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Benjamin de Tudela : David Alroy, le Messie juif d'Amadiyya


Le juif Benjamin de Tudèle (m. 1173) partit de Castille en 1160 pour un grand périple au Moyen-Orient qui l'amena jusqu'en Mésopotamie. Il n'est pas établi qu'il fit le voyage jusqu'à Amadiyya, et il ne décrit pas du tout la citadelle, mais il a collecté en route beaucoup d'informations sur les communautés juives voisinant les pays qu'il traversait et voici ce qu'il dit des juifs d'Amadiyya et du l'histoire de David Alroy, dans la seconde moitié du XIIe sècle (au passage, pour faire plaisir aux Kurdes, Benjamin mentionne le Kurdistan comme "le pays des Mèdes et pour faire plaisir aux Assyriens, Mossoul est le "pays d'Assur") :

"Il y a alors 5 jours jusqu'à Amadiyya où vivent environ 25 000 Israélites. C'est la première [en nombre] de ces communautés installées dans les montagnes de Tchafton, où il y a plus de cent communautés juives. C'est ici que commence le pays des Mèdes. Ces juifs appartiennent aux premiers captifs que le roi Shalmanezar laissa partir ; et ils parlent la langue dans laquelle le Targum a été écrit [une traduction-compilation en araméen de la Bible, rédigée entre la période du Second Temple et le haut Moyen-Âge. Si cet usage vernaculaire de l'araméen frappe assez le voyageur pour qu'il le mentionne, c'est sans doute que cela tranche avec la prédominance de la langue arabe dans l'Irak méridional]. Parmi eux, il y a des hommes instruits. Ces communautés s'étendent de la province d'Amadiyya jusqu'à la province du Gilan, distante de 25 jours, à la frontière du royaume de Perse. Ils vivent sous l'autorité du roi de Perse, qui prélève parmi eux un tribut, par le biais de son lieutenant, et le tribut qu'ils paient annuellement en capitation est un amir d'or ce qui vaut à 1,3 maravedi [monnaie ibérique d'or et d'argent].[cet impôt était dû par tous les mâles âgés de 15 ans révolus en territoire d'islam].


En ce lieu (Amadiyya), il y eut, dix ans auparavant, un homme nommé David d'Alroy de la ville d'Amadiyya. Il étudia sous Ghisdai le Chef de la Captivité [Exilarque] et sous le Chef de l'Académie Gaon Jacob, dans la ville de Bagdad, et il fut très versé dans la Loi d'Israël, dans les Halachah comme dans le Talmud, et dans toutes les sagesse des Mahométans, mais aussi dans la littérature séculière, ainsi que dans les écrits des magiciens et des devins. Il conçut l'idée d'une rébellion contre le roi de Perse et de rassembler les juifs dans les montagnes de Tchafton pour les faire aller combattre contre toutes les nations, et de marcher sur Jérusalem pour s'en emparer. Il montra des signes aux juifs qu'il prétendit être des miracles, et dit : "Le Saint – qu'Il soit béni – m'a envoyé pour prendre Jérusalem et pour vous libérer du joug des Gentils." Et les juifs crurent en lui et l'appelèrent Messie.


Quand le roi de Perse [le sultan seldjoukide] eut vent de cela il l'appela à lui pour parlementer. Alroy vint à lui sans peur, et quand il eut audience avec le roi, ce dernier lui demanda : "Es-tu le roi des Juifs ?" Il répondit : "Je le suis." Alors le roi se mit en colère et ordonna qu'on se saisisse de lui et qu'on l'enferme dans la prison royale, un lieu où les prisonniers du roi étaient enchaînés jusqu'à la fin de leurs jours, dans la ville de Tabaristan le long du grand cours d'eau Gozan.


