Les Petits-Enfants : Arif

Le père de ma mère était religieux de la ville de Diyarbekir. À l'époque ottomane, il enseignait le persan dans les mosquées. Aussi étonnant que cela puisse paraître, mon grand-père a épousé une Arménienne ; mais je ne saurais vous dire pourquoi et comment cela s'est passé ou même comment ils se sont rencontrés. Cet homme religieux respecté s'était donc marié à une Arménienne. Bien sûr, sa femme a dû alors se convertir à la religion musulmane, et faire ses cinq prières quotidiennes. Le véritable prénom de la grand-mère était Sogomin – j'ai appris que ce prénom était arménien de manière accidentelle. Je savais que nous avions de la famille arménienne mais je ne m'étais jamais posé plus de questions que ça. Car il faut dire que notre quartier était à moitié peuplé d'Arméniens et de Kurdes. D'ailleurs, nos voisins étaient en grande partie arméniens : pendant le ramadan, nous leur apportions de la nourriture, puis pour Pâques, ils nous offraient des œufs décorés avec des biscuits.
(…)
Je ne l'ai jamais entendue parler arménien. Elle parlait uniquement kurde. Cependant, elle avait toujours gardé contact avec ses sœurs. D'ailleurs, ma mère allait rendre visite à tante pendant les fêtes. Elle lui ressemblait comme deux gouttes d'eau. La sœur de ma grand-mère, qui n'était pas convertie, vivait avec toute sa famille dans une église. On y disait toujours la messe le dimanche. À cette époque, il y avait deux églises, mais aujourd'hui elles sont délabrées et ne sont plus que des ruines. Jusqu'à une certaine époque, disons jusqu'à mes quinze ou seize ans, j'avais l'habitude de jouer avec les enfants de ma grand-tante arménienne. Il y avait un village dans les environs de Diyarbakir qui avait été le leur auparavant. Parfois, les enfants de la grand-tante s'y rendaient et revenaient avec quelques brindilles de blé, ils m'en donnaient et me disaient : "Tiens, voilà ta part."Ces enfants étaient, en grande partie, apprentis joailliers ou orfèvres.
Aussi, ils nous rendaient très souvent visite. Mais plus tard, les enfants de ma grand-tante arménienne ont presque tous immigré à Istanbul – surtout après le coup d'État de 1980. À l'époque, même s'ils étaient relativement nombreux, les Arméniens restaient minoritaires dans notre quartier. Ils étaient aussi beaucoup respectés, car en fait, il était mal vu d'offenser les minorités. C'est pour cela que l'on pouvait tranquillement aller les voir. Mon père nous a également beaucoup influencés en nous disant : "Les minorités font partie de nous."
(…)
Rappelons-nous que Bülent Ecevit a caché pendant très longtemps l'inscription qui se trouvait sur la tombe de son père à Kastamonu et révélait son origine kurde. Ce même Ecevit, fervent défenseur du nationalisme turc… Je ne souhaite à personne d'être obligé de dissimuler sa véritable identité, ou d'avoir à masquer des erreurs du passé. Je pense que les gens deviennent encore plus extrémistes lorsqu'ils dissimulent leurs travers, et qu'ils se protègent alors de façon détournée : Ecevit, en voulant effacer ses origines kurdes, est devenu un homme politique nationaliste turc ; mon oncle, en espérant faire oublier son ascendance arménienne, s'est plongé avec ferveur dans l'islam. Des personnes en accord avec elles-mêmes n'iraient pas si loin dans la contradiction.
Ma grand-mère n'a jamais parlé des événements de 1915, mais j'ai entendu mon père dire : "Nous aussi, Kurdes, avons tué pour de l'argent." Mon père, étant né en 1932, n'a pas lui-même vécu ces événements. Mais il affirmait : "Mon fils, les nôtres aussi ont tué. Turcs et Kurdes ont tué durant cette période… Les Kurdes ont été utilisés par les Turcs. Et concernant cette histoire de "trésor", je veux bien croire qu'on a tué la moitié des gens de ce quartier… Mais avant 1915, toutes les communautés se toléraient et respectaient les traditions de chacune. Les Arméniens venaient nous offrir des œufs pour Pâques et nous allions leur apporter de la nourriture pour la fête du mouton. D'ailleurs, pendant le ramadan, les Arménien étaient très respectueux, ils ne mangeaient ni ne fumaient en public. Ils nous montraient qu'ils avaient beaucoup de respect pour notre religion, afin que nous puissions repecter la leur."
Je pense que les événements de 1915 ont détruit toutes ces relations sociales, ce bon voisinage, cette tolérance construite autour d'une solidarité face aux difficultés de la vie. Les Arméniens se sont exilés une première fois en 1974, pendant le conflit de l'île de Chypre, et une deuxième fois en 1980, après le coup d'État du 12 septembre. Lorsqu'en 1980, le gouvernement turc a proposé l'islam comme antidote au mouvement gauchiste contre lequel il luttait, les Arméniens ont sûrement pensé qu'ils seraient plus à l'abri dans les grandes villes, qu'ils pourraient mieux cacher le fait de ne pas être musulmans. En fait, les syriaques et les yezidis ont fait la même chose. D'ailleurs, lorsque j'étais à l'école primaire, j'avais remarqué que les yezidis étaient, encore plus que les Arméniens, victimes de discriminations. Je me souviens qu'un jour, en rentrant de cours, des camarades avaient dessiné par terre un cercle autour de mon ami yezidi : il restait immobile à l'intérieur de ce cercle, il n'arrivait plus à avancer. Je ne comprenais pas pourquoi. Il m'a demandé : "Viens, efface ce cercle avec ton pied." J'ai donc effacé le cercle. Puis, il en est sorti. C'est la première fois que j'entendais le mot yezidi.



Broché: 250 pages
Editeur : Actes Sud (11 mai 2011)
Collection : MEMOIRES, JOURN
Langue : Français
ISBN-10: 274279610X
ISBN-13: 978-2742796106

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