PARIS : CONFÉRENCE À L’ASSEMBLÉE NATIONALE « L’IRAN EN 2010 »


Le 27 novembre s’est tenue à l’Assemblée nationale une conférence organisée par l’Institut kurde de Paris, avec pour thème : L’Iran en 2010. Les manifestations massives qui ont suivi la réélection contestée de Mahmoud Ahmedinejad à la présidence de la République Islamique, ont montré l'ampleur du mécontentement des populations urbaines et celle des clivages internes qui travaillent le régime iranien depuis plusieurs années. Malgré son intensité, la crise de 2009-2010 a également démontré la capacité du « système Ahmedinejad », qui dispose du soutien du Guide de la Révolution, de contrôler la quasi-totalité des rouages de l’Etat et de mobiliser autant les Pasdaran, les Bassidj qu’une série de fondations para-étatiques. En s’éloignant des débats autour de l’enjeu nucléaire, qui occupe souvent la une de l’actualité en Europe, cette journée d’études souhaitait offrir quelques éléments pour comprendre la situation iranienne depuis le premier mandat d’Ahmedinejad (2005) et sans chercher l’exhaustivité, a tenté de répondre à une série de questions :

Quel est le rôle de l’héritage de la révolution de 1979 et de la Guerre Iran-Irak dans le tournant « millénariste » pris sous le régime d’Ahmedinejad ? Comment le Velayet-e faqih (gouvernement des jurisconsultes), organe suprême du pays, légitime-t-il son pouvoir ? Comment les structures du pouvoir ont-elles évolué depuis une demi-décennie ? Qu’en est-il des inégalités sociales et économiques entre les différentes provinces ? Comment comprendre les nouvelles formes de contestation de certaines communautés non-persanes et/ou non-sunnites du pays ? Comment peut-on cartographier les mouvements politiques et sociaux des populations persanes ? Qu’en est-il aujourd’hui des luttes féministes si importantes au tournant des années 2000 ? Qui sont les acteurs du « cyberespace » qui, dans le contexte du contrôle étroit de la presse, est devenu le principal vecteur de nombre de communications et de socialisations parallèles dans les centres urbains ?

La première table ronde modérée par Jonathan Randal, ancien correspondant du Washington Post au Proche-Orient, réunissait Hashem Ahmadzadeh, maître de conférences à l’université d’Exeter, Thierry Coville, professeur aux écoles supérieures de commerce et de management Negocia et Advancia, de Paris, Christian Bromberger, professeur d'ethnologie à l'Université de Provence, Christian Bromberger, professeur d'ethnologie à l'Université de Provence, et Ahmed Salamatian, ancien député iranien. La table ronde a débattu des dynamiques de la crise de 2009-2010.

Selon Ahmed Salamatian, s’il faut chercher un élément constant de la situation iranienne depuis la révolution islamique, c’est la « dépendance entière de l’État à l’égard du pétrole ». dépendance qui, d’ailleurs, peut être retracée dès 1926, « depuis que la compagnie BP a organisé le coup d'État de 1926 », dépendance qui lui permet par ailleurs de se passer du peuple pour faire fonctionner son économie, tout en se heurtant au même type d’opposition venue de la rue, presque inchangée depuis le début du 20ème siècle : « Cet Etat a toujours disposé de revenus fixes et importants en raison de la continuité de la demande pour le pétrole. Imaginons que Louis XVI n'ait pas eu besoin de lever de nouveaux impôts, il n'aurait pas eu besoin de convoquer les états généraux. Les dirigeants iraniens n'ont pas besoin de consulter leur peuple et de percevoir ses impôts pour prendre des décisions politiques. Mais depuis 1905, la population cherche à prendre en main son propre destin : les sujets veulent devenir des citoyens. Ainsi, en 2009, on retrouve dans les rues des grandes villes iraniennes les mêmes mots d'ordre que ceux de la révolution constitutionnelle, qui se mobilisa pour défendre le Parlement, bombardé par les soldats du chah. »

