Syrie : Formation d'un Congrès national kurde


Longtemps divisés, les Kurdes de Syrie commencent à se regrouper et à débattre de leur projet politique pour l’avenir de la Syrie. Après plusieurs mois d’échanges et de discussions, la plupart des partis politiques kurdes de Syrie ont pu former un Conseil nationl kurde, appelé à représenter les Kurdes de Syrie sur les plans politiques et diplomatiques pour faire entendre leurs revendications et défendre leurs intérêts.

Dès sa formation, le Conseil a lancé une offensive diplomatique en Europe et au Proche-Orient. Le président du Conseil national des Kurdes de Syrie, Abdul Hakim Bashar s’est rendu à Paris fin janvier, après avoir été invité à Londres par le ministre des Affaires étrangères britannique. En France, il a pu rencontrer des responsables du ministère des Affaires étrangères français. Réondant à un journaliste du Nouvel Observateur, Abdul Hakim Bashar explique que son Conseil souhaite être considéré « avec les autres minorités, à égalité avec l'opposition arabe » et rechercher l’appui des gouvernements étrangers à cet effet. Les 15 et 16 janvier derniers, le Conseil national des Kurdes de Syrie a adressé officiellement cette demande au président du Conseil national syrien, Burhan Ghalioun. Questionné sur la relative modération des Kurdes dans les manifestations, le leader affirme au contraire, que toutes les régions kurdes organisent des manifestations, mais que les media arabes ne les filment pas. Les revendications du Conseil national des Kurdes de Syrie s’axent autour d’une Syrie décentralisée et laïque, comme l’explique Abdul Hakim Bashar : « Nous demandons une décentralisation politique car la Syrie est composée de différentes ethnies et religions. Bashar al-Assad a voulu nous monter les uns contre les autres en prétendant que s'il tombe, viendront alors des terroristes islamistes à sa place et d'ailleurs beaucoup l'ont cru. Nous, nous demandons la décentralisation car elle seule peut garantir les droits de toutes les communautés. Une décentralisation dans une Syrie unie. Les Alaouites, proches d'Assad craignent d'avoir de gros problèmes s'il est destitué. Mais avec la décentralisation, leurs droits aussi pourraient être préservés et si l'opposition nous suivait dans cette démarche, ils seraient rassurés. Nous demandons également un Etat laïc alors que l'opposition arabe demande un Etat civil. Or, un Etat civil ne garantit pas la laïcité. Des islamistes peuvent se revendiquer d'un Etat civil. »

Sur la question des revendications proprement kurdes, le CN KS demande : - la reconnaissance du peuple kurde dans la constitution syrienne, - l'annulation des lois et décrets racistes et discriminatoires à l'encontre des Kurdes, - le droit à l'autodétermination mais dans l'unité de la Syrie. Sur la question de la préservation de « l’unité syrienne » il s‘agit, comme pour les Kurdes d’Irak, d’accepter un état de fait imposée aux Kurdes, et de former une association arabo-kurde au sein d’un État décentralisé : « Pourquoi ? Quand la Syrie a été créée, cette unité a été faite par la force. Nous voulons accepter les frontières actuelles par libre choix. Nous sommes le deuxième peuple en Syrie, nous composons entre 15 et 20% de la population et nous voulons être un véritable associé dans le pays. Les Arabes doivent arrêter de dire "ça c'est bon ça c'est mauvais pour les Kurdes". Ce n'est pas à eux de décider de nos droits. Malheureusement, jusqu'à maintenant les négociations avec l'opposition arabe n'ont pas abouti. Ils disent qu'ils donneront plus après le changement mais cela nous inquiète. Nous pensons que si aujourd'hui ils ne nous donnent rien, ils ne nous donneront rien demain non plus et n'établiront pas non plus la démocratie. Si les Alaouites, les Druzes, les chrétiens ne sont pas vraiment dans la révolution syrienne c'est parce que l'opposition n'a pas pu les convaincre, n'a pas su les rassurer sur le fait que le changement de régime est dans leur intérêt. Deux choses vont les rassurer : la décentralisation et une vision politique claire qui montre que les communautés sont associées. Il ne faut pas que l'opposition syrienne distribue les droits mais il faut que tous soient associés, il faut que cette pensée de "nous sommes les dominants et nous vous distribuons des droits" soit écartée. »

Les 28 et 29 janvier, plus de 200 hommes politiques kurdes venus de tous les pays se sont réunis en conférence à Erbil, sur l’invitation du président de la Région du Kurdistan d’Irak, afin de débattre de la situation en Syrie et de s’entendre sur des objectifs communs. Parmi les leaders des partis kurdes syriens figuraient des personnalités indépendantes, et, bien sûr, les dirigeants de partis ayant rejoint le Conseil national syrien.

Les buts de cette conférence ont été annoncés par son président, Ali Shindin, sur le site Aknews : « Les leaders kurdes discuteront de la question kurde en Syrie, comment traiter avec l’opposition syrienne et comment instaurer les droits kurdes en Syrie. Les conclusions de la conférence seront soumises ultérieurement au groupe d’opposition du Conseil national syrien, de sorte qu’ils puissent traiter avec les Kurdes en fonction de leur présence et de leur poids, maintenant et dans le futur. »

