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TURQUIE : LES SERVICES SECRETS AU CŒUR D’UN AFFRONTEMENT ENTRE LA JUSTICE ET LE GOUVERNEMENT


L’enquête qui vise l’Union des communautés kurdes (KCK) en Turquie, accusée d’être une vitrine politique du PKK, a connu un développement inattendu le 8 février, quand le procureur chargé de cette enquête, Sadettin Sarıkaya a voulu interroger quatre anciens agents du MIT, les services de renseignement turcs et son actuel directeur, Hakan Fidan, au sujet de contacts avec le PKK qui avaient eu lieu à Oslo en 2010, comme l’avait reconnu, en octobre dernier, le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan. Hakan Fidan, le chef du MIT, et deux autres anciens dirigeants du MIT ont refusé de se rendre à la convocation et dans un communiqué, le service de renseignement a informé le procureur « qu'il doit demander l'autorisation du Premier ministre, lorsqu'il s'agit de répondre à une enquête le concernant ».

Mais dès le 10 février Sadettin Sarıkaya n’a pas hésité à délivrer un mandat d’arrêt, contre l’ancien chef du MIT, Emre Taner, un ancien responsable, Afet Güneş et deux autres agents encore en activité. Enfin, ce procureur d’Istanbul a demandé à l’un de ses collègues d’Ankara d’interroger l’actuel chef du MIT. Le gouvernement turc s’est rapidement porté au secours de ses agents, en affirmant que ces hommes « n’avaient fait que leur devoir », et le ministre de la Justice a déposé un projet de loi qui protégerait les agents de toutes poursuites ultérieures. Le président Abdullah Gül a qualifié ce bras de fer de « développements malheureux et perturbants » et le ministre de la Défense Ismet Yilmaz a défendu les agents sur la chaîne NTV : « Le MIT a assumé ses responsabilités dans le cadre de la loi. »

L’entêtement du procureur à vouloir mener ces interrogatoires à tout prix lui a valu d’être désaisi de toute l’enquête sur le KCK dès le lendemain, le 11 février, « pour avoir outrepassé ses fonctions », comme l’a annoncé le vice-procureur de la république à Istanbul, Fikret Seçen. Il est remplacé par deux autres magistrats.

Cela n’a pas empêché la police, le 13 février, d’opérer une nouvelle vague d’arrestations dans toute la Turquie, dans les milieux syndicalistes, notamment dans les villes d’Istanbul, d’Ankara et de Diyarbakir, pour soupçons de collusion avec le KCK. Une centaine de personnes auraient été ainsi interpellées. Les locaux de syndicats et les domiciles de leurs dirigeants ont été fouillés.

L’opposition a bien sûr sauté sur l’occasion de mettre en difficulté le gouvernement AKP et a exigé que le Premier Ministre lui-même soit convoqué pour ces négociations, ou tentatives de négociations, avec le PKK, et de vifs débats au Parlement ont accueilli la proposition de loi, qui est finalement passée le 17 février. Dans un discours aux jeunesses de l’AKP, le Premier Ministre avait auparavant justifié le vote de cette loi par le fait que les élus ne devaient pas devenir « les vassaux de la bureaucratie ». Compte tenu de la composition du Parlement, largement majoritaire en faveur de l’AKP, le texte a été voté sans difficulté mais après des débats animés. Kemal Kılıçdaroğlu, le dirigeant du CHP, le principal parti d’opposition, a d’ailleurs déposé au nom de son parti un recours devant la Cour constitutionnelle, pour le faire annuler. Les agents du MİT seront donc à l’abri de toute poursuite judiciaire, pour des activités relevant de leurs fonctions et un procureur ne pourra plus les poursuivre sans autorisation du Premier Ministre.

L’affaire a été abondamment commentée et jugée tant par la presse que par les analystes politiques. Certains y ont vu le signe d’un conflit plus ou moins latent entre les corps judiciaires et policiers, vus comme hostiles à l’AKP et attachés au nationalisme d’opposition, et les services secrets qui seraient contrôlés par Recep Tayyip Erdogan. Mais d’autres faisaient remarquer que la confrérie religieuse Fethullah Gülen est très influente parmi les milieux policiers et qu’il pouvait s’agir aussi de dissensions internes à l’AKP.

Enfin, le fait que des agents secrets prennent contact avec une partie ennemie pour d’éventuelles négociations, sur ordre du gouvernement, n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire de la diplomatie et ne fait scandale que dans l’espace politique turc, fermé à tout compromis et toute reconnaissance des mouvements kurdes. Mais l’impunité judiciaire des services secrets ranime le spectre du JITEM (sans existence officielle légale) et autres commandos spéciaux dont les assassinats et enlèvements ont ensanglanté les régions kurdes dans les années 1990 et qui ont très rarement fait l’objet d’une enquête.

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