Mais un des changements spectaculaires de l’évolution de la société iranienne est l’urbanisation accélérée du pays, processus entamée à la fin du règne du dernier Chah. Aujourd’hui, la population de l'Iran est urbaine à 65 %, ce qui implique de profondes mutations dans la société iranienne. « Il y a 30 ans, l'imaginaire iranien -- incluant la perception de la religion -- était essentiellement campagnard. Maintenant c'est Téhéran, la mégalopole, qui rassemble le plus de minorités : kurdes, sunnites, azéris ! Il faut parler azéri pour faire ses courses en ville ! Il y a à Téhéran plus d'un million et demi de sunnites […] À Ispahan, il y a maintenant un quartier entier des Sanandajis ! Lors d'une visite à l'université libre de cette ville, j'ai pu voir que les dortoirs universitaires hébergent des étudiants de 17 origines différentes. »

Conséquence de l’urbanisation, l’affaiblissement des liens traditionnels, l’abaissement de l’âge du mariage se sont affaiblis, l'âge moyen du mariage (26 ans), et le « développement d'une classe moyenne si dynamique que sa sphère culturelle dépasse largement sa sphère sociale. Maintenant, le premier investissement pour une famille se fait dans l'éducation. »

Sur le caractère « religieux » prêté volontiers au régime iranien (et ostensiblement affiché par ce dernier), Ahmed Salamatian apporte une nuance en rappelant que « en 2005, l'élection d'Ahmadinejad survient huit ans après la guerre Iran-Irak. Lui et son équipe sont tous des jeunes engagés à la 25e heure de la révolution islamique et de la guerre Iran-Irak, et formés dans cette guerre : les pasdaran et bassidji des années 80 deviennent alors membres des cabinets ministériels. On est bien loin des vicaires de l'Imam caché sur terre. On assiste à la naissance d'une sorte de « religion séculière ». On n'en est même à dire comme l’a fait Khomeiny, que si le Velayat-e Fagheh l'exige, on pourra interdire le Hajj ! Dès la succession de Khomeini, on supprime la nécessité pour le Guide d'être une source d'imitation. On a quitté le champ du religieux pour considérer la capacité du guide à assurer au mieux la cohésion des différents services de renseignement, la lecture quotidienne des rapports de ses services a remplacé celle des textes théologiques ! Loin des idées de l'Imam caché etc., ce qui compte, c'est la survie de l'appareil militaire et de renseignement grâce à la rente pétrolière. »

Enfin, la donne nouvelle dans les rapports des Iraniens avec leur pouvoir est l’essor des nouvelles technologies de l’information dans un pays qui compte 27 millions d'internautes, avec des sites comme YouTube ou Facebook qui ont une audience dépassant celle des media traditionnels comme la BBC en persan. « C'est la première fois qu'une société fait l'expérience de l'utopie islamiste est arrive à la position de chercher à sortir ce qui est devenu un cauchemar -- une religion idéologisée à outrance, un véritable désenchantement. Aujourd'hui le choix n'est pas entre un pouvoir religieux et une société areligieuse, mais entre une société civile qui cherche les moyens de vivre ensemble et un pouvoir qui se rend compte qu'il ne peut survivre qu'en se militarisant. D'où l'importance de la situation géopolitique, et non pas de la question nucléaire. »

Le professeur Hashimzadeh, qui a pris ensuite la parole, a évoqué la question des minorités en Iran, en prenant principalement la question des Kurdes en exemple, et de leur participation ou non aux élections présidentielles depuis 1979. « La tendance de la périphérie est de s'intégrer quand le centre s'ouvre. Mais quand le centre se referme, la périphérie réagit par le boycott. Juste après la révolution, il y a eu des négociations entre les Kurdes et M. Radjavi, qui s'était dit prêt à accepter les 14 points de la délégation kurde. Mais Radjavi ne put finalement participer aux élections, et les autres candidats furent confrontés au boycott kurde. À noter que 80 % des Kurdes d'Iran, qui sont sunnites, ne peuvent donc être élus à la présidence.

