La forme "illuminative" de la philosophie



"Une figure distincte du faylasûf et du dâ'î ismaélien apparaît avec l'œuvre et la descendance intellectuelle de Shihâb al-Dîn Yahyâ al-Suhrawardî ou Sohravardî, surnommé Shaykh al-Ishrâq, "le maître de l'illumination", ou al-Shaykh al-maqtûl, "le maître mis à mort" (549/1154-587/1191). Son œuvre majeure, le Livre de la Sagesse orientale (Kitâb hikmat al-ishrâq) offre à la philosophie avicennienne un lien avec l'expérience mystique. Elle réalise aussi une synthèse de la prophétologie islamique, de la sagesse des Grecs et de la sagesse de l'ancienne Perse. Enfin, elle modifie le cours de la pensée de l'être, en concevant l'être, non comme une notion abstraite, un transcendantal, mais comme l'évidence la plus concrète, la plus immédiate, ce pourquoi l'être, en sa vérité, est dit "lumière", et l'être absolu "lumière des lumières".
La métaphysique de la "lumière"n'est pas une simple poétique de l'espace spirituel, elle se veut fidèle aux conséquences de cette intuition originaire de la présence ontologique, de ce qui autorise toute apparition, toute manifestation phénoménale : la lumière, invisible à force d'être trop visible. La réforme "illuminative" de l'ontologie oriente celle-ci, en lui dévoilant son véritable "orient". "

C'est une des raisons pourquoi je préfère la philosophie de l'Ishrâq à toute autre, même à celle des ismaéliens : pour son caractère d'évidence, à l'opposé de tout ce qu'on entend par 'gnose', 'ésotérisme' ce que Corbin, qui aimait tant aussi Sohrawardî, qualifiait 'd'officines', de cuisines 'occultes', rancies dans le caché, l'imitiation dérisoire. Avec Sohrawardî, Dieu est la lettre volée d'Edgar Poe, tellement mis en évidence qu'Il nous passe sous le nez et aussi indéfinissable par son évidence même : l'éblouissement ne se laisse pas catégoriser ni analyser.

"107. - S'il y a dans l'être quelque chose qui n'a besoin ni qu'on ne définisse ni qu'on l'explique, c'est cela l'apparent (zâhir). Or il n'est rien qui soit plus apparent que la Lumière. Donc il n'est rien qui soit plus que la Lumière indépendant de toute définition." Livre I, "Sur la Lumière et son essence ; sur la Lumière et ce qui émane d'elle en premier". 
114. Tout ce qui connaît une ipséité (dhât) dont il n'est jamais absent, n'est pas un être de la nuit puisqu'il est révélé soi-même à soi-même. Livre V : Proposition générale : Que tout ce qui se connaît soi-même est lumière immatérielle.
in La Sagesse Orientale.

Ainsi, le concret de l'être, sa réalité provient de son évidence telle qu'elle apparaît en notre conscience  : je me sens/sais/j'ai concience d'/être, donc je suis.

Ou :



"Celui qui se connaît soi-même, tel qu'il est,
celui-là est vivant, éternel.
Mortel est celui qui son propre visage ignore ;
immortel est celui qui cette image déchiffre.
Quand, au vrai, tu te connais toi-même,
bien qu'à l'origine voué au trépas, tu ne meurs jamais."


Idée aussi exprimée chez bien d'autres Iraniens, même en dehors de la philosophie proprement dite, ainsi Nezamî dans Les Sept Portraits.

L'influence de Sohrawardî et des Ishrâqî, heureusement, ne s'est pas éteinte avec son exécution et sa postérité semble s'être étendue même au-delà de l'islam (il est vrai que sa hiérarchie des lumières n'a pas grand-chose à voir avec la révélation coranique, pas plus qu'avec le Dieu biblique) et aussi au Maghreb et en Andalousie, ce qui montre bien qu'il y a eu une philosophie après Averroès en Occident musulman, contrairement à ce qu'on entend trop souvent, et quelque chose qui va au-delà de la 'philosophie' :

"Il se fit qu'une lignée de fidèles de l'Ishrâq, ou "philosophie illuminative", prit naissance, et que l'influence de Sohravardî se fit ressentir aussi bien chez ses commentateurs musulmans, parmi lesquels Shams al-Dîn al-Sharazûrî (m. après 680/1281) et Qutb al-Dîn al-Shîrâzî (m.710/1311), que dans le monde juif, ce dont témoignent les manuscrits judéo-arabes provenant de la genîzâh du Caire.
L'autorité philosophique de Sohravardî sera considérable dans l'Orient musulman, mais aussi dans le soufisme philosophant en Andalûs et au Maghreb. Si l'on prend acte du fait que, dès le début du XIVe siècle, les penseurs iraniens qui sauvent la culture de l'islam de la subversion mongole se réclament, pour une part importante, de l'Ishrâq, on peut comprendre comment une synthèse doctrinale entre le Kalâm devenu une discipline de style de plus en plus philosophique (chez Nasîr al-Dîn al-Tûsî), la philosophie "illuminative", l'enseignement d'un shî'isme duodécimain rationnalisé, chez 'Allâma al-Hillî (648/1250-726/1325), offrira à la philosophie "illuminative" un destin florissant qui s'épanouit dans les œuvres de la philosophie iranienne au XVIIe siècle. En témoignent, entre autres indices, les gloses que Mullâ Sadrâ Shîrâzî a portées en marge de La Sagesse orientale. Encore aujourd'hui, Sohravardî est une figure emblématique de la philosophie, un de ceux qui décident de son sens, spécialement dans le monde iranien, plus largement dans l'Orient musulman.
Dès le moment ishrâqî de la philosophie islamique, la complexité s'accroît de telle sorte que le vocable "philosophie", dont le sens strict est adéquat à la falsafa, ne semble plus convenir pour désigner l'activité et la singularité des systèmes. Le terme, déjà présent depuis longtemps, de hikma, littéralement "sagesse", "savoir", prend une importance nouvelle. Désormais, aux yeux des philosophes eux-mêmes, la "philosophie" (falsafa) est chose antérieure, conservant sa vérité permanente, mais devant être dépassée ou complétée par une hikma, une science et une sagesse animée par la question de l'être. Pour les auteurs et leurs lecteurs musulmans, telle est la philosophie vivante et achevée, qui tient la falsafa pour un de ses moments constitutifs et non pour la totalité de son développement."
Qu'est-ce que la philosophie islamique ? Chapitre I : La philosophie retrouvée. La forme "illuminative de la philosophie.


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