'Le seul moyen pour l'Irak de redevenir un État centralisé est que le Kurdistan proclame son indépendance'

©Rudaw.net

Personnage parfois controversé, qualifié de 'caméléon', Hassan Alawi est aujourd'hui un intellectuel, un écrivain et un député du Parlement irakien de la liste Iraqiyya, la deuxième force politique du pays après celle de Nouri Al-Maliki, une coalition de sunnites et de chiites 'laïcs', mais plutôt considérés comme pro-arabes et donc peu enclins à soutenir les vélléïtés indépendantistes des Kurdes, comme en témoignent les relations très peu cordiales des élus de l'Alliance kurde et de ceux d'Al-Iraqiyya dans les régions mixtes de Ninive et  Mossoul. Le nº 2 de cette liste n'hésite cependant pas, dans ses vœux d'avenir, à céder Kirkouk aux Kurdes et à souhaiter même une indépendance kurde, pour le bien d'un État irakien qui pourrait alors redevenir centralisé. 

Si les sympathies pour les Kurdes ne sont pas rares parmi les communistes irakiens, ou certains chiites, c'est un peu plus savoureux de lire des appels à l'indépendance émanant d'un des fondateur du Baath irakien, ancien proche de Saddam Hussein. Ses jugements sur les faiblesses et les erreurs historiques des Kurdes n'en ont que plus d'intérêt : un vétéran de la politique irakienne pose un regard original sur sur le passé irakien et sur la question kurde en général. 


Rudaw : Vous avez, une fois, interviewé Saddam Hussein et publié cette interview sous le titre "100 heures avec Saddam Hussein". Des gens affirment maintenant que le Premier Ministre Nuri al-Maliki suit les traces de Hussein. Croyez-vous qu'il y aura un autre Saddam en Irak ? 

Hassan Alawi : Saddam était le produit d'une période historique spécifique qui est maintenant révolue. En termes de personnalité, la dictature n'est pas un vêtement que tout le monde peut endosser. La dictature nécessite du charisme et de la force. Un dictateur ne doit pas avoir de failles dans sa personnalité et ne doit pas être hésitant. C'est quelqu'un qui s'isole de son entourage. Les dictateurs n'ont pas de sectes. Ils ont leur propre idéologie et agissent en fonction d'elle. C'est pourquoi il est très difficile de trouver un dictateur qui est un agent d'autres personnes, parce que les dictateurs ne travaillent pas pour le compte des autres. Ils peuvent nouer des alliances avec de grandes puissances mais ils ne deviennent jamais des agents parce que, en fin de compte, ils travaillent pour leurs propres intérêts. Il est difficile de trouver ces traits chez Maliki. Maliki n'est pas ce genre de personnalité et l'époque est différente de celle de Saddam. Nous sur-schématisons la politique en déclarant qu'une nouvelle dictature voit le jour en Irak. Les dictatures émergent dans des États centralisés. 


 Rudaw: Mais le centralisme est-il vraiment fini en Irak ? 

Hassan Alawi : Il n'y a plus de centralisme en Irak. Une dictature s'appuie principalement sur le pouvoir de sa capitale, c'est-à-dire le pouvoir central. Maliki ne contrôle même pas entièrement Bagdad, comment pourrait-il devenir un dictateur ? Mais, bien sûr, centralisme ne veut pas dire nécessairement dictature. Y a-t-il un président avec un pouvoir plus centralisé que celui des USA ? Y a-t-il dans le pays une seule voix qui puisse rivaliser avec la sienne ? Est-ce que même le Congrès peut se dresser contre lui ? Les USA sont un pays où le président peut même apposer son veto aux décisions du Congrès et c'est pourtant un État fédéral. Quand nous parlons d'un État centralisé, cela ne veut pas dire que le statut des régions doit être abrogé. C'est une question constitutionnelle et la constitution énonce que l'Irak est un État fédéral. Où sont les forces de Maliki, dans le cas présent ? Peut-il envoyer des troupes à Erbil ? Je pense qu'il est exagéré de dépeindre Maliki comme un nouveau Saddam.