Le Kurdistan fut le seul le lieu d'Iran ou le candidat Rafsandjani n'arriva pas avec le plus grand nombre de voix. » Ce qui a rompu la politique de boycott des mouvements kurdes fut l’attitude plus favorable des candidats Moussavi et Karroubi aux élections de 2009 concernant les droits culturels des minorités ethniques, énoncés dans les articles 15 et 19 de la constitution, le premier mentionnant les droits de l’enseignement dans une langue autre que le persan et le second « faisant référence à l’appartenance ethnique ». Beaucoup d’étudiants kurdes (ils sont 70 000 en Iran) ont ainsi soutenu la candidature de Mehdi Karroubi (lui-même appartenant à l’ethnie lur).

Cependant il faut noter une relative passivité des régions rurales lors des manifestations de la « révolution verte » contestant la réélection d’Ahamdinjejad, qui est un mouvement essentiellement urbain.

La question des minorités est poursuivie par le professeur Christian Bromberger qui rappelle que « en 2006-2007, le slogan du Guide était : « unité nationale, cohésion islamique » c’est-à-dire induisant une « répression classique de tout intérêt pour la pluralité ethnique. » Cette politique d’unification ethnique « volontariste » remonte à l’avènement de Reza Chah (1925) : « À partir de Reza Shah, l'Iran mène une politique volontariste d'unification ethnique. « Unité nationale » signifie que le persan est considéré comme la langue unique et jusqu'à la diversité vestimentaire est interdite. Le terme de « Ostan », utilisé pour désigner les provinces, provient de l'époque sassanide. Aucun Ostan ne correspond à un groupe ethnique, et c'est volontaire. »

La question minoritaire ethnique se double d’ailleurs souvent du problème des minorités religieuses puisque, hormis les Azéris, la plupart des ethnies musulmanes non persanes sont sunnites, alors que les Persans et les Azéris chiites barrent l’accès, en plus du pouvoir religieux, à la représentation politique des provinces sunnites et à leur développement économique : « : rappelons qu'il n'existe pas une mosquée sunnite à Téhéran ! De même, le gouvernement ne comprend pas un seul ministre sunnite. En faisant référence à ces zones sunnites entourant l'Iran, on a pu parler d'un « arc sunnite oriental » en partie située en Asie centrale.

À la difficulté politique vécue par ces groupes ethniques périphériques, vient s'ajouter la médiocrité de leur situation économique. » Les revendications de toutes ces minorités ethniques sont très diverses, en fonction de leur nombre démographique, de leur histoire et des mots d’ordre de leurs mouvements politiques, allant de « manifestations culturelles, radicalisation autonomiste, jusqu'à l'action violente », par exemple le PJAK kurde, face auquel l’État par des exécutions, et par le bombardement de villages kurdes situés au Kurdistan d’Irak, à l’instar de la Turquie. « Mais il existe d'autres procédés moins visibles. Ainsi, la « semaine de la défense sacrée », consiste en un défilé des minorités en habits traditionnels. Et dès qu'une association locale est créée par une minorité, le centre réagit en créant ses propres associations, officielles, le soutenant. La même technique est utilisée pour les revues. Les services culturels du Centre savent très bien récupérer les festivals locaux, ainsi que les activités qui prennent place dans la maison des groupes ethniques, à Téhéran, où on insère des discours religieux ou de soutien à l’Etat. »

Concernant la situation des Kurdes, Christian Bromberger note la vitalité culturelle et politique de la société kurde en Iran, avec une « véritable fièvre éditoriale et associative ».

