La Société romaine : Vie de Trimalcion

Mais d'où sort-il, ce petit esclave qui devait aller si loin ? Transporté d'Asie à Rome, il est mis en vente au marché, une pancarte autour du cou (20,3). Comment est-il tombé en esclavage, et quels souvenirs a-t-il gardé de ses parents, de sa patrie ? Dans le récit qu'il fait de sa vie, il n'en dit rien et ne semble pas s'y intéresser. La transplantation doit être pour beaucoup dans cette perte de mémoire. Il y a là quelque chose de très vrai, qui a été souvent observé, au siècle dernier, chez les Noirs transportés en Amérique ; déracinée du présent, l'Afrique devenait rapidement pour eux un souvenir mort ; la destruction de leur passé faisait d'eux des atomes sans personnalité sociale, prêt à une nouvelle existence.
Paul Veyne, La Société romaine, 1, Vie de Trimalcion.

Se penchant sur le fameux affranchi richissime du roman de Pétrone, Le Satyricon, Paul Veyne met en lumière la finesse psychologique de l'auteur, concernant la façon dont Trimalcion se représente lui-même, et se montre à ses pairs. Ce passage sur l'amnésie des origines est à relier, singulièrement, avec ces enfants arméniens ou syriaques, rescapés du génocide, élevés par des familles musulmanes, épousant tout à fait la condition de jeunes esclaves antiques, en devenant, presque ou totalement, des enfants de la maison (souvent aussi pueri delicati chez les Romains, mais ce genre de pratique devait aussi exister, quoique de façon moins avouée, dans le secret des alcôves ou des tentes). 

En tout cas, cette remarque : la destruction de leur passé faisait d'eux des atomes sans personnalité sociale, prêt à une nouvelle existence, peut expliquer aussi le silence sur les origines, ou cette absence d'intérêt, difficile à comprendre pour leurs descendants, et aussi, ce qui a été souvent relevé dans Les Petits-Enfants, ce zèle pieux de musulmans convertis, totalement refondus dans le moule des familles d'accueil.

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