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Émeutes islamistes à Zakho


Une émeute a soudainement éclaté, le 3 décembre, dans la ville de Zakho, après qu’un imam ait fustigé les « boutiques d’alcool » et les « centres de massage chinois » lors de son sermon du vendredi. Au sortir de la mosquée, un groupe d’agitateurs a appelé à la destruction de ces boutiques et a commencé d’attaquer et de brûler des échoppes d’alcool, un commerce principalement exercé par les chrétiens et les yézidis. Un centre de massage et quatre hôtels ont été également pris pour cible.

Prises de court, les forces de sécurité ont cependant gardé leur sang-froid, évitant en cela de répéter les erreurs de Suleïmanieh quand, au printemps dernier, des tirs avaient été échangés dans les manifestations. Les quartiers en proie aux émeutes et au pillage ont été circonscrits et les blessés figurent majoritairement parmi les policiers, sans qu’aucune mort ne soit à déplorer.

Très vite, les images diffusées sur le web, venant de téléphones portables appartenant aux pillards eux-mêmes, montraient une foule des plus disparates, où à côté d’adultes entonnant des slogans religieux, on peut voir de très jeunes adolescents en profiter pour se servir dans les boutiques d’alcool, ce qui laisse fortement douter de leur motivation religieuse.

Dans la soirée, les attaques se sont portées sur la ville de Sumaili, à 15 km de Duhok, où vivent 200 familles chrétiennes, au village de Shiuz (180 familles chrétiennes), et dans la ville de Deraluk, où la police est finalement intervenue.

De l’avis de la majorité des media et de la population, il s’agissait plus d’une émeute visant les deux partis au pouvoir, le PDK et l’UPK, pour des raisons plus sociales et politiques que confessionnelles, même si des groupuscules islamistes réclament régulièrement du gouvernement qu’il interdise la vente d’acool. La riposte a été immédiate et a visé plusieurs locaux de l’Union islamique du Kurdistan (KIU), immédiatement mise en cause par des membres ou sympathisants du Parti démocratique du Kurdistan, tandis que plusieurs membres et dirigeants du parti islamiste étaient arrêtés. Le KIU a vu brûler plusieurs de ses locaux à Zakho, Duhok, Simel et Erbil, en « représailles » par une foule en colère. Il a alors publié un communiqué condamnant à la fois les émeutes de Zakho (et niant en être l’instigateur) et les attaques contre ses bureaux. Le ministre de l’Intérieur a, dans la soirée, émis un communiqué dans lequel il condamnait toutes les violences commises et promettaient qu’elles feraient l’objet de poursuites judiciaires.

Dès le lendemain, le président du Kurdistan, Massoud Barzani, se tendait à Zakho et condamnait les troubles de la veille, qu’il estimait « prémédités ».

« Je condamne ces actes illégaux. J’appelle le peuple de la Région du Kurdistan à préserver nos traditions de coexistence religieuse et ethnique. J’ai ordonné la création d’une commission qui enquêtera sur ces troubles, et que les responsables soient traduits en justice. »

« Protéger l’harmonie entre les communautés kurdes n’est pas de la seule responsabilité du gouvernement du Kurdistan, c’est de la responsabilité de tous et nous ne permettrons à personne de menacer cette harmonie » a,pour sa part, déclaré le chef de la police de Duhok, Ahmed Doski.

Le 5 décembre, on pouvait craindre une propagation des émeutes, quand à Suleïmanieh, un centre de massage asiatique était brûlé par des manifestants inconnus, sans faire de blessés. Le maire de Suleïmanieh, une ville fréquemment en proie à une agitation sociale et politique, contrairement à Zakho ou Duhok, Zana Hamasalih, a accusé des « saboteurs » d’être à l’origine de l’incident.