Le professeur Thierry Coville se livre à une analyse poussée de la situation économique de l’Iran, qu’il qualifie d’emblée de « mauvaise », notamment avec les deux chocs de 2008 : d’une part « l'injection populiste des pétrodollars dans l'économie par le président Ahmadinejad a provoqué une inflation de 10 à 20 % puis un freinage de l'économie. Ensuite, suite à la crise financière de l'été 2008, la demande en pétrole ayant chuté en raison du ralentissement économique général, le prix du pétrole a baissé. Ainsi le FMI, après avoir calculé une croissance de 6 %, a fait une estimation à 2 % pour 2010. » Les sanctions de la communauté internationale, et notamment bancaires, ont également pesé sur l’économie.

Malgré cela, l’Iran a de quoi faire face à de telles sanctions. 65% de ses recettes proviennent des revenus pétroliers, et la hausse du baril (de 70 à 80 $) lui est évidemment favorable, permettant à ce pays d’être très peu endetté (moins de 10% du PIB), et de se constituer de grosses réserves monétaires, de 80 à 100 milliards de dollars. De plus, le secteur de l’exportation connaît un grand essor vers les pays frontaliers.

Passant en revue les maux dont souffre l’économie iranienne, Thierry Coville en pointe plusieurs : l’inflation, le mauvais état du système bancaire, le déficit budgétaire et le taux de chômage : « Le grand problème demeure l'inflation, qui a eu un impact sur la campagne électorale de 2009. La banque centrale iranienne a annoncé un ralentissement de l'inflation, de 20 % en 2009 à 10 % pour mars 2010. Mais personne n'y croit ! Les citoyens iraniens sont par exemple confrontés à une augmentation de 22 % des frais médicaux. Et c'est la classe moyenne qui souffre le plus de cette situation. Le système bancaire iranien est en très mauvais état. Le développement des prêts a été un échec total, le FMI estime que 20 % de l'actif des banques iraniennes n’a aucune valeur. Depuis deux ou trois ans, on assiste à un grand développement des banques privées. C'est peut-être pour contourner les sanctions, mais la frontière est très floue entre public et privé en Iran. Ainsi de nombreuses fondations sont très liées avec les pasdaran. Il existe un assez important déficit budgétaire : officiellement il est à 6 % du PIB en 2008 et à 4 % de 1009. Ces chiffres soulèvent des doutes […] Le taux de chômage, officiellement à 9 % de 1009 et à 14 % en 2010, doit certainement en réalité être beaucoup plus élevé. » L’effet des sanctions internationales se fait moins sentir sur « les groupes qui sont proches du régime […] car ils ont su depuis 20 ans développer les moyens de les contourner, mais le secteur privé, lui, en souffre beaucoup. Ainsi « le taux de change du marché noir s'est effondré en octobre 2010 alors que jusqu'alors il était identique au taux officiel. Ce pourrait être lié à une inquiétude par rapport aux sanctions, car les banques iraniennes ne parviennent plus à trouver de partenaires extérieurs, même aux Émirats Arabes Unis : les banques étrangères ont peur des représailles américaines si elles travaillent avec l'Iran. L'Iran travaille donc plus à présent avec l'Asie, notamment la Chine et la Russie, mais aussi avec la Turquie. »

Les mesures « populistes » prises par Ahmadinejad dans le domaine de l’économie ont eu des effets pervers : ainsi les importations massives qui ont nui aux industries locales. On peut enfin s’attendre à de grandes difficultés sociales et économiques touchant les plus pauvres avec l’adoption de la nouvelle loi supprimant les subventions pour tous les produits de première nécessité comme l’essence, l’eau, le blé, la farine, le lait. « Cette suppression doit s'étaler sur cinq ans, mais doit commencer ce mois-ci, il paraît difficile de comprendre comment le gouvernement a pu se lancer dans une telle réforme dans la situation difficile qu'il connaît. Pour les gens les plus pauvres, il est prévu que l'État compense l'augmentation de prix qui suivra cette suppression des subventions par des aides compensatoires qui seront versées directement. Le centre des statistiques a demandé aux gens de s'inscrire sur Internet pour déterminer leur droit à recevoir ces aides.

