théâtre de la Turquie, XXX : Des désordres que peuvent causer dans l'Empire la pluralité des sectes qui l'habitent

ARTICLE XI.
Des Nestoriens ou Chaldéens.

Les Nestoriens empruntent leur nom de l’impie Hérésiarque Nestorius, Patriarche de Constantinople, dont ils suivent la doctrine, qui fut condamnée dans le troisième Concile universel dit d’Éphèse, qui s’est cependant conservée jusqu’à présent, comme un feu sous la cendre, en quelques endroits de la Turquie et de la Perse, où toutes les Religions, quelques mauvaises qu’elles puissent être, sont bienvenues, ou du moins tolérées : telle est celle des Nestoriens qui est la plus odieuse de toutes, et la plus abhorrées des Chrétiens orientaux : d’autant qu’elle divise Jésus-Christ en deux personnes, et reconnaît en lui deux fils, l’un de Dieu et l’autre de Marie, à laquelle elle dénie constamment la qualité de Mère de Dieu, et ne l’appelle que Mère de Christ. Aussi les Nestoriens n’osent-ils se dire tels dans les caravanes avec les autres Chrétiens tant leur religion est abominable. Et ceux de Diyarbekir, dont la plupart se sont fait catholiques avec leur Évêque, par l’entremise des Révérends Pères Capucins qui y ont une mission, ont changé leur nom, et s’appellent à présent Chaldéens, aussi bien que tous les autres qui embrassent la vérité et qui se rangent au giron de l’Église.
Cet Évêque a été déclaré Patriarche depuis quatre ans, sur un commandement du Grand Seigneur, obtenu à la requête de Capelan Pacha, qui le demanda à Sa Hautesse, à la sollicitation d'un Père Capucin qui le traitait dans ses maladies, comme nous avons dit ailleurs : si bien que les Catholiques n'en reconnaissent plus d'autre que celui-là qui s'est déclaré ouvertement obéissant au saint Siège, a retranché toutes les erreurs de sa secte, corrigé le Rituel et remis les Sacrements. Il a fait supplier notre saint Père le Pape de lui envoyer la confirmation et le Pallium, par le Père Justinien Capucin, qui porta à Rome la Profession de Foi du Patriarche Syrien.
Les dernières Lettres venues de ce pays-là, en date du premier Juillet assurent qu'il a fait recevoir processionellemcnt, et avec tous les honneurs possibles, Monseigneur l’Évêque de Cezarophe, dit autrefois l’Abbé Piquet, à son passage à Diyarbekir, et qu'il a obligé ce Prélat français, qui est Vicaire Apostolique de Babylone, et Visiteur de quelques Provinces d'Orient, de célébrer pontificalement dans son Église, où se rendirent aussitôt l'Évêque des Grecs , et celui des Arméniens, pour assister à cette cérémonie, et l'honorer par leur présence.
Le peuple qui y vint à la foule, voyant tant de différentes sectes réunies et assemblées dans cette Eglise, fit retentir l’air de cris d'allégresse, accompagnés de larmes de joie, tant pour donner à connaître par là celle qu'ils ressentaient dans leur coeur, de voir en Turquie un Envoyé du Saint Siège, que pour montrer le désir et la disposition qu'ils ont à leur conversion. Ce digne Prélat fut si touché de leur piété, et si charmé de la dévotion, du respect et de l'affection qu'ils lui témoignèrent en vue de son caractère et de sa commission apostolique, qu'il dit aux Révérends Pères Capucins, qui s'occupent depuis environ douze ans dans cette Mission à les instruire dans la foi et les bonnes moeurs, qu'il passerait volontiers en leur compagnie le reste de sa vie à Diyarbekir, pour travailler conjointement avec eux à l'entière réduction de ces pauvres Schismatiques, n’était les ordres exprès qu'il avait du saint Siège, d'aller en Perse pour d’autres affaires de conséquence qu’il ne pouvait pas différer. Les Grecs et les Arméniens voyant que les Nestoriens ou Chaldéens avaient endu ces honneurs à Monseigneur de Cezarophe, touchés d'émulation en voulurent faire de même, et l'obligèrent, à force de prières, d'aller à leur Église pour y célébrer la Messe , et leur donner la bénédiction Pastorale comme il avait fait aux autres, dont il ne put se dispenser, non plus que d'acquiescer aux instances qu'ils lui firent de venir prendre un repas au logis du Patriarche Chaldéen et des deux Évêques, où ces trois sectes le traitèrent alternativement du mieux qu'il leur fut possible.
