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Contestation à Suleymanieh, futures élections anticipées, accord en vue : rappel chronologique


Pour ceux qui ont manqué le début, ça commence là et aussi là.

Vendredi 25 février

Jour de protestation générale en Irak qui n'a vu bouger, au Kurdistan, que Suleymanieh et ses environs. À Erbil, seuls des pro-KDP ont défilé.

Le Parlement, réuni en session d'urgence a réclamé, en la personne de son président, Kamal Kirkouki, à la fois du gouvernement qu'il protège les citoyens (des forces de sécurité) et les forces de sécurité (des citoyens), et de cesser de stigmatiser les mouvements des protestataires comme 'anarchistes'.

Cette dernière remarque faisait réponse aux déclarations des officiels du GRK, dont le Premier Ministre Barham Salih, accusant franchement ou laissant entendre qu'une 'main' était derrière les manifestations (comprendre soit Goran, soit des pays voisins soit les deux ensemble) et qualifiant le mouvement de 'sédition' (fitna) et d'anarchie ou de vandalisme. Comme c'est exactement ce que vitupèrent les mollahs d'Iran en ce moment contre le mouvement vert, les termes ne sont effectivement guère heureux. 'Fitna', en particulier, a une forte connotation religieuse.

Lors de cette session, sans surprise, le chef des députés de Goran a réclamé la démission du gouvernement, réclamation que ce parti avait déjà faite le 29 janvier, avant le début des troubles, en espérant une 'révolution du jasmin' kurde. Ce n'est que 19 jours plus tard que les manifestations ont commencé à Suleymanieh mais cela a permis tout de même aux partis PDK et UPK d'accuser Goran d'en être l'instigateur.

De fait, pour le moment, seul ce parti d'opposition apparaît être derrière les manifestations – au moins en tant que 'sympathisant' – les autres partis opposants se contentant d'une position de médiation entre Goran et l'Alliance kurde, tels les deux listes islamiques, le Groupe islamique du Kurdistan et l'Union islamique du Kurdistan, dont le chef de fil, Omar Abdul-Aziz, a, lui, accusé le Parlement de mollesse, et de se montrer 'incapable d'adresser une question à un ministre' en lui demandant de 'prouver sa sincérité aux citoyens'. Le même s'est prononcé pour de nouvelles élections, a réclamé la résolution des problèmes d'électricité, l'élucidation de quelques dizaines de personnes 'disparues' lors de la guerre civile, la divulgation publique des revenus de gaz et de pétrole dans la Région.

Dans la même journée, à Kalar (à 150 km de Suleymanieh) les événements du 17 février se sont répétés quand un groupe de jeunes manifestants a marché vers les locaux du PDK et jeté des pierres sur les gardes, qui ont riposté avec des munitions. Selon le journal Awene, journal d'opposition, 13 personnes auraient été blessées par balles et 4 par des jets de pierres, dont 3 policiers.


Samedi 26 février

Le gouverneur d'Erbil, Nawzad Hadi, annonce son intention de poursuivre en justice la chaîne de télévision KNN (proche de Goran) pour diffusion de fausses informations. KNN TV avait en effet montré des images de bâtiment en feu, en prétendant que le gouvernorat d'Erbil était ainsi mis à mal par des manifestants. Or il s'agissait du gouvernorat de Ninive-Mossoul, qui n'a rien à voir avec le Kurdistan. Peu de temps après le démenti du gouverneur d'Erbil, KNN TV a publié un rectificatif parlant de 'faute de frappe' dans la dépêche. Cela dit, étant donné que tout le monde connaît le bâtiment du gouvernorat d'Erbil, qui fait face à la Citadelle, on peut se demander comment des journalistes, même de Suleymanieh, ont pu confondre. À vrai dire, on peut se demander aussi comment des téléspectateurs kurdes allaient se laisser berner en prenant Erbil pour Mossoul, mais bon… Nawzad Hadi a donc annoncé son intention de poursuivre la chaîne en justice, ce qui sera probablement interprété comme une 'tentative de harcèlement judiciaire de la presse indépendante par le gouvernement'.