La grande inquiétude est que cette suppression pourrait mener jusqu'à 50 % de hausse des prix et provoquer un important choc inflationniste. Les conséquences sociales également sont potentiellement effrayantes. Enfin, les chiffres montrent que les aides compensatoires coûteraient à l'État plus cher que les économies qu'il réaliserait. » La dégradation économique qui toucherait les classes les plus pauvres peut amener, selon Thierre Coville, à « une alliance entre le mouvement vert et le mouvement ouvrier si la situation économique se dégrade. En ce moment, se discute le plan quinquennal 2010-2015. Ahmadinejad vient d'être exclu du comité de direction de la banque d'Iran. Le rachat récent de la plus grande entreprise de télécommunications par les pasdaran a été très critiqué, et remis en cause au parlement. Il y a une lutte des conservateurs modérés contre Ahmadinejad. Le gouvernement, quant à lui, met en avant la lutte contre la corruption, en avançant le slogan : « il y a des mafias en Iran », ce qui est bien la réalité. Ainsi l'économie est beaucoup utilisée dans le débat politique interne. »

La seconde table ronde, modérée par Marc Semo, journaliste à Libération, réunissait Hamit Bozarslan, directeur d'études à l'EHESS, Abdolkarim Lahidji, Vice-Président de la FIDH et Bernard Hourcade, directeuur de recherche au CNRS (Monde iranien). La table ronde portait sur les perspectives envisageables à la crise iranienne.

Hamit Bozarslan a tout d’abord émis deux interrogations : pourquoi l’Iran inquiète-t-il tant ? en doutant que la seule raison en soit la question nucléaire et la raison pour laquelle le « moment Khatami » n’a été qu’une « parenthèse » de la vie politique iranienne. Concernant ce second point, Hamit Bozarslan émet l’hypothèse que « Khatami n'a pas été en mesure de s'attaquer à la contradiction au coeur du système. Il a choisi la logique de la stabilité de l'État par rapport à celle de la démocratie. »

Il développe ensuite les « contradictions » de la révolution iranienne, contradictions portées, selon lui, au « paroxysme » avec l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad : « La Révolution islamique a représenté à la fois un nouvel ordre à l'intérieur du pays et une ambition d'exportation. Elle a commencé comme une révolution de gauche mais il ne faut pas sous-estimer l'impact de la guerre Iran Irak sur la direction qu’elle a prise, notamment parce que l'Irak a à l'époque été extrêmement soutenu par l'Occident […] Pour l'Iran, cette révolution s'est transformée en révolution conservatrice. Son radicalisme est directement venu des champs de bataille avec l'Irak. Le président actuel Ahmadinejad a joué à l'époque un rôle important, même si il demeura discret, dans les provinces kurdes. Nous avons peu de connaissances sur cette période de sa vie. »

N’ayant pas de « pouvoir unifié », l’Iran ne peut être qualifié d’État totalitaire. Il est, selon le chercheur, « traversé par trois rationnalités contradictoires » « : 1. Une rationalité bureaucratique. Ahmadinejad représente la génération des 20 ans au moment de la révolution. Il faut noter que lors de son arrivée au pouvoir, il a fait remplacer tous les ambassadeurs du pays et tous les gouverneurs de province. Il s'agissait réellement d’une clôture brutale de la période Khatami. 2. Une rationalité paramilitaire et para-étatique, très inquiétante. Elle a trois composantes : les bassidji, les pasdaran, qui sont des forces à la fois officielles mais agissant en dehors de l'État, auxquelles il faut ajouter les fondations pieuses ou les fondations de martyrs. On a une coexistence État – non-État ou État et para étatique particulière en Iran. 3. Une dimension millénariste. Le totalitarisme, c'est la composition d'une utopie millénariste et d'une rationalité positiviste. Le millénarisme joue un rôle dans la fondation du shiisme. Mais dans la durée, pour construire les institutions étatiques, on se trouve dans la nécessité d'ajourner ce millénarisme. Ici, on a au contraire la sensation qu'il y a volonté d'anticiper sur le millénarisme. Il y a auto-alimentation de ce millénarisme. »

