya, la formation parlementaire sunnite, l’un de ses principaux représentants au parlement, Haïdar al-Mullah, a directement mis en cause Nouri Maliki : « C'est le chef de la formation de l'Etat de droit qui est derrière. Il veut faire passer le message que les élections doivent être truquées ou les autorités se vengeront contre la commission électorale. C'est aussi une indication que la justice est devenue un instrument entre les mains de Maliki. »

Enfin, dernier point de friction entre les Kurdes et le gouvernement Maliki, la vente de 36 F-16 à l’Irak par les États-Unis, conclue en décembre dernier, suscite la vive opposition de Massoud Barzani, tant que Nouri Maliki reste à la tête du pays : « Les F-16 ne doivent pas arriver dans les mains de cet homme. Nous devons empêcher qu'il possède ce type d'armes et s'il les obtient, il ne doit pas rester à son poste. » Le président kurde assure en effet que, lors d’une réunion avec des officiers de l'armée irakienne, Nouri Maliki aurait menacé d’utiliser ces avions pour bombarder le Kurdistan : « Ils ont parlé des problèmes entre Bagdad et Erbil et les officiers lui ont dit : ‘Monsieur, donnez nous l'ordre et nous allons les chasser d'Erbil’ et il (Maliki) a répondu: ‘Attendez l'arrivée des F-16’.

Mais la personnalité et la ligne politique du Premier Ministre sont aussi contestées dans d’autres milieux chiites, notamment les cercles politico-religieux, des plus modérés aux plus radicaux, tel Moqtada Sadr, qui n’a cessé de s’opposer, parfois par les armes, aux gouvernements successifs de Bagdad, bien que sa liste se soit ralliée en 2010 à la grande coalition chiite de Maliki. Alors qu’il réside actuellement en Iran, officiellement pour « études religieuses », il s’est rendu le 26 avril à Erbil, sur invitation du gouvernement kurde, pour discuter de la crise politique, dans une posture de médiateur entre le président kurde et le Premier ministre irakien. Le président de l’Irak, Jalal Talabani était aussi présent, ainsi que les deux leaders de la coalition laïque sunnite, Iyad Allawi et Oussama Noujaifi. Au cours de leur entretien, Moqtada Sadr s’est montré opposé à une motion de censure au parlement pour renverser Nouri Maliki, comme le souhaiteraient les Kurdes et les sunnites, mais appuie le refus d’accorder que ce dernier puisse briguer un nouveau mandat en 2014, comme le Premier Ministre s’y était engagé au début de l’année 2011, avant d’adopter une position plus floue sur cette question. Un proche collaborateur de Sadr a d’ailleurs souligné que l’impossibilité pour le Premier Ministre d’obtenir un troisième mandat doit d’abord être votée par une loi au parlement. Dr. Fouad Hussein, le directeur de cabinet de la présidence kurde, a, dans un communiqué, déclaré que tous les participants à cette réunion ont lancé « un appel pour activer les mécanismes démocratiques de gestion des affaires du pays afin de prévenir les dangers qui menacent la démocratie. La réunion a discuté de la nécessité de rechercher des solutions pour mettre fin à la crise qui met en danger l'intérêt supérieur du pays, en se conformant à l'accord d'Erbil, à la déclaration de Moqtada Sadr et aux articles de la Constitution définissant les règles de prises de décision. »

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