Autre réponse du berger à la bergère, pour apporter un démenti à Goran, des supporters du PDK et de l'UPK ont, du coup, défilé dans Erbil, dans des pick-up, en brandissant des drapeaux. Ceux-là, bien sûr, n'ont pas eu de souci avec les forces de sécurité…

En tout cas, sur les ondes de KNN, les manifestants de Suleymanieh réclament toujours des 'élections transparentes', ce qui est une vieille demande de Goran, insatisfait de son score aux dernières législatives, bien que la Haute Commission électorale irakienne ait jugé que les législatives avaient été régulières et que s'il y avait eu fraude ça et là, elles avaient été minimes et ne pouvait avoir influé sur le résultat. Mais, depuis 1992, tout perdant aux élections clame qu'il y a eu fraude, cela semble un réflexe, et l'Irak s'y met, puisqu'aux législatives du parlement de Bagdad, les mêmes plaintes pouvaient être entendues de part et d'autres des listes sunnite et chiite, arrivées pourtant au coude à coude.

Les autres demandes des manifestants portent sur la corruption, les défaillances du service public et la mainmise des membres des partis au pouvoir sur les postes publiques.

3 slogans dominent : 'Démission du gouvernement', 'du travail pour les chômeurs' et 'Justice contre les corrompus'.



Dimanche 27 février

Le président Massoud Barzani, de retour d'Italie, prend la parole. Mis à part les condoléances et déplorations pour les victimes, la réaffirmation du droit à manifester pacifiquement, l'égalité de tous les citoyens, la condamnation de toutes violences, même contre les media, et l'appel au dialogue pacifique etc, rien de bien concret.

Lundi  28 février

Les étudiants de l'Université de Suleymanieh se mettent en grève, à la fois parce que le gouvernement d'Erbil ne répond pas à leurs demandes et que les forces de sécurité usent encore de violences. Ils se déclarent aussi pour le retour de Kirkouk et des autres régions réclamées par les Kurdes dans la Région, mais là, on ne voit pas bien en quoi une grève estudiantine à Suleymanieh peut décider Bagdad à appliquer enfin l'article 140 de la Constitution irakienne.


Mardi 1er mars

Un représentant du mouvement des manifestants de Suleymanieh, Faruq Rafiq, annonce qu'ils donnent 48 heures au gouvernement pour répondre à leurs demandes, sinon il y aura grève générale à Suleymanieh, avec un sit-in pour bloquer toutes les rues de la ville.

Les demandes sont variées, alliant de la 'restauration de la sécurité au Kurdistan' c'est-à-dire de la levée de l'état d'urgence dans la province ; permettre aux représentants des manifestants de participer aux réunions des partis politiques ; une plus grande liberté dans les université ; l'augmentation du prêt de l'État pour les mariages ; que les officiels et les fonctionnaires soient traités comme de simples citoyens devant la loi ; séparer les partis politiques du gouvernement ; revoir la constitution du Kurdistan ; que les ministères en charge de la sécurité emploient des exécutants impartiaux ; que les auteurs des tirs mortels lors des manifestations soient identifiés et traduits en justice et que répondent de ces actes devant le parlement les ministres kurdes de l'Intérieur, des Peshmergas et aussi celui des Finances, ce dernier sans doute plus parce que figurent aussi les demandes de réduction de salaires des députés, des ministres, des autres officiels, dont la présidence, et que les membres du gouvernement en retraite ne perçoivent pas un salaire égal à ceux qui sont en exercice.

Commentant ces demandes, le Premier Ministre Barham Salih a indiqué que le prêt de mariage avait déjà été 'considérablement augmenté', qu'il avait proposé une baisse de 10% des salaires des hauts représentants du gouvernement. Il promet un meilleur service public et d'écarter les 'interférences des partis' dans la politique de l'emploi.