Abdolkarim Lahidji, Vice-Président de la FIDH, est revenu sur cette notion d’État total ou totalitaire (en refusant, de même que Hamit Bozarslan, de l’appliquer à l’Iran) et en analysant la part du religieux et du politique dans le pouvoir actuel. Même si le pays est doté de « toutes les instances de l'État moderne : parlement, président, instances judiciaires... Mais ces trois pouvoirs sont-ils réellement fonctionnels, où y a t-il fusion entre droit divin et droit humain ? Car il y a un pouvoir au-dessus de ces instances, qui tire sa légitimité du divin. Le chef de l'État est un représentant de cet Imam caché... Alors que les titres des mollahs n'ont aucun fondement ni hiérarchique ni théologique. Mais celui qui est sans légitimité populaire détient selon la constitution 80 % du pouvoir.

La marge de manoeuvre du parlement est limitée, car les lois doivent être contrôlées par un conseil de six théologiens nommés par le Guide suprême. Si cette loi est reconnue contraire aux règles islamiques elle est déclarée caduque. Cependant les règles islamiques dont il est question ne sont définies nulle part. On se trouve donc dans l'arbitraire total. »

Sur les discriminations pratiquées en Iran, Abdolkarim Lahidji démontre qu’elles sont à la fois ethniques et religieuses, en prenant l’exemple du Baloutchistan, région sunnite, qui est la plus privée de services publics et la plus pauvre du pays. […] Dans les régions sunnites aucun préfet (ostandar), aucun sous-préfet (fermandar) n'est sunnite. » La discrimination envers les sunnites (15 à 20% de la population) concerne l’ensemble du pays : « À Téhéran, qui compte entre 20 et 25 % de sunnites, il n'existe pas de mosquée sunnite, alors qu'il y a des églises et des synagogues. » Pour les discriminations ethniques elles se traduisent par un déni culturel, linguistique et une répression politique : « En ce qui concerne les langues des minorités, elles sont théoriquement autorisées à l'enseignement, mais dans les faits, la loi n'est pas appliquée. Il y a même répression, et depuis un moment, une sorte d'état de siège, de nombreuses arrestations, les prisonniers qui sont éloignés vers Téhéran, jugé à huis clos devant les tribunaux révolutionnaires. Lors des manifestations pacifiques, des dizaines de personnes ont été assassinées. Certains avocats ont été mis en prison, dont trois femmes, incarcérées pour avoir fait leur métier en défendant des prisonniers politiques. »

Enfin, pour Bernard Hourcade, les sanctions de la communauté internationale et l’opposition au programme nucléaire de l’Iran ne font que conforter le régime et empêche l’ensemble de la société iranienne d’entretenir des contacts avec l’extérieur. « Les sanctions mènent à un retrait de l'Iran. La France interdit aux universitaires de s'y rendre. Ce retrait aboutit en fait à laisser tomber la classe moyenne iranienne. Le nucléaire est un prétexte. En particulier, l'arme iranienne justifie celle d'Israël […]Il y a 30 pays dans le monde qui ont un programme nucléaire du genre de celui de l'Iran.... »

Ainsi, pour Bernard Hourcade, « cette politique des Occidentaux ne fait que renforcer les radicaux iraniens. Les sanctions mènent aussi à l'émigration des opposants, ce qui est contre-productif […] Donner des visas aux Iraniens pour qu'ils émigrent est une solution de désespoir […] La grande crainte du gouvernement iranien n'est pas le bombardement israélien, ni les sanctions, mais les contacts avec les étrangers. »

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