Malgré cet incident, les autres gouvernorats, celui d’Erbil et celui de Ninive, assuraient qu’il ne s’agissait que d’agitations locales et ne craignaient pas une contamination. Le gouverneur d’Erbil a même indiqué n’avoir pris aucune mesure particulière de sécurité, et que la situation était « stable ».
L’origine des troubles a suscité nombre de versions et de commentaires dans les media kurdes et pami les observateurs politiques. Les uns y voient surtout une agitation sociale, les autres cherchent une instigation étrangère, rappelant le soutien du GRK à la révolution syrienne ou bien ses conflits récurrents avec le gouvernement de Bagdad. Quant à l’imam dont le prêche a déclenché les émeutes, il a nié toute responsabilité dans ces attaques. Convoqué par la commission d’enquête et s’exprimant aussi dans la presse, Mala Ismaïl Osman Sindî s’est défendu en disant qu’il n’était pas le seul, ni le premier religieux à protester publiquement contre les centres de massage chinois (qui semblent rencontrer un certain succès au Kurdistan) : « Tout le monde en parle, et je suis peut-être le dernier à avoir abordé cette question. J’ai seulement dit qu’au lieu de centres de massages, on devrait construire des mosquées. »

Un habitant de Zakho, qui assistait au prêche, rapporte au journal Rudaw qu’ « après que le mollah a parlé des centres de massage, un homme s’est levé et a crié : « Puisqu’il y a des choses ‘haram’ à Zakho, nous ne devons pas les accepter et nous devons les détruire. » Omar Sindî a confirmé la scène : « Mais je lui ai dit que s’il partait attaquer les centres avant que le sermon soit terminé, sa prière ne serait pas acceptée par Dieu. Cette personne est membre du KIU. »

Le PDK et le KIU n’ont ainsi cessé de s’accuser mutuellement d’être à l’origine des violences, le PDK s’en servant comme prétexte pour mettre à sac les locaux du KIU, et ce dernier pour nuire à l’image de gouvernement et de la Région, ou bien servant des intérêts étrangers. Mais tous sont unanimes pour douter qu’un seul sermon par un mollah sans grande envergure de Zakho ait pu spontanément embraser toute une foule devenue soudainement extrémiste.

Le vendredi suivant celui de l’émeute, (le vendredi étant un jour de prêche religieux et traditionnellement choisi pour les manifestations et les protestations au Moyen-Orient) aucun trouble n’est survenu dans toute la Région, même si la police de la province de Duhok a été mise en état d’alerte.

Quant aux chrétiens de Zakho, ils se disent peu effrayés par une possible répétition des attaques, insistant sur la longue cohabitation amicale avec les musulmans kurdes, la plupart y voyant une menée de partis politiques opposés au gouvernement. Dans une interview donnée le 15 décembre, au journal Rudaw, Amir Goka, député chrétien à la tête du bloc du Conseil national des Chaldéens et des Assyriens au Parlement d’Erbil, expliquait que ces attaques restaient totalement inexplicables et imprévisibles pour les habitants de Zakho, musulmans, yézidis et chrétiens et qu’il songeait, lui aussi, à une attaque plannifiée, pour porter atteinte à la réputation de tolérance religieuse de la Région du Kurdistan.

Commentant les événements, Mahmoud Osman, député indépendant à la tête de la coalition kurde au parlement de Bagdad (coalition qui rassemble aussi bien la liste majoritire de l’Alliance du Kurdistan que le KIU) y voit les agissements d’États voisins désireux d’ébranler la stabilité politique du Kurdistan : « Je soupçonne des milieux étrangers, comme l’Iran, la Syrie et la Turquie, qui ne sont pas amis de la Région du Kurdistan, et qui ne reconnaissent rien de ce qui se nomme le peuple kurde, d’être derrière les récents incidents qui se sont produits à Zakho et Duhok. » a déclaré le deputé au journal Aswat al Iraq. « Il se peut que ces États aient interféré, afin de miner la situation dans la Région du Kurdistan. »

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