Dieu permit pour sa plus grande consolation, et pour adoucir en quelque façon les fatigues qu'il prend pour sa gloire et le salut des âmes dans le pays des Infidèles que les Turcs mêmes se montrèrent honnêtes et respectueux en son droit contre leur ordinaire. Car le Receveur des droits du Grand Seigneur ayant été averti de sa venue par les Pères Capucins, ordonna à leur instance, par un excès de civilité, de laisser passer à la douane ses coffres et ses valises, sans les ouvrir et en rien exiger; ce qui fut exécuté ponctuellement, au grand étonnement de ce Prélat et de tous ceux qui l’accompagnaient : Aussi pour reconnaître cette faveur, Monseigneur envoya, par un effet de sa générosité, un présent honnête à cet Agha Turc, et en reçut ensuite un autre de sa part. Je veux croire qu'il était beaucoup inférieur au sien et de moindre valeur, n'étant pas la coutume des Turcs d’être si libéraux, surtout envers les étrangers, lors particulièrement qu'ils peuvent en exiger des droits.
Les Nestoriens ont deux Patriarches, qui conservent de grands sentiments pour la Religion Catholique, qu'ils n'osent pas faire paraître à l'extérieur, en se déclarant ouvertement, dans l'apprehension qu'ils ont des Turcs et des Hérétiques. L'un d'eux écrivit, il y a quelques années à notre saint Père le Pape une Lettre, dans laquelle il le qualifiait de Pasteur universel de tous les Chrétiens, de Père des Rois et des Patriarches, etc.
Il y a cent ans qu'un Patriarche s'alla faire consacrer à Rome ; mais cela ayant été du depuis rapporté aux Turcs par les Hérétiques, qui accusèrent ceux-ci d'avoir eu intelligence secrète avec les Francs, ils ne purent continuer dans leur bon dessein, et retournerent tels qu'ils étaient auparavant, dautant plus qu'il n'y avait pas alors de Prédicateurs Evangéliques, ni de Missionnaires en leur pays, pour entretenir ce feu et cette première ferveur durant la persécution.
Ils avouent dans leurs Livres, que personne ne peut ni ne doit être dit Patriarche, qu'il n'ait été consacré par le Pape, ou moins par ses ordres : c'est pour cette raison qu'ils ne donnent pas au leur cette qualité, et qu'ils l'appellent d'un autre nom.
Le Patriarchat est comme héréditaire parmi eux et se donne toujours au Neveu ou au plus proche parent du Patriarche, encore bien qu'il n’eut que huit ou neuf ans : de manière qu’ils le consacreront supérieur de la Nation avant qu'il sache lire, comme il est arrivé encore depuis peu, en la personne du Patriarche Mar-Elias, qui fait sa résidence proche Ninive.
Celui qu'on destine à la dignité Patriarchale, ne doit pas avoir été marié. On l’élève pour l'ordinaire dès son bas âge chez le Patriarche son oncle, qui l'oblige comme lui, à s'abstenir de l'usage de la chair, suivant la coutume de la plupart des Religieux d'Orient, qui font consister toute leur sainteté dans ces Observances qu'ils se sont eux-mêmes prescrites.
Ils sont si ridicules de croire une seule volonté et opération en Notre Seigneur, avec les Monothélites, encore bien qu'ils admettent en lui deux natures et deux personnes différentes, qui est une erreur d'ignorance et d'opiniastreté plutôt que de malice ; voulant signifier par là que sa volonté humaine était si soumise à la divine, et si conforme, qu'elle ne lui était jamais contraire ou opposée, non plus que s'il n'avait qu'une seule volonté.
Ils ne sont pas amateurs des images, quoiqu'ils ne les condamnent pas absolument ; et ils n'en tiennent que le moins qu'ils peuvent dans leurs Églises, particulièrement si elles étaient en bosse.
Ils ne permettent à qui que ce soit l'entrée de la balustrade qui sépare l’Autel du choeur, où ils tiennent toujours un rideau tendu ; ce qui fait qu'on ne le peut apercevoir que dans l'obscurité, à moins qu'on ne retire le rideau. Quand les Prêtres et les Clercs y veulent entrer pour y faire l'Office ou dire la Messe, ils vêtent un caneçon blanc par dessus leur habit, pour marque de l'innocence et de la pureté avec laquelle ils en doivent approcher.
Outre leurs erreurs, ils ont une infinité d'abus, entre lesquels celui-ci est un des plus notables : à savoir, qu'ils se communient souvent sans Confession, même par ordre des Évêques et Prêtres Hérétiques. De là vient que ce Sacrement est presque aboli parmi eux. Plusieurs d'entre eux approuvent néanmoins ceux qui se confessent avant la Communion, mais ils ont de la peine à s'y résoudre ; soit à raison du non usage, soit parce que leurs Prêtres, qui sont ignorants dans l’excès, bien loin de leur faire reconnaître l’importance et la nécessité de ce Sacrement, qui est un second Baptême, et la table après le naufrage, leur disent qu'il n'est pas autrement nécessaire, lorsqu'ils s'approchent de la Table, fussent-ils en péché mortel. Quand ils communient le peuple, ils leur mettent le pain