Ellsworth Huntington : Les Montagnards de l'Euphrate (4)

Pour une fois, au sujet des Alévis, on nous épargne les habituelles rumeurs sur le orgies nocturnes, sacrifices de chiens noirs etc., pour insister au contraire sur le caractère hétéroclite des croyances locales, et surtout mentionner une cérémonie intéressante, évidemment issue du christianisme ; un récit sans doute fiable car le déroulé de ce rite n'est pas de ceux qui semblent 'inventés', n'étant ni sulfureux ni spectaculaire : il colle simplement en tout point à l'eucharistie, hormis le remplacement du pain par de la viande, qui  en rajoute d'ailleurs, dans le sens littéral 'ceci est ma chair', etc.



"L'amalgame des croyances religieuses chez les habitants les plus isolés de la région du haut Euphrate est quelque chose de singulier. Dersim, la région à laquelle nous nous référons, situé entre les deux principaux affluents de l'Euphrate, est majoritairement habité par des Kurdes kizilbash, qui ne sont ni bons mahométans, ni bons chrétiens, ni bons païens. Nominalement, ils appartiennent à la secte Shi'a des mahométans, qui sont tenus en grande aversion par les sunnites orthodoxes que sont les Turcs. En pratique, les Kizilbash sont très cosmopolites dans leurs observances religieuses. Quand ils se trouvent loin de chez eux, ils se joignent aisément aux prières faites dans une mosquée shiite ou sunnite. S'ils se trouvent dans un village arménien où il n'y a pas de Turcs, ils participent à l'office chrétien, s'agenouillant et s'inclinant avec cette confession. Chez eux, on dit qu'ils ne prient pas, sauf quand ils sont dirigés par un de leur seyyid, ou saints hommes, supposés être descendants de Mahomet. À vrai dire, comme le reste des Kizilbash, ils descendant probablement, du moins en partie, d'Arméniens dont la conversion au mahométanisme ne relevait pas vraiment de la conviction.
L'une des coutumes les plus curieuses chez les Kizilbash est un ancien rite apparemment d'origine chrétienne. Aucun Européen n'y a assisté, mais selon des Arméniens dignes de foi, les hommes kizilbash se rassemblent dans les mosquées le jour des fêtes solennelles, et s'avancent un par un devant le bâtiment sacré – sur les genoux, disent certains. Quand un homme arrive devant un seyyid, celui-ci prend un morceau de viande, le trempe dans le vin, et le met dans la bouche de l'homme. Une telle cérémonie ne peut être guère autre chose qu'un vestige du christianisme."

Légende de la photo :

Une partie de la ville de Harpout : elle s'étend autour d'un château-fort, à 1500 - 2000 pieds au-dessus des plaines vastes et fertiles, en cuvette, de l'Arménie. Le grand édifice sans toit sur la droite est une église arménienne, brûlée par les Kurdes durant les massacres de 1905.

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