le sort des chrétiens en Irak- II. Quelles perspectives ? Intervention du directeur de Cabinet de Massoud Barzani


Dr. Fuad Hussein, directeur de Cabinet du président de la Région du Kurdistan.

Je suis particulièrement heureux d'être ici parmi vous et près de mon cher ami Kendal Nezan. Je suis heureux de voir tant de visages familiers et d'amis dans la salle.
Il y un an déjà, nous avons subi cette terrible attaque terroriste, qui a coûté la vie à tant de personnes, à Mossoul. Lorsque nous avons entendu cette nouvelle, que tant de personnes avaient trouvé la mort, sur instruction du président Barzani, nous avons emmené les blessés dans les hôpitaux d'Erbil. 
Je m'y suis rendu moi-même, dans la soirée, et j'ai pu voir, sur place, des jeunes gens, des petits garçons, des petites filles, accompagnés de leurs parents. Beaucoup d'entre eux pleuraient, d'autres parlaient entre eux, mais tous criaient, tous criaient ce mot : "Pourquoi ? Mais pourquoi ?" Les larmes me sont montées aux yeux. Je me souviens avoir traversé la même situation, avoir été dans la même situation, à un âge comparable. J'étais peut-être trois ans plus vieux que ces garçons-là, en 1974, à l'université de Suleymaniye, qui avait été transférée. Une fois de plus, j'ai été sur place, j'ai pu voir des jeunes gens, quelques journalistes, dont certains étaient français. Le lendemain, l'université était bombardée. Beaucoup de personnes, là aussi, ont trouvé la mort, et de nombreuses personnes ont été blessées. Lorsque je me suis rendu à leur chevet, eux aussi pleuraient, criaient, et moi-même j'ai fondu en larmes en me demandant : "Pourquoi ?", cette même question posée par les étudiants chrétiens, en 2010. 
Je poussais le même cri qu'en 1974. À cette époque, il n'y avait personne pour nous aider. Je sais que certains journalistes étaient présents, et ont pu écrire des articles qui n'ont suscité aucune réaction. Mais cette fois-ci, en 2010, nous avons été là, aux côtés de nos frères chrétiens. Nous avons pu leur dire que nous étions à leurs côtés, car nous l'avons toujours été, dans la souffrance, tout au long de l'Histoire. Nous leur avons dit : "Venez. Ce pays est le vôtre, ce pays vous appartient, vous êtes ici chez vous, et il est de notre devoir de nous tenir à vos côtés." 
Et voilà précisément pourquoi le Kurdistan a mis en place cette politique. Parfois, les gens me demandent pourquoi nous avons cette politique d'ouverture et, pour être tout à fait honnête, certains Kurdes, certains Arabes, certains chrétiens doutent de la justesse ou de la bienveillance de notre politique. Certains doutent de nos intentions. Certains, même, nous accusent de duplicité. Mais nous croyons en cette politique, parce que nous voulons nous tenir aux côtés de nos frères, nous croyons en cette politique parce que nous croyons en notre propre humanité. Nous croyons en cette politique parce que nous croyons en la démocratie. Nous croyons en la diversité de notre société, nous luttons pour la démocratie, et nous savons que nous ne sommes pas seuls. C'est ensemble que nous devons lutter car c'est ensemble que nous devons vivre. La politique qui a été mise en place au Kurdistan et en laquelle nous croyons, a, bien sûr, beaucoup à voir avec notre histoire et a aussi beaucoup à voir avec l'avenir de notre pays, du pays des Kurdes, des Turkmènes, des chaldéens, des assyriens… C'est le pays des musulmans, des chrétiens, des yézidis. Nous croyons sincèrement dans cette diversité. Voilà pourquoi il me semble que notre société doit accueillir toutes sortes de groupes et de communautés. Dès lors, notre politique doit refléter la diversité de la société. 
Lorsque l'on parle des réalités politiques au Kurdistan, nous pouvons constater que, conformément à nos principes, au Kurdistan, tous les groupes sont égaux, toutes les communautés sont égales. Bien sûr, nous ne sommes pas parfaits, mais ce principe s'applique à tous, pas seulement aux chrétiens : aux Kurdes, aux yézidis également. Lorsque je parle des défauts du gouvernement, ces défauts s'appliquent à l'ensemble des groupes qui coexistent au Kurdistan. Je ne parle pas de 'réfugiés', c'est un terme que je récuse, parce que les chrétiens ne sont pas des 'réfugiés' au Kurdistan. Ce sont des personnes qui ont été déplacées, de force, ou qui ont dû fuir les attaques terroristes, à Bagdad ou d'en d'autres régions, telle que Mossoul. Ces personnes ont été contraintes de quitter leur foyer et de venir au Kurdistan. Mais le Kurdistan est également leur pays. C'est pourquoi on pourrait dire, simplement, qu'ils rentrent à la maison, d'une certaine manière. 