Mercredi 2 mars

Le Parlement annonce qu'il va interroger le Premier Ministre et son gouvernement sur les événements violents des deux dernières semaines, notamment sur l'usage des armes à feu de la part des forces de sécurité malgré la demande du Parlement dans sa liste de '17 points'. Une commission parlementaire en contact avec les manifestants doit aussi 'examiner leurs demandes'. Le chef de cette commission, Sabah Barzinji, avertit que certaines de "ces demandes sont générales" et que "le gouvernement peut y répondre rapidement". Mais que d'autres demandent du temps et ne peuvent être résolues en 48 heures (délai donné aux manifestants avant de lancer la 'grève générale').

Le même jour, Barham Salih se dit prêt 'sans hésitation' à démissionner de son poste de Premier Ministre si cela peut résoudre le conflit.


Jeudi 3 mars


Goran, souvent accusé par ses détracteurs de se cantonner dans une posture d'opposition stérile et sans propositions alternatives, annonce qu'il a mis au point un pack de réformes politiques pour le Kurdistan. Cela a peut-être à voir avec le fait que, peu de temps auparavant, le directeur de cabinet présidentiel, Fuad Hussein, a annoncé que le GRK allait organiser une série de rencontres avec les partis politiques, pour mettre au point un ensemble de réformes. 

Cette déclaration est faite dans les locaux de son journal, Rojname, dans une conférence de presse commune avec deux autres mouvements d'opposition, l'Union islamique du Kurdistan et le Groupe islamique du Kurdistan. Goran étant plutôt issu de la gauche pro-laïque, cette alliance a quelque chose de très circonstanciel mais déjà, aux dernières législatives, des partis d'extrême-gauche s'étaient alliés aux listes religieuses pour augmenter leurs chances d'avoir des sièges parlementaires. Maintenant le pack de réformes proposé par Goran n'inclut pas de revendications confessionnelles (pour le moment). Elles correspondent, en gros, aux demandes faites par les manifestants de Suleymanieh.

Le même jour, Massoud Barzani, dans une allocution télévisée, demande au Parlement d'étudier la possibilité à de nouvelles élections anticipées au Kurdistan (les prochaines devant avoir lieu en 2013), sans avancer de dates, ni répondre directement aux réformes en 22 points de Goran, ni à celles des manifestants. Il assure par contre la jeunesse de son 'admiration' pour sa maturité politique et la tournure pacifique qu'ils ont su maintenir à leurs manifestations, tout en réitérant ses prières d'empêcher tout débordement qui "ternirait l'image du Kurdistan". Massoud Barzani adresse à nouveau ses condoléances aux familles des victimes et demande aux autorités de fournir toute l'assistance et les soins médicaux aux blessés.

Vendredi 4 mars

Répondant à l'annonce présidentielle sur des élections anticipées, le porte-parole de Goran réplique que cela ne résoudra pas les problèmes actuels du Kurdistan et demande un 'gouvernement de transition', sauf qu'on ne voit pas très bien sur quelles forces politiques s'appuierait un tel gouvernement, avant des élections, sauf à adopter la règle du consensus, chère à Bagdad, qui consiste à rassembler tous les représentants politiques au sein d'un même gouvernement, ce qui implique discussions et tractations politiques secrètes et, finalement, peu démocratiques… Mais Mohammed Tofiq Rahim, le porte-parole de Goran, insiste sur le fait que c'est le seul moyen d'assurer des institutions impartiales pour la tenue d'élections. On peut aussi supposer que des élections anticipées ne donneraient pas assez de poids à Goran pour emporter une majorité significative au parlement, ce qui ramènerait tout au point de départ.

Samedi 5 mars

Les manifestants déclarent que la grève générale a commencé depuis le matin, 9 h00, et appellent tous les citoyens à cesser le travail et à défiler pacifiquement. Ils annoncent que la grève est suivie à Suleymanieh, Halabja et Rania. Rien ne bouge dans les autres provinces. On ignore le suivi réel de la grève, aucun chiffre n'étant fourni, d'aucun côté.