Après trois jours, alors que le roi siégeait en tenant conseil avec ses princes au sujet des juifs rebelles, David se tint soudain devant eux. Il s'était échappé de la prison sans que personne s'en soit aperçu. Quand le roi le vit, il lui dit : "Qui t'a amené ici, et qui t'a libéré ?" "Ma propre sagesse et mon art", répondit l'autre, "car je ne te crains pas, ni toi ni aucun de tes serviteurs." Le roi ordonna immédiatement à haute voix à ses serviteurs de s'emparer de lui, mais ils répondirent : "Nous ne pouvons voir aucun homme, bien que nos oreilles l'entendent." Alors le roi et tous ses princes s'émerveillèrent de son habileté ; mais il leur dit : "Je suivrai mon chemin", et ainsi il repartit sans tarder. Le roi courut après lui ; les princes et les serviteurs suivirent le roi jusqu'à ce qu'ils parvinrent à la rivière. Alors Alroy ôta son manteau et l'étendit à la surface des eaux pour les traverser. Quand les serviteurs du roi virent qu'il avait traversé la rivière sur son manteau, ils le poursuivirent dans de petits bateaux, dans l'espoir de le ramener, mais ils en furent incapables, et dirent : "Il n'y a aucun magicien pareil à celui-là dans le monde entier." Le jour même, il fut dans la ville d'Amadiyya, faisant en une journée le trajet de dix, par le pouvoir du Nom ineffable, et il dit aux juifs tout ce qui lui était arrivé, lesquels furent stupéfaits de sa science.
Après cela le roi de Perse écrivit au Commandeur des Croyants, le calife des Mahométans à Bagdad, le pressant d'informer le Chef des Captifs [Exilarque], et le Chef de l'Académie Gaon Jacob, de dissuader David Alroy d'accomplir ses desseins. Il menaça d'asservir en esclavage tous les juifs de l'Empire. Alors toutes les congrégations du pays de Perse furent dans un grand trouble. Et le Chef des Captifs, et le Chef de l"Académie Gaon Jacob, envoyèrent un message à Alroy, disant : "Le temps de la rédemption n'est pas encore venu ; nous n'en avons pas encore vu les signes ; et personne ne peut se prévaloir de la force. Maintenant voici ce que nous te commandons : cesse tes agissements, ou tu seras exclu de tout Israël." Et ils envoyèrent Zakai le Nasi dans le pays d'Assur (Mossoul) et ils envoyèrent le rabbi Joseph Burhlan al-Mulk l'astronome, avec ordre de porter leur lettre à Alroy, mais il n'accepta pas leur avertissement.


Alors il y eut un roi du nom de Sin ad-Din, roi de Togarmim [un des noms bibliques pour désigner le pays autour du moyen-Euphrate, il peut s'agir d'un des princes turkmènes d'Erbil], vassal du roi de Perse, qui prit contact avec le beau-père de David Alroy et lui offrit 10 000 pièces d'or s'il tuait David en secret. 
Alors il [le beau-père] se rendit à la demeure d'Alroy et le tua endormi, dans son lit. Et ainsi ses plans furent déjoués. Alors le roi de Perse marcha sur les juifs qui vivaient dans les montagnes ; ils appelèrent  au secours le Chef des Captifs pour qu'il apaise le roi. Ce dernier fut à la fin apaisé par le don de 100 talents d'or, qu'ils lui offrirent, et depuis ce pays est en paix. 
Traduit de The Itinerary of Benjamin of Tudela, Marcus Nathan Adler, Bibliolife.

Comme on le voit, dans les légendes entourant les exploits de David Alroy, entrent des réminiscences de l'Ancien Testament (passage du Gozan/mer Rouge, sauf que les Turcs sont plus futés que Pharaon et n'ont pas l'idée d'imiter Alroy), et même néo-testamentaires avec la célèbre question : "Es-tu le roi des Juifs ?", cette fois suivie d'une affirmation franche et nette et non pas du "c'est toi qui le dis". Le meurtre de David endormi dans son lit évoque un peu, de loin, le non-meurtre de Saül endormi par l'autre David*.  En bref, il s'agit d'une forme d'imitation ou de reprise des textes sacrés, mais aux effets inversés ou dévoyés : si David Alroy n'est pas mis à mort comme le Christ, il ne sera pas non plus épargné comme Saül ; les officiers de Perse ne sont pas noyés mais n'attraperont pas non plus celui qu'ils poursuivent. Tout se passe comme s'il fallait faire entrer, avec plus ou moins de facilité, des faits historiques mal connus dans un cadre scripturaire de référence. Mais comme la personnalité de David Alroy est plus présentée comme celle d'un magicien que d'un authentique messie (il a  échoué et est condamné par sa communauté pour avoir anticipé le relèvement du Temple), ses faits et exploits sont finalement relatés dans ce filigrane biblique comme une parodie de Samuel ou des  Rois.

* Son évasion miraculeuse pourrait même être rapprochée de celle de Pierre dans les Actes, mais les passe-murailles, en mystique ou dans les contes magiques, ça court les rues, si je puis dire...

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