Rudaw: Écrivain, vous étiez proche de Saddam. Avez-vous jamais prédit qu'il pouvait devenir un dictateur ? 

Hassan Alawi : À l'époque, j'étais un décideur. J'étais l'un des fondateurs du Parti Baath et je suis plus âgé que Saddam de trois ans. Il était de la deuxième génération de Baathistes. C'était une génération anti-révolutionnaire et anti-communiste. Moi, j'appartenais à la première génération. C'est le système irakien qui a créé la dictature. Même sans Saddam, quelqu'un serait devenu dictateur. La raison pour laquelle j'ai coutume de dire que les leaders du Parti Baath étaient tous prêts à devenir dictateurs, c'est parce que le régime et le système le permettaient. C'était un régime à parti unique et à idéologie unique.

 Rudaw: Mais Ahmed Hassan al-Bakr (le président d'Iraq avant Saddam) n'est pas devenu un dictateur semblable à Saddam ? 

Hassan Alawi: Ahmed Hassan al-Bakr venait d'un establishment militaire qui avait ses propres lois, ses propres règles de comportement. Il vous apprenait à diriger… Saddam n'a été formé nulle part. Sa seule niche était le parti et il était un produit de ce parti. Et ce parti se qualifiait lui-même d'avant-gardiste. Dans mon livre, L'État de l'organisation secrète, j'ai montré que l'establishment militaire a été moins violent que ce régime d'organisation secrète. C'est pourquoi quand le Parti Baath est parvenu au pouvoir en 1963, alors que Abdul-Salam Aref était en exercice, toutes les forces de gauche le soutenaient parce qu'elles croyaient qu'un régime issu d'un coup d'État militaire valait mieux qu'un régime issu d'une organisation secrète.

Rudaw: N'y-a-t-il aucune possibilité que l'Irak puisse retourner à un système centralisé ?

Hassan Alawi : Le seul moyen pour l'Irak de redevenir un État centralisé est que le Kurdistan proclame son indépendance. Je suis un nationaliste arabe très fervent et j'appelle à un Kurdistan indépendant tout en souhaitant un État arabe centralisé. Ce qui a empêché jusqu'ici l'Irak de redevenir un État centralisé fort est la Région du Kurdistan. Le Kurdistan doit avancer avant que l'Irak ne devienne un État centralisé. Le Kurdistan n'a aucun lien de quelque sorte – peuple ou terre – avec l'Irak et n'a jamais fait partie de l'Irak. Ce n'est une partie de l'Irak que sur les cartes politiques et non géographiques. Le Kurdistan ne fait pas partie de l'espace géographique arabe.

Rudaw: Où commence cet espace géographique ? 

Hassan Alawi: Si les Kurdes veulent exercer l'auto-détermination, ils doivent gagner un grand nombre de voix aussi parmi les Arabes. Ce qui entrave la création d'un État kurde, ce ne sont pas les pays voisins, mais les zones géographiques que les Kurdes revendiquent pour leur État et qui ne soutiennent pas la cause de l'indépendance. La carte kurde qui s'étend à Mandali et Kut n'aide pas à l'indépendance.  

Rudaw: Kirkouk est au cœur du combat kurde et de leurs revendications depuis les années 1960. Comment les Kurdes pourraient déclarer l'indépendance s'ils ne récupèrent pas ces régions ? 

Hassan Alawi: Je suis un ami des Kurdes et de leur cause. J'ai publié il y a 50 ans un article sur le droit des Kurdes à l'indépendance. J'ai même devancé Hadi Alawi (mon frère) à cet égard. C'est mon frère aîné, c'est vrai, mais j'ai soutenu la cause kurde avant lui.

 Rudaw: En tant que député, que pensez-vous du problème de Kirkouk ?