Burhan Ghalioun, à la tête du Conseil national syrien, s’est d’ailleurs rendu à Erbil en début de mois pour y rencontrer Massoud Barzani, et apaiser les inquiétudes des Kurdes suscitées par la présence de mouvements arabes religieux au sein de l’opposition. Selon le journal Rudaw, le Syrien aurait assuré au président kurde ses intentions de garantir les droits de ses compatriotes en Syrie. Abdul-Bast Sayda, un Kurde membre du comité exécutif du Conseil national syrien, qui accompagnait Burhan Ghalioun lors de cette rencontre a assuré que l’attitude du président Barzani à l’égard du Conseil national syrien « aurait changé » après cette rencontre. Les Kurdes de Syrie se plaignent en effet de voir leurs revendications négligées ou mises de côté par l’opposition arabe et dix partis kurdes ont boycotté la réunion fondatrice du CNS, qui a eu lieu à Istanbul en septembre dernier, par méfiance ou hostilité à la Turquie. Les mouvements kurdes absents ont alors fondé leur propre Conseil national du Kurdistan mais dans l’ensemble, les partis kurdes de Syrie restent divisés sur l’adhésion au CNS. Abdul Bast Sayda milite lui même activement pour rallier le plus de Kurdes possible au CNS et souhaite une « unification des Conseils nationaux syrien et kurde », en envisageant une future rencontre à Erbil, ce qui permettrait d’ailleurs aux Kurdes d’Irak d’exercer une influence sur la question syrienne et l’opposition, au lieu de laisser le champ libre à la seule Turquie.

Mais lors de son discours à cette conférence, Massoud Barzani a affirmé que la Région du Kurdistan ne souhaitait pas « interférer dans les affaires des Kurdes de Syrie », mais qu’elle offrait une aide et un soutien à leurs décisions. « Mais, a ajouté le président, « à condition que vous restiez unis dans cette période sensible et que vous évitiez les conflits internes. La situation est importante pour nous car (la Syrie) est un pays voisin, nous avons une longue frontière avec elle, et plus de deux millions de Kurdes y vivent. C’est important de savoir quel sera son futur. » Le président kurde a poursuivi en disant que « l’époque de négation des Kurdes était révolue ».

S’ils n’étaient pas présents à la conférence d’Erbil, les dirigeants du Conseil national syrien ont cependant envoyé une déclaration en forme de mea culpa, qui a été lue, reconnaissant que « toutes les forces politiques en Syrie avaient nié les droits des Kurdes et que leurs soutiens n’avaient pas été ce qu’ils auraient dû être. » Le CNS a appelé à la reconnaissance du peuple kurde en tant que tel et à lui octroyer ses droits. Dans la déclaration finale, la violence des forces syriennes contre les manifestants a été dénoncée, et l’accent a été mis sur l’importance d’une coopération entre les Kurdes hors et dans le territoire syrien.

Malgré cela, les participants sont restés divisés sur plusieurs points, à commencer par la question d’une intervention militaire étrangère en Syrie. De même, Jawad Mella, le Secrétaire général du Congrès national kurde a appelé à la création d’un gouvernement autonome en Syrie, et s’est dit favorable à une intervention étrangère pour chasser Bashar Al Assad du pouvoir. « Une intervention internationale est la seule solution, parce que nous avons déjà connu l’expérience du régime de Saddam Hussein, qui ne serait jamais tombé sans une intervention extérieure. » a-t-il déclaré à l’AFP. « Le Baath syrien est de même nature que le Baath irakien, et rien ne pourra l’éliminer hormis une intervention extérieure. C’est la seule solution. »

Saadeddin Al-mulla, un dirigeant du parti Démocratie a par ailleurs fait remarquer que des interventions étrangères étaient actuellement déjà en cours en Syrie, celle de l’Iran qui soutient le régime, et celle de la Turquie qui soutient l’opposition. Ainsi, l’ONU pourrait utiliser le chapitre VIII de sa charte, qui prévoit toutes sortes de mesures, dont une intervention militaire, en cas de menace pour la paix ou d’agressions contre un pays.

Hamid Darwish, secrétaire du Parti kurde progressiste de Syrie, appuie lui aussi une demande auprès de l’ONU : « Si la Ligue arabe ne peut imposer ses solutions, le cas devra passer au Conseil de sécurité qui ne peut rester spectateur devant ce qui se passe dans ce pays. » Mais le Parti démocratique du Kurdistan a exprimé, lui, ses réticences à ce sujet, par la voix de son leader Abdul Hakim Bashar : « Il est trop tôt pour parler d’une intervention internationale, et je pense que nous devons chercher une solution nationale avant une pression internationale dans les domaines politique, économique, ceux des media ou de la diplomatie. »

Sur la question de l’auto-détermination des Kurdes syriens, le président du Conseil national des Kurdes de Syrie, Abdul Hakim Bashar, a répété ce qu’il avait dit à Paris sur la décentralisation dans une Syrie unie, et se dit favorable à un référendum sur cette question : « C’est au peuple kurde de décider ce qu'il veut, et son droit à l'autodétermination se fera dans le cadre de l'unité de la Syrie et sur le principe de la décentralisation. » Saad Adin Mullah, membre de l'Union patriotique du Kurdistan de Syrie, appuie lui aussi un referendum, dont les options seraient « décentralisation, autonomie ou fédéralisme ». Quant à Jawad Al Mulla, dirigeant du Congrès national kurde, il appuie un gouvernement (autonome) kurde en Syrie, plus à l’instar du Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak : « Mais comme pour le moment, la rue et les partis politiques ne sont pas d'accord entre eux, il vaut mieux laisser cette question pour après la chute du régime. Il y aura alors un referendum pour déterminer si les Kurdes veulent rester dans le cadre de la Syrie ou opter pour leur indépendance. » De son côté, Hamid Darwich, secrétaire du Parti progressiste kurde de Syrie, a rejeté le modèle d’une large autonomie, telle qu’elle s’applique au Kurdistan d’Irak : « Nous n'allons pas obtenir la même chose que les Kurdes irakiens car les circonstances sont différentes. Nous demandons que nos droits nationaux soient inscrits dans la Constitution et qu'ils soient approuvés par nos frères arabes. »

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