Sheikh Sayyid Abu'l Wafa al-Kurdî, qui s'endormit kurde et se réveilla arabe

Dans le Masnawî de Rûmî, la XIVème histoire, celle de la compétition du peintre chinois et du peintre grec (qui reprend une légende grecque antique) est suivie, comme les autres historiettes d'un poème didactique, dont l'intention est énoncée dès le premier vers : "La connaissance du cœur est préférable à celle des écoles". 

Se fondant sur l'illettrisme du Prophète, il prend ensuite pour modèle un certain Kurde, ayant appris l'arabe en une nuit, la connaissance lui étant tombée toute cuite dans le bec (ou dans le cœur ) :

"Apprends ce mystère, 'la nuit dernière, j'étais un Kurde,
et ce matin, je suis devenu un Arabe.
Ce mystère de 'la nuit dernière' et de 'ce matin'
Te guide sur la route qui te mène à Dieu"

Ce Kurde du 'mystère de la nuit' est le sheikh Sayyid Tadj al-Dîn Abu-l Wafa al-Kurdî, connu aussi comme étant le grand-père d'un autre mystique, Husam al-Dîn Çelebî, fils du chef des akhis de Konya, à qui Rûmî dédia précisément son masnawî, en faisant aussi son nakib, son représentant et son remplaçant (calife), et qui devint le sheikh de sa communauté après lui. Sa famille, originaire d'Urmiah avait émigré pour Konya en 1225, sans doute dans le mouvement de fuite vers l'ouest des Iraniens devant l'avancée mongole. 

Mais ce grand-père kurde, Abu'l Wafa, mourut, lui, à Bagdad, en 1107. Ses biographes le disent grand gnostique, mais illettré, ce qui veut dire qu'il ne maîtrisait pas l'arabe. Mis un jour dans l'embarras par des membres de sa communauté, qui le défièrent de prêcher à la mosquée (ce qui impliquait forcément que ce fusse en arabe), il répondit à ses détracteurs que si Dieu le voulait, il prêcherait le lendemain, en les conviant à son sermon. Il passa donc une nuit en prière, et vit en rêve le Prophète qui lui assura que Dieu se manifesterait en lui au bon moment, au moyen de ses attributs (qui sont aussi deux de Ses noms), al-'Alim, le Savant et al-Hakim (le Sage). 

Le lendemain, devant un public tout prêt à la risée, il monta en chaire et commença son prêche par : "Cette nuit, je me suis endormi kurde et ce matin je me suis levé arabe." Et il leur fit un beau sermon, très savant et très éclairé, surprenant l'assemblée.

Avant Husam al-Dîn Çelebî, Rûmî avait élu à la fois au même titre de sheikh et calife et dans son cœur, pour succéder à Shams al Dîn Tabrizî, un orfèvre, Salah al-Dîn, lui aussi illettré, ce qui avait soulevé une fois de plus les soufis contre le favori de Rûmî. Certains en venaient même à regretter Shams al-Dîn. Le grand-père kurde de Husam al-Dîn et son apprentissage miraculeux de l'arabe venait donc à point pour répliquer aux critiques passées des derviches.


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