TARIQ AL HASHIMI ACCUSÉ DE TERRORISME S’ENFUIT AU KURDISTAN


Alors que les troupes américaines venaient tout juste de se retirer complètement d’Irak, le 19 décembre, trois des gardes du corps d’un des deux vices-présidents irakiens, Tareq al-Hashimi, étaient arrêtés et accusés d’activités terroristes. Le Premier Ministre Nuri Al-Maliki demandait le même jour qu’un autre haut responsable politique sunnite, pour son adjoint, Saleh Al-Mutlak, soit démis de ses fonctions, tandis qu’Al-Hashimi et le reste de ses gardes étaient interdit de sortir du territoire. Le porte-parole de la Sécurité de Bagdad, le général en chef Qassim Atta, a indiqué que la nuit précédente, Tariq Al-Hashimi avait été intercepté alors qu’il s’apprêtait à prendre un vol pour la ville kurde de Suleïmanieh, où il se rendait pour rencontrer le président Jalal Talabani. Sa voiture personnelle a été confisquée par les services secrets de la Défense irakienne. Le vice-président n’a pu prendre son vol que grâce à l’intervention personnelle de Jalal Talabani.

La Sécurité irakienne soupçonne Tarek Al-Hashimi d’avoir commandité l’attentat à la voiture piégée contre le parlement qui, en novembre dernier, avait fait une victime et blessé trois autres membres parlementaires, dont un Kurde. Les deux politiciens appartiennent au bloc rival de Maliki, celui d’al-Iraqiya, dont les 82 députés viennent tout juste d’entamer un boycott au parlement irakien pour protester contre « une monopolisation du pouvoir » par le Premier Ministre. Saleh Al-Mutlak, plusieurs fois accusé par ses détracteurs de soutenir en secret l’ex-Parti Baath, a répliqué sur sa propre chaîne de télévision, Babiliyah, que Nuri Al-Maliki était « pire que Saddam Husseïn ». Ce dernier n’a cessé de réaffirmer sa détermination à mener jusqu’au bout le processus judiciaire, et a indiqué, par le biais de son porte-parole qu’aucune « médiation » (probablement kurde) ne le dissuaderait de mettre le vice-président irakien en état d’arrestation et qu’ils lui avaient donné 48 h pour prouver l’innocence de ses gardes du corps.

Les « confessions » des gardes du corps de Tarek Al-Hashimi, retransmises sur des chaînes télévisées, sont dénoncées par le camp des Arabes sunnites comme une machination ourdie par le Premier Ministre chiite pour abattre ses puissants rivaux d’Al Iraqiyya qui boycottent actuellement le parlement et le gouvernement de coalition.

Quant à l’accusé, il a fait savoir, dans une conférence de presse donnée à Erbil, qu’il était « prêt à être jugé » à condition que son procès ait lieu au Kurdistan d’Irak, où il a trouvé refuge, et non en Irak même, dominé par les chiites. En plus du transfert de son dossier au Kurdistan, Tarek Al Hashimi réclame également la présence de représentants de la Ligue arabe pour veiller sur la régularité de l’enquête et des interrogatoires.

La riposte de Nouri Al-Maliki ne s’est pas fait attendre. Dès le lendemain de la conférence de presse d’Al Hasimi, le 21 décembre, il s’adressait au Gouvernement régional du Kurdistan pour qu’ils remettent le vice-président sunnite à la Justice irakienne, et rejetait tout rôle de la Ligue arabe dans cette affaire qu’il qualifiait de « criminelle ». Alors que le dernier convoi de soldats américains avait quitté l’Irak, le gouvernement américain, face à cette crise inattendue, a exprimé son « inquiétude au sujet de ces développements et a exhorté « toutes les parties à oeuvrer pour résoudre leurs divergences de façon pacifique, à travers le dialogue, de façon respectueuse de l'Etat de droit et du processus politique démocratique ».

Avec la « fuite » d’Al Hashimi au Kudistan, plus que le président de l‘Irak, Jalal Talabani, c’est le président de la Région du Kurdistan, Massoud Barzani, qui se trouve dans une position clef dans cette médiation, puisque c’est sous sa « protection » que Tarek Al Ashimi s’est placé en réclamant d’être jugé à Erbil, et Nouri Al Maliki ne s’y est pas trompé quand il a sommé les Kurdes de faire face à leur « responsabilité » en lui livrant le vice-président. De même, n’ayant plus en Irak qu’une présence diplomatique, les Etats-Unis ont besoin plus que jamais de la médiation kurde entre les sunnites et les chiites irakiens.

