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SYRIE : LES KURDES ENTRE ESPOIR DE CHANGEMENT ET CIRCONSPECTION


Tentant toujours de mettre fin, par la force ou les « gestes politiques » aux manifestations qui se déroulent en Syrie, le président Bachar Al-Assad a rétabli officiellement les quelques 300 000 Kurdes « apatrides » dans leur citoyenneté, le 2 mai. À cette annonce, les manifestations se sont arrêtées à Qamishlo et Amude, mais ont continué dans d’autres villes, comme Hassaké.

Certains estiment, en effet, que cette mesure n’est pas suffisante. Ainsi le chanteur kurde Omar Şan, originaire d’Afrin, a-t-il déclaré au site Aknews que la citoyenneté syrienne, accordée seule, ne signifiait rien : « Les Kurdes ont besoin de beaucoup d’autres choses, allant de l’électricité aux soins médicaux, qu’est-ce que cette « citoyenneté creuse » va leur apporter s’ils n’ont aucun droit ? La négligence du Conseil de Sécurité de l’ONU et des organisations des droits de l’homme concernant les droits du peuple kurde est regrettable. » De même l’activiste kurde Aras Yussuf juge que les Kurdes doivent voir tous leurs droits reconnus en tant que citoyens vivant en Syrie, indiquant que l’octroi de la nationalité n’est qu’une petite partie de ces droits. Sur l’arrêt des manifestations à Qamishlo et Amude, Aras Yussuf a également indiqué que tous les réseaux des téléphones mobiles et autres moyens de communication ayant été coupés, cela a pu mettre un frein aux rassemblements de rue.

Par ailleurs, même si l’accès à Internet est beaucoup plus restreint en Syrie que dans les autres États arabes, une résistance par Facebook et Tweetter existe cependant et les sites et organisations kurdes libres, que ce soit au Kurdistan d’Irak ou dans la diaspora relaie cette voix. Ainsi Kurdish Rights.org a-t-il interviewé un de ces tweeters anonymes, qui, du Kurdistan de Syrie, déjoue la censure et la surveillance sur le web pour poster régulièrement les dernières nouvelles des manifestations.

Sous le pseudonyme KurdishFreeMan ou bien celui de Rêber se cacherait un Kurde d’Alep, qui a refusé d’indiquer son âge et ses activités civiles par prudence. Il dresse un état des lieux des foyers d’agitation kurdes dans tout le pays. Selon Rêber, la ville qui connaît le moins de manifestations, que ce soit des Kurdes ou des Arabes, est Alep. En effet, depuis trente ans, cette ville est tenue d’une main de fer par les forces de sécurité et la population vit dans la terreur des milices d’État.

La ville la plus remuante est Qamishlo : 10 000 personnes ont ainsi participé à une manifestation organisée le 20 mai, lors du vendredi dit ‘Azadî’, de la liberté. À Amude, environ 8 000 ont participé à ce Vendredi de la Liberté à Koban, 5 000 ; dans de plus petits villes comme Serê Kaniyê et Derbassieh, les manifestants étaient environ 3 000. À Afrin, 150 personnes ont tenté de manifester mais ont été immédiatement encerclées par les forces de sécurité.
Sur l’attitude des Kurdes de Syrie devant les révoltes arabes syriennes, Rêber estime que les opinions sont partagées, les Kurdes attendant de voir comment les choses vont tourner. Étant politisés depuis des décennies en Syrie, et la plupart affiliés à des organisations, soit politiques, soit de défense des droits de l’homme, il leur est facile, en une journée, de mobiliser plusieurs milliers de personnes pour manifester dans les villes.

Mais les buts de la révolution syrienne laissent les Kurdes dans l’expectative, en tant que minorité ayant à se défier du monde arabe et aussi des islamistes. Interrogé par Aknews sur le fait que, pour la première fois, ces manifestants kurdes brandissaient le drapeau syrien et non celui du Kurdistan, Rêber répond que la question des Kurdes de Syrie « réside à Damas et doit être résolu seulement à Damas ; la constitution doit arbitrer cette question. Nous sommes en Syrie, pas au Kurdistan et notre problème a ses sources en Syrie. Je veux un gouvernement démocratique, je veux que la constitution reconnaisse qu’il y a des Kurdes en Syrie et leur donne leurs droits sociaux, culturels et politiques. Nous voulons des media libres et honnêtes. La protection des citoyens syriens doit être une priorité du gouvernement. Quant à la réponse jusqu’ici modérée du régime syrien envers les Kurdes, par rapport à la répression dans les villes arabes, elle a plusieurs raisons. D’abord, la propagande du régime selon laquelle les manifestants seraient des fondamentalistes islamistes ne peut s’appliquer aux Kurdes, qui, dans leur immense majorité, n’ont jamais versé dans l’intégrisme religieux. De plus, empêtré dans la répression des villes arabes, le gouvernement ne souhaite pas ouvrir un « second front » dans les villes kurdes. Enfin, la Syrie fait face à de lourdes pressions internationales et le fait que de nombreux Kurdes vivent de l’autre côté de ses frontières, que ce soit en Turquie ou en Irak, la dissuade d’ajouter d’autres afflux de réfugiés qui rencontreraient, cette fois, le soutien de compatriotes, en plus de celui des Kurdes vivant hors du Moyen-Orient.