Les Kurdes savent ce que c'est qu'être réfugiés. Chaque Kurde, chaque individu kurde, chaque famille kurde a été déplacée ou réfugiée au moins une fois au cours de son histoire. Nous savons donc parfaitement de quoi il s'agit. Nous savons ce que c'est qu'être déporté hors de son lieu d'origine et nous savons également ce que c'est que de recevoir l'aide et le soutien d'autres communautés. Voilà la culture et l'arrière-plan du Kurdistan, qui nous obligent, qui nous tiennent à nous ouvrir aux autres et à l'accueil des autres. Des centaines de milliers de familles chrétiennes vivent et travaillent au Kurdistan, ainsi que les Sabéens-Mandéens, qui ont fui Bagdad ou d'autres régions, vivent aujourd'hui au Kurdistan. La porte du Kurdistan est ouverte à tous, parce que nous croyons dans ces principes, nous croyons dans la diversité, et nous croyons que si nous voulons bâtir une société démocratique en Irak, si nous voulons parvenir à la stabilité dans le pays, alors nous devons pratiquer ce que nous prêchons et mettre en place des exemples analogues à Bagdad, à Mossoul, à Basra. 
Je sais que cela peut paraître difficile, voire impossible, que cela peut paraître illusoire de créer une situation similaire à Bagdad. Mais je crois que deux choix s'ouvrent à nous : Tout d'abord, nous devons maintenir la stabilité, protéger la situation actuelle au Kurdistan, dans l'intérêt des Kurdes, bien sûr, mais également des Turkmènes, des assyriens, des musulmans, des chrétiens, des yézidis, pour le bien de tous ceux qui ne peuvent pas vivre ailleurs en Irak et qui peuvent trouver refuge au Kurdistan. Mais, par ailleurs, nous devons protéger le Kurdistan afin que nous soyons en mesure de changer Bagdad, d'influer sur Bagdad. 
Bagdad ne pourra pas faire l'économie de ce rôle donné aux Kurdes. Les Kurdes peuvent contribuer au changement à Bagdad. Je dis cela parce que, malheureusement, l'idéologie qui domine dans les sociétés irakiennes, – car, j'insiste là-dessus, il y en a plusieurs – eh bien, l'idéologie dominante dans les sociétés irakiennes n'est pas une idéologie démocratique. Je ne dis pas que le Kurdistan est parvenu à la pleine démocratie, mais en revanche, je peux vous dire que nous croyons en la démocratie et que nous luttons pour la faire advenir. Cependant, pour être tout à fait honnête, la situation n'est pas la même dans d'autres régions de l'Irak, et si nous voulons mettre en place un processus démocratique à Bagdad, et si nous voulons que les chrétiens puissent rester en Irak, parce que nous croyons que les chrétiens, comme les Kurdes et comme d'autres, doivent pouvoir rester dans leur pays,  esi nous voulons que les chrétiens comme d'autres communautés demeurent en Irak, alors nous devons aider les Kurdes à mettre en place un meilleur système politique, de meilleures conditions de vie, et nous devons aider les Kurdes à aider l'Irak. Et je crois que d'autres pays, la France en particulier, peuvent nous aider, peuvent aider les Kurdes à aider les autres. 
En ce qui concerne la populations déplacée au Kurdistan, en particulier les chrétiens, j'ai les chiffres sous les yeux : Nous avons accueilli à ce jour 10 718 familles, ce qui peut représenter peut-être 50  000 chrétiens au Kurdistan ; 400 familles à Erbil, 175 à Sulaymaniye, un millier à Duhok. Et je crois savoir comment aider ces gens : un grand nombre d'entre nous, y compris au Kurdistan, comprend que ces personnes peuvent venir au Kurdistan et s'intégrer dans la société. Ils peuvent trouver des aides. En ce sens, il est sûr que le Gouvernement régional veille à leur sécurité. Mais être une personne déplacée est quelque chose de difficile, et ces personnes doivent également s'organiser une vie nouvelle, vivre et travailler, envoyer leurs enfants à l'école, apprendre parfois une nouvelle langue, et nous n'avons pas toutes les installations et les équipements nécessaires pour cela. Certains nous disent que nous ne pouvons pas prendre à Pierre pour donner à Paul. Mais les familles chrétiennes au Kurdistan, à Ankawa, à Erbil, à Duhok, à Sulaymaniye et il y a également des chrétiens à Khanaqin, tous ces chrétiens sont intégrés à notre société. Mais les personnes déplacées venant de Bagdad ou de Mossoul, ou d'ailleurs, lorsqu'elles arrivent au Kurdistan, nous devons pouvoir les accueillir. Nous avons besoin d'équipements. Nous devons, par exemple, mettre en place un centre à Erbil ou à Sulaymaniye, pour pouvoir scolariser en arabe les enfants des personnes déplacées. Nous devons construire des hôpitaux où il sera plus facile de leur fournir des services. Et elles ont besoin de logements. 
Lorsque je parle de centre dédié, je ne veux pas dire que nous allons les traiter différemment du reste de la population. Simplement, nous devons leur procurer les services dont ils ont besoin. Récemment, j'ai eu une discussion avec le président Barzani, et Sa Sainteté vaticane, qui a soutenu cette idée. Nous avons également besoin du soutien et de l'aide de pays tels que la France pour pouvoir mettre en place ces centres dédiés, afin que, lorsque la situation se sera améliorée, à Mossoul et à Bagdad, ces familles déplacées puissent y retourner ; mais que si la situation n'évolue pas, à Mossoul et à Bagdad, ces familles puissent également s'installer au Kurdistan.
Voilà de quoi nous avons besoin et je vous remercie de votre attention.

À venir : M. Olivier Poupard, représentant du ministère des Affaires étrangères français.

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