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Bilge Karasu : La Nuit



Présentation de l'éditeur 
Pour aborder La Nuit, l'un des grands romans turcs de ces dernières années, il faut se défaire de toute croyance dans les vertus éclairantes de l'écriture. La nuit emblématique qui tombe dès les premières pages – ténèbres d'une peur mythique, de l'oppression et de la méconnaissance, déploiement d'un univers totalitaire nourri des nostalgies d'un paradis perdu – est d'abord celle de la langue. Plusieurs narrateurs équivoques se succèdent, élucidant autant qu'ils l'amplifient une énigme originelle, et finissant par en ruiner la cohérence. Bilge Karasu se livre à un travail de sape des certitudes et des valeurs par la fiction. L'écriture n'est pas un instrument qui met de l'ombre dans un monde sans ordre, mais souligne – et c'est là que réside son éthique – les ambiguïtés de l'imaginaire dans sa capacité de dénoncer et de mystifier. Au bout de la nuit, que nous reste-t-il ? "Avoir écrit", avoir échappé à la folie". Tel est le credo d'une œuvre moins en quête d'une vérité dernière, qu'obstinée à guetter les bribes d'un imprévisible jour.

Bilge Karasu, né en 1930 à Istanbul, est l'un des écrivains turcs contemporains les plus originaux. Il enseigne la logique à l'université. Il a traduit Calvino, Machiavel, Montaigne, Dumézil, Camus, Simenon, Faulkner, D. H. Lawrence, T. S. Eliot et Lorca. Il est l'auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles. La Nuit a obtenu le prix Pegasus, en 1991.

Incipit :

1. 

La nuit lentement arrive. Elle descend. Elle a déjà commencé à remplir les creux. Une fois comblés les vides et l'obscurité étendue sur la plaine, tout virera au brun. Pendant un moment les lumières ne s'allumeront pas, ni dans les creux, ni sur les plats. La clarté semblera suffisante à tous. Puis les collines aussi sombreront.
Il ne restera que le langage capable de vivre dans le noir, là où aucun poids, aucune présence ne subsistent. Par un côté seulement l'obscurité ressemblera à la réalité : on pourra en parler, entre deux personnes, entre deux murs.
Les gens commenceront à se déshabiller, afin de rendre plus douloureuses les plaies ouvertes par la nuit.
Les muscles fermes entreront dans les ténèbres.
Les autres, avachis, s'affaisseront comme gelée.
Les langues seront seules à connaître les lampes allumées sur les collines, dans les palais souterrains ; seule la langue dira les animaux unicellulaires qui baignent dans cette lumière.
La nuit s'installe lentement. De nos intestins elle monte, vers notre cœur, vers nos yeux.

Broché: 223 pages
Editeur : La Différence (16 avril 1993)
Collection : Latitudes
Langue : Français
ISBN-10: 2729109161
ISBN-13: 978-2729109165

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