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Ellsworth Huntington : Les Montagnards de l'Euphrate (11 et fin)

Figure hittite sculptée sur la roche du château de Gerger



"Cette nuit-là, je me livrais à une enquête minutieuse au sujet d'une grotte carrée qui avait été creusée, des milliers d'années auparavant, sur la face d'une falaise perpendiculaire de calcaire massif, sur un des côtés du château. Est-ce qu'elle contenait des inscriptions ou des sculptures ? Les indigènes ne savaient pas. Le jour suivant, je descendis le fleuve sur quelques miles, jusqu'à un vieux monastère syrien, plâtré comme un nid d'hirondelle à mi-paroi du canyon de l'Euphrate, qui ne faisait ici que quelques quatre cents pieds de profondeur, mais très étroit. Sur le mur du monastère, il y avait une inscription syriaque sur une grande pierre encastrée dans le mur, à six pieds au-dessous du toit. Comme j'étais assis sur une boucle de corde, dansant dans le vide, les guides, du toit, crièrent soudain : "Regardez, regardez en bas, dans la rivière !" Je regardais, et là, loin au-dessous de nous, dans l'eau jaune et boueuse, il y avait le corps d'un homme qui passait rapidement, en flottant. Quand on m'eut tiré en haut du toit, je m'enquis de quel sorte d'homme il pouvait s'agir. Les guides haussèrent seulement les épaules et l'un dit : "Je suppose que les Kurdes l'ont tué en amont du fleuve et l'y ont jeté. Peut-être qu'ils l'ont volé. Ils font souvent des choses semblables."
Au village, les domestiques firent observer : "Savez-vous ce que les Kurdes ont fait quand vous êtes partis ? Ils ont dit : "Cet étranger ne peut pas nous duper. Il a posé des questions sur la grotte parce qu'il a lu sur l'inscription que le trésor y était enterré." Aussi ils ont pris une corde et ont laissé l'un d'eux y descendre. Il a tâtonné un peu partout dans la saleté et puis a dit qu'il n'y avait rien. "Tu es un menteur", ont dit les autres. Un deuxième homme est descendu et a fait le même apport. Un troisième a dû y descendre aussi avant que les Kurdes ne croient finalement qu'il n'y a pas d'argent dans la grotte."
Les Kurdes sont plein d'idées étranges au sujet des ruines. Un jour, la conversation tomba sur la dureté du mortier d'un certain mur antique. "Savez-vous pourquoi il est si dur ?" dit l'un. Je vais vous le dire. Ce château a été bâti par un grand roi, qui possédait un énorme troupeau de poules. Quand il a construit le château, il a creusé un énorme fossé. Toutes les nuits il ramassait les œufs de vingt mille poules et les mettait dans le fossé. Le jour qui suivait, ses hommes cassaient les œufs et les utilisaient comme mortier. C'est pourquoi les murs sont si solides."
Aussi crédules, féroces et intraitables que sont les Kurdes, c'est néanmoins un peuple qui a une vraie force de caractère. Ils sont de nos jours une menace pour un régime constitutionnel en Turquie. Ils sont eux-mêmes régis en partie par un système patriarcal, en partie par un système clanique et en partie par un système féodal, et tous ont connu l'amère expérience de la loi haïssable d'un gouvernement despotique. Maintenant, on leur donne soudain l'occasion d'un régime constitutionnel. Ils s'en soucient peu ; mais s'ils parviennent à le comprendre, ils deviendront parmi ses plus ardents partisans. Depuis trois mille ans, ils vivent la même vie simple et sauvage, loin de tous les autres hommes, et en lutte contre tous les hommes. Maintenant, sans que cela soit de leur fait, les idées modernes viennent à eux. Il est difficile de prévoir si les récents changements dans le gouvernement de la Turquie auront un quelconque effet sur eux, ou s'ils continueront de vivre sous l'influence de leurs seules montagnes et par les dures conditions de leur environnement immédiat."

National Geographic, février 2009.



Une famille arménienne, soit un père, le fils, la mère et un domestique (de gauche à droite)
Les longues manches de leur vêtement de dessous sont arrangées de quatre façons différentes. En hiver, on en use en place de gants. Le pilon de pierre et les gourdes pour l'eau sont communs dans les régions isolées.

Un groupe d'Arméniens s'apprêtant à dîner

Leur costume montre dans quelle mesure ils sont influencés par l'Occident. Certains portent la tunique, d'autres sont vêtus des larges pantalons turcs, et l'un a adopté l'étroit pantalon européen, et en éprouve ainsi l'inconvénient quand il faut s'agenouiller ou s'asseoir en tailleur comme font les autres. 



Arméniens construisant un radeau de peaux gonflées sur la rive de l'Euphrate

Le radeau, en partie achevé, a été soulevé afin d'en montrer sa construction. La femme à droite apporte de l'eau du fleuve à boire. Elle en puise avec sa gourde, de la main droite.



Le château de Gerger, occupé successivement par les Hittites, les Romains et les Sarrasins

La taille peut être évaluée au regard des figures à l'entrée.



Monastère syrien bâti sur le mur du canyon de l'Euphrate

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