Hassan Alawi: Quelle est la valeur de cette terre ? Qu'ai-je à faire d'un morceau de terre brûlée où des gens se font tuer tous les jours ? Je ne veux pas d'une telle terre. La terre n'est pas sacrée. Il y a un vieil adage arabe qui dit que la meilleure place est celle où l'on vous respecte. Pourquoi des gens devraient se faire tuer génération après génération pour quelques kilomètres de terre ? Si l'on compare, on peut voir que la population au Kurdistan vit dans de meilleures conditions. Je ne parle pas d'identité nationale. Je parle de dignité humaine. Dans les conditions actuelles, le sang humain ne vaut pas grand-chose à Kirkouk. Le sang des professeurs et des chercheurs ne vaut pas grand-chose ; les enfants sont enlevés ; les femmes violées ; et les églises brûlées. Combien de temps cela va continuer ? Je veux que cela cesse. Il faut donc créer une administration kurde à Kirkouk le plus vite possible et il faut l'annexer à la Région kurde… Je pense qu'il faut voir au-delà des divisions administratives et accepter que Kirkouk devienne une partie du Kurdistan afin que les habitants de Kirkouk  puissent vivre comme les gens d'Erbil ou de Sulaimani et non sur une terre brûlée.  

Rudaw: Les leaders politiques ici sont critiqués pour ne pas avoir appliqué l'article 140 qui a été créé pour résoudre la question de Kirkouk après la chute du régime baathiste. Selon vous, quelle est la raison pour laquelle la question de Kirkouk n'a pas été réglée ?

Hassan Alawi: Je ne peux parler qu'en tant qu'observateur et chercheur sur la question kurde. Ce qui s'est passé avec l'article 140 est la même chose qui s'est produite avec le Traité de Sèvres (1920) que les Kurdes n'ont pas utilisé à leur avantage. Ajoutons à cela les 14 points du président des États-Unis d'alors, Woodrow Wilson. La raison à tout cela est une suite d'occasions manquées qui sont partie intégrante de la politique kurde depuis presque un siècle. Pour les Kurdes, la révolution est plus importante que ses résultats. Les Kurdes sont comme les chiites. Ils font des révolutions et puis laisse le pouvoir à quelqu'un d'autre. Les Kurdes manquent d'une compréhension du pouvoir et de la gouvernance et ont peur de l'État… Des Kurdes se plaignent que les Arabes ne les aident pas à créer un État. Depuis quand une nation a créé un État pour quelqu'un d'autre ? Que peuvent faire pour vous les Arabes, les Turcs et les Persans ? Vous ne devez compter que sur votre propre combat. Maintenant vous avez une nation, sans qu'il soit fait beaucoup de bruit à ce sujet. Pourquoi ne pas purement et simplement former un État ?

Rudaw: Les leaders kurdes sont critiqués pour ne pas avoir pris Kirkouk en 2003 et proclamer un État. Pensez-vous que cette critique soit fondée ?

Hassan Alawi: Oui, elle l'est. Cela s'est déjà produit, encore et encore au cours de l'histoire. Quand l'Empire ottoman s'est effondré, les Turcs ont formé leur propre nation. Mais pourquoi les Kurdes n'ont pas fait de même ? Les Kurdes ont peur de fonder un État. 

Rudaw: Vous voulez dire qu'ils ont peur d'administrer un pays ?

Hassan Alawi: Non, les Kurdes ont la phobie de l'État. Actuellement, si je parle d'un État kurde, beaucoup de Kurdes vont dire que je mens. Mais ils doivent me soutenir. De qui avez-vous peur, en tant que Kurdes ?  Avec qui avez-vous passé un accord au sujet de ce que vous craignez tant ?  

Rudaw: Eh bien, les Kurdes disent que nous avons un pacte social et politique que l'on appelle la constitution irakienne, laquelle garantit les droits des Kurdes. 

