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Ellsworth Huntington : Les Montagnards de l'Euphrate (2)

Peinture fortement datée des trois peuples du haut Euphrate, du style "races, histoire et climats", classifiés par caractères essentiels, mais intéressante dans le tracé de l'occupation des sols, un tracé qui, en 1909, n'avait plus qu'une dizaine d'années à vivre. Les Kurdes, au début du XXe siècle, ont vu s'effondrer leurs grands émirats et principautés sous les coups de la reconquête centralisatrice ottomane. Ce n'est pas pour cela que le pays en est plus pacifié. Les tribus kurdes, appauvries et refoulées vers des terres infertiles, subsistent sur le dos des sédentaires, les rayas, de préférence chrétiens, car les autorités mettent moins de zèle à les défendre. Les troupes turques, comme aujourd'hui, mal nourries, mal payées, mal équipées, ne semblent d'ailleurs guère enthousiastes à l'idée d'en découdre dans les hauteurs avec des Kurdes souvent 'punis, mais jamais vaincus', qui se tapissent dans chaque coin de roche. Une fois encore, cela sonne avec beaucoup d'actualité et, hormis la disparition des Arméniens, c'est à se demander ce qui a vraiment changé dans ces montagnes. Même la raison invoquée pour les 'brigandages' kurdes, à savoir le dénuement et la faim, a-t-elle totalement disparu derrière les nobles motivations politiques avancées par les idéologues de la guerilla ?





"Le gouvernement avait entendu dire qu'une grosse caravane chargée de grains, que les Kurdes avaient achetée, faisait route vers le Dersim. "Maintenant, se dirent les officiels, c'est là une chance de porter aux Kurdes un coup mémorable sans danger pour nous." Les troupes reçurent ordre de s'emparer de la caravane. Quand les Kurdes apprirent que le grain sur lequel leurs femmes et leurs enfants devaient assurer leur subsistance était perdu, il y eut des soulèvements furieux de toutes parts. Le gouvernement envoya des troupes dans les montagnes, mais tout d'abord, les soldats refusèrent d'y aller. Ils n'étaient qu'à demi-payés et à demi-vêtus. Pourquoi iraient-ils risquer leurs vies dans une région sauvage, où l'ennemi se tenait caché derrière les hauts rocs des montagnes, et ne donnait jamais aux envahisseurs l'occasion de les atteindre par balles ? Finalement, on dit que quelques 30 000 hommes de troupes furent envoyés dans les confins du Dersim. On se battit plus ou moins, il y eut un certain nombre d'hommes tués des deux côtés, et quelques chefs kurdes furent emprisonnés.
Les Kurdes ont été punis mais non vaincus : ils resteront sans doute tranquilles, au moins jusqu'à ce qu'ils aient faim, une fois de plus. Comme ces autres fléaux de la Turquie, les Albanais des Balkans et les Arabes du désert syrien, ils ne sont pas faits pour rester en paix de façon durable, aussi longtemps que des changements économiques ne les empêcheront de souffrir quand leurs flancs de collines arides faillent à leur fournir une alimentation suffisante.
La partie méridionale du plateau arménien, où vivent la plupart des Kurdes parmi les plus belliqueux, fournit un exemple remarquable de l'influence exercée sur les hommes par d'inhospitalières montagnes s'élevant au milieu de plaines fertiles. Le plateau est très diversifié. Sur un sol irrégulier s'élève une haute chaîne de montagnes calcaires et des dizaines de grands volcans, tels que le Nemrud et le Sipan, près du lac de Van, dont l'extinction est si récente que des sources chaudes abondent encore dans les cratères et ailleurs. Plus bas, le niveau général du plateau, de magnifiques canyons sont coupés par les fleuves du Tigre et de l'Euphrate et leurs affluents, tandis que de vastes dépressions en forme de bassins sont étagées de plaines régulières et fertiles.
À l'origine, le pays entier était probablement occupé par les Cardouques, les ancêtres des Kurdes. Il y a plus de deux mille ans, les Kurdes ont cédé la place aux conquérants arméniens, qui, à leur tour, ont été soumis par l'envahisseur turc à une époque plus récente. Le résultat de ces invasions, d'une part, et la topographie variée du pays de l'autre, sont visibles de nos jours dans la répartition et le tempérament de ces trois races – les Kurdes, les Arméniens et les Turcs – qui occupent à présent la région du haut Euphrate. Les Kurdes, en tant que race conquise, tiennent les montagnes et certains bassins et vallées inaccessibles. Comme beaucoup de races qui furent repoussées dans les hauteurs par de puissants envahisseurs, ils sont maintenant devenus la terreur de leurs conquérants.
Les Arméniens occupent une position intermédiaire entre les Kurdes et les Turcs. Parfois ils vivent au cœur des montagnes et font montre d'un caractère résolument guerrier. Souvent, ils occupent des bassins ou vallées quelques peu isolés, enceints de hautes collines, et dans nombre de cas ils possèdent de vastes portions des plaines les plus fertiles. Les Turcs, comme il sied aux conquérants les plus récents, sont généralement confinés dans les plus riches plaines et les villes. Les zones occupées par les trois races ne sont pas distinctement délimitées. Dans certains cas, Kurdes, Turcs et Arméniens vivent tous ensemble. Dans les villes, chaque race a ses propres quartiers ; mais il est très rare de les trouver toutes trois ensemble dans un même village. Arméniens et Turcs, cependant, occupent souvent différents quartiers d'un seul village. Néanmoins, dans l'ensemble, les trois races vivent séparément, chacun possédant un habitat distinct.
Les Kurdes, les Arméniens et les Turcs s'aiment peu entre eux. Le Kurde hait le Turc parce qu'il a souvent le dessus dans les combats, parce qu'il les taxe lourdement dès qu'il le peut, et parce qu'il restreint ses occasions de se battre et de piller. Il méprise les Arméniens parce qu'ils sont chrétiens, et parce qu'ils peuvent être volés et maltraités presque en toute impunité quand les Turcs lui en donnent la permission. Pourtant, en dépit de cela, il éprouve pour eux une forme de sympathie, puisque eux aussi sont opprimés."
National Geographic, février 1909.

(à suivre)

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