Massoud Barzani a lancé très vite un appel allant dans le sens du dialogue et de l’apaisement, en proposant qu’une « conférence nationale » se tienne afin de résoudre la crise politique et d’éviter une aggravation des conflits. Mais Nouri Al Maliki a rejeté cette proposition, qu’il juge « inappropriée » et le porte-parole du Premier Ministre, Ali Al-Mussawi, a même jugé « insultant » pour les proches des victimes de l’attentat cette proposition de conférence générale entre les politiciens irakiens.

De son côté, la porte-parole d’Al Hashimi, Maysoun al Damalouji, a assuré que le vice-président prouverait son innocence, en ajoutant que toute cette affaire n’était qu’un « jeu politique » de la part de Maliki.

Les relations, très tendues entre Maliki et le gouvernement kurde, avaient pourtant vu l’amorce d’un compromis, depuis que le Premier Ministre irakien s’était engagé, par écrit, à un partenariat dans la direction politique de l’Irak et à travailler à un accord sur la gestion des revenus pétroliers kurdes. Mais le refus des Kurdes de livrer Tarek Al Hashimi aux chiites n’a fait qu’envenimer les rapports entre Erbil et Bagdad. Le 23 décembre, Fuad Hussein, chef du cabinet de la présidence kurde, a clairement fait savoir que le Gouvernement régional du Kurdistan ne renverrait pas Tarek Al Hashimi à Bagdad, qualifié d’ « invité » : Mais il a ajouté : « Nous sommes prêts à organiser un procès régulier pour Hashimi dans la Région du Kurdistan, si les autorités judiciaires irakiennes l’acceptent. »

Secondant les Kurdes dans leur tentative d’apaisement, les Américains insistent également sur la reprise du dialogue entre les camps rivaux. Selon la chaîne arabe Al-Hurra, Joe Biden, le vice-président des Etats-Unis a personnellement appelé Maliki à cet effet, mais sans succès apparent. Il a aussi joint au téléphone le président du Kurdistan, Massoud Barzani, pour discuter de la situation et réitérer le soutien américain à un processus de dialogue entre les leaders irakiens.

Premiers effets de ce bras de fer ? Quelques jours plus tard, les attentats se sont multipliés à Bagdad, surtout dans les zones chiites, faisant plus de 50 victimes et près de 200 blessés, ce qui peut laisser craindre une reprise de la guerre civile en Irak, alors que les troupes américaines ne sont plus sur le terrain. Le 26 décembre, c’était au tour du groupe parlementaire Al-Iraqiya de rejeter l’invitation du Conseil des ministres d’une réunion des principaux leaders politiques encore en place à Bagdad pour résoudre la crise. Motif de ce refus : le fait que les parlementaires sunnites aient été mandés par le gouvernement et non par le groupe des députés chiites de la liste Al Dawa : « Nous ne sommes pas des employés du gouvernement » a ainsi résumé un député d’Al Iraqiya.

Pour finir, le parti chiite religieux d’Al Sadr a appelé à des élections anticipées, appel relayé par Massoud Barzani comme un moyen de débloquer la situation, au moins sur le plan politique. S’exprimant sur Al-Jazeera, le président du Kurdistan a estimé que l’Irak connaissait sa crise la plus dangereuse depuis la chute de l’ancien régime et que le fédéralisme était la seule solution pour la survie de l’Irak, alors que de plus en plus de voix sunnites s’élèvent pour réclamer un statut identique à celui dont jouissent les Kurdes dans 3 provinces.

S’invitant soudainement dans le conflit, la Turquie, qui poursuit plus que jamais sa politique d’interventionnisme au Moyen-Orient, a annoncé le 26 décembre qu’elle ne « s’opposerait pas » à la venue de Tarek Al Hashimi sur son territoire, annonce qui, jusqu’ici a eu peu de succès, même du côté sunnite. Mais il est probable que le gouvernement d’Erdogan surveille attentivement le regain de pouvoir que la situation donne au Kurdistan d’Irak, comme le fait remarquer Gala Riani, analyste à l’IHS Global Insight, qui reprennent ainsi leur position de « faiseur de rois », un peu amoindrie devant l’autoritarisme croissant de Maliki et la concentration des pouvoirs dans sa main. De plus, l’appui américain qui attend d’eux qu’ils aident à résoudre la crise leur permet de renforcer leurs demandes envers le pouvoir de Bagdad, tout en essayant de mettre fin à la crise, dans un statut d’arbitre.

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