Hassan Alawi: Laissez-moi vous dire quelque chose. En Irak, 11 officiers de l'armée qui ne représentaient pas le peuple ont fait un coup d'État et ont renversé la monarchie vieille de 38 ans (en 1958) et instauré un système républicain… Maintenant, pourquoi six millions de Kurdes, avec un combat vieux de 100 ans derrière eux, n'auraient pas le droit de changer la constitution comme l'ont fait ces 11 officiers… C'est ce qui s'est produit plusieurs fois en Irak et à chaque fois, quelques officiers changeaient la constitution. Jamal Abdul-Nasser en Égypte était un colonel de l'armée et a renversé le roi Farouk en faisant de l'Égypte une république, par une seule décision unilatérale. Pourquoi être aussi effrayé par une constitution?

Rudaw: Les Kurdes voient toujours la Turquie comme le principal obstacle sur le chemin qui mène à un État. Mais certains pensent qu'avec la découverte de pétrole au Kurdistan, le terrain se prépare pour l'instauration d'un État. 

Hassan Alawi: Les gens se fixent des objectifs et tendent ensuite à leur réalisation. Aucun peuple n'a plus lutté ni ne s'est davantage sacrifié que les Kurdes irakiens, aussi devraient-ils cesser de chercher de l'aide chez les autres. L'Iran, par exemple, a-t-il approuvé la création de l'Irak ? L'Irak est devenu un État avec le couronnement du roi Faiçal en 1923 mais ce n'est qu'en 1928 que le Shah d'Iran a reconnu l'Irak. La raison en était que l'Iran réclamait la province de Basra comme faisant partie de son territoire. Ainsi, il n'y aurait pas dû y avoir d'Irak parce que l'Iran n'était pas content de cela ? Ce n'est pas dans la logique de gens qui ont des buts et un plan. 

Rudaw: Est-ce qu'un État kurde pourrait se maintenir debout et survivre dans cette région ?

Hassan Alawi: Pensez différemment :  Y a-t-il une quelconque puissance dans la région qui puisse entièrement exterminer un peuple ? C'est quelque chose qui dépend de la volonté d'un peuple. Si les gens décident de devenir indépendants, comment la Turquie pourrait envoyer des troupes à Erbil ? Cela n'arriverait jamais. Ou comment l'Iran enverrait-il des troupes à Sulaimani ? C'est impossible. Le temps des occupations est fini. Cette crainte de l'Iran et de la Turquie est un prolongement de la crainte des empires, ottoman et safavide, parce qu'ils s'étaient partagés la région. À l'époque, il n'y avait pas d'Europe, ni de Conseil de sécurité (des Nations Unies) ni de puissance nucléaire qui aurait gouverné le monde. En ces temps, les empires pouvaient fermer les frontières et imposer des embargos aux populations. Cela n'arriverait pas aujourd'hui, parce que la Turquie a des intérêts au Kurdistan et ces intérêts ne permettraient pas (au gouvernement) d'agir stupidement. Par ailleurs, les autres pays ne le permettraient pas non plus. Et il n'y a plus de puissance militaire qui puisse éliminer totalement un peuple. Il ne s'agit plus de bombarder et d'éliminer un groupe de rebelles. Il s'agit de la volonté d'un peuple. Même si l'Iran se montrait très stupide, il ne pourrait envoyer des troupes occuper le Kurdistan. Le temps des agressions et des occupations est fini. La seule chose qui reste est la fermeture des frontières. Imaginons que les frontières soient fermées. Cela a déjà été tenté avant, en politique internationale, comme lors de l'embargo irakien. Mais imposer un embargo est une chose très difficile, surtout si la population de l'autre côté, en Iran, en Turquie et en Syrie est kurde. Tous ces Kurdes ne se transformeraient pas en une force de police pour les États turc et iranien en aidant à empêcher l'afflux de marchandises et d'aide aux Kurdes d'Irak. Au contraire, ils en feront un enjeu. Un embargo sur l'État du  Kurdistan n'aurait aucun succès.

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