Autre signe de cette « distance kurde » par rapport à l’opposition arabe, l’annonce du boycott, par les groupes d’opposants kurdes syriens de la réunion, à Antalya des principaux partis d’opposition syriens arabes, réunion « patronnée » par la Turquie, qui a commencé le 31 mai. Les buts affichés de ce rassemblement sont « d’unir les énergies » de tous les Syriens, quelles que soient leurs ethnies, appartenances religieuses ou opinions politiques, pour un changement démocratique. Les participants attendus allaient de figures majeures de la Déclaration de Damas, d’anciens parlementaires, des Frères musulmans et des représentants de l’association indépendante des industriels et des hommes d’affaires. Des activistes kurdes étaient attendus en individuels, mais les représentants des partis politiques kurdes syriens ont décliné l’invitation. En effet, ces derniers, dans une déclaration publiée dans le journal Asharq al-Awsat, ont annoncé, s’exprimant au nom de 12 partis politiques kurdes, leur intention de boycotter la réunion, en raison du lieu où elle se déroulait: « Toute réunion de ce genre, se tenant en Turquie, ne peut être qu’au détriment des Kurdes de Syrie, puisque la Turquie est contre les aspirations des Kurdes, pas seulement en ce qui concerne le Kurdistan du nord, mais toutes les parties du Kurdistan, dont celui de Syrie. » Le représentant du Parti de gauche kurde, Saleh Kado, a confirmé cette préoccupation, en disant que la Turquie a une attitude « négative » sur toute la question kurde en général, et qu’Ankara doit d’abord résoudre « le problème des 20 millions de Kurdes qui vivent sur son territoire avant de chercher à amener les partis kurdes syriens à s’accorder sur un projet unifié pour gérer les événements actuels de Syrie. »

Saleh Kado a ajouté que les Kurdes de Syrie ne faisaient pas confiance à la Turquie et à sa politique, et que, par conséquent, ils avaient décidé le boycott de ce sommet. Une autre raison invoquée a été la présence de Frères musulmans à cette rencontre. Les Kurdes, en effet, ont très peu de sympathies pour les mouvements religieux arabes, tant en raison de leur propre culture religieuse, éloignée de l’intégrisme, que parce que ces mouvements islamistes prônent une « arabisation » de la culture kurde, au nom d’une soumission à la langue du Coran. Autre raison de ce rejet, l’indifférence reprochée par les Kurdes des mouvements arabes concernant leurs revendications.

Ainsi, deux semaines avant la réunion, le Mouvement national des partis kurdes a mis au point son propre plan pour un changement démocratique et des réformes à tous niveaux, mais ce document a été complètement ignoré par l’opposition non kurde. Abdul Baqi Youssef, un des dirigeants du parti kurde Yekitî, a aussi confié au journal web Aknews ses doutes envers cette plate-forme, déclarant ne connaître aucun de ses organisateurs, qui n’ont jamais pris contact avec le mouvement kurde lors des préparatifs. Par ailleurs, le sommet d’Antalya n’a pas invité tous les partis kurdes mais seulement cinq d’entre eux : le Parti démocratique de Syrie, le Parti de la gauche kurde, le Part Azadî, le Mouvement du futur kurde, et le Parti démocratique progressiste kurde. Si bien que l’ensemble de ces partis invités ont préféré décliner, afin de ne pas « fragmenter » l’opposition kurde.

Cependant, certains partis kurdes désapprouvent ce boycott. Ainsi, le représentant du Mouvement du futur kurde, Mohammed Hako, juge cette absence au sommet une « énorme erreur » : « En tant que Kurdes, nous devons profiter de chaque occasion pour débattre de l’avenir de notre peuple et de la nation. Je suis contre le fait de boycotter un sommet qui aura tant de poids, surtout au regard de la situation critique et sensible de la Syrie aujourd’hui. » C’est pourquoi Muhammad Hammo a déclaré vouloir y assister, mais en son nom propre et non en celui de son parti.

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