Lundi 7 mars

Le parlement, lui, ne s'est pas mis en grève et entame sa troisième nuit blanche, avec des sessions qui se terminent à 3 h du matin. Le Premier Ministre continue de plaider pour des réformes politiques, en laissant entendre qu'il lui faudrait un peu de temps pour résoudre tous les problèmes. Après tout, son gouvernement n'a qu'un an d'âge

Dans la nuit, à Suleymanieh, des manifestants qui campaient sur une place ont été assaillis par des hommes en armes et masqués, qui ont détruit les tentes et arrêtés 30 d'entre eux. Pour le moment, on ne peut pas dire que les recommandations du parlement soient très suivies, pas plus que les discours condamnant la violence, de la présidence ou du gouvernement.

En tout cas, Goran répète que les 'conditions' pour des élections anticipées ne sont pas remplies à ses yeux. Nawhsirwan Mustafa, le leader de Goran, répète sa demande de gouvernement de transition, affirmant que les autorités en place ne procéderont pas à un processus électoral 'impartial'. Il se dit aussi prêt à 'négocier' avec tous les partis, quelle que soit leur politique (le pas est déjà franchi avec les islamistes). Goran appelle donc la dissolution de l'actuel gouvernement au plus tard en décembre 2011, ce qui inclurait des élections pour 2012.

À l'occasion des cérémonies de commémoration, Jalal Talabani, assez silencieux sur la question et plutôt occupé avec Kirkouk sur la question du retrait des Peshmergas de la province, se fend d'un discours aussi bienveillant et général que celui de la présidence kurde, assurant que l'opposition est nécessaire au progrès et au développement au Kurdistan, et que son parti avait décidé, en accord avec le PDK, de procéder à des réformes.

Mardi 8 mars

Malgré le refus de Goran, les deux partis au pouvoir semblent avoir misé sur les élections anticipées. La question se pose, maintenant, de savoir s'ils vont continuer à faire une liste commune ou séparée, d'après le journal Rudaw, citant Arif Tayfur, un dirigeant du PDK. Les dernières élections ont montré, par le système des listes ouvertes, la bonne tenue du PDK dans ses fiefs traditionnels, alors que l'UPK a subi un affaiblissement de son électorat avec la montée de Goran.


Jeudi 10 mars

Interrogé par le Parlement, lors de sa 6ème session extraordinaire, le Premier Ministre réitère son intention de démissionner si le Parlement ne lui renouvelle pas sa confiance. Il devait notamment répondre des actes de coercition survenus contre des manifestants ou des media d'opposition. Mais par 67 voix contre 28 (sur 110 députés) il sauve sa place.

Samedi 12 mars

Les manifestations durent toujours à Suleymanieh sans gagner en ampleur, semblant s'installer dans une sorte de routine. S'il y a grève, elle ne semble pas paralyser Suleymanieh par des sit-in. 


Mardi 15 mars

Goran se redit prêt au dialogue avec les 2 partis gouvernementaux. Son porte-parole, dans une interview donnée à Rudaw, a nié que cet assouplissement était dû à une pression américaine, et que son parti avait été toujours disposé à ce genre de rencontres. De la même façon, Imad Ahmed, membre du bureau politique de l'UPK, assure que ni son parti ni celui du PDK ne sont fermés à tout dialogue. Cela semble être le nouveau mot d'ordre de part et d'autre, aidé ou non par les Américains, sans doute désireux que la seule région stable et pro-USA de l'Irak n'implose pas après leur départ. 

Peut-on s'attendre à l'entrée, dans un gouvernement quelque peu refondu, de membres issus de Goran, en attendant les prochaines élections, qui, du coup, seraient plus 'impartiales' aux yeux de ce parti en attendant les résultats (décevants ou non pour ses élus) ? Le pari est tout de même plutôt risqué pour l'opposition si son action est jugée comme une 'compromission' par la base des protestataires de Suleymanieh, car il n'est pas certain du tout que les manifestants se satisferont d'un accord politique entre trois partis, qui risque de passer au-dessus de leurs têtes. Cela peut être aussi une manière, pour le PDK, de refiler 'la patate chaude' de Sulaymanieh à la fois à l'UPK et à Goran, puisqu'il s'agit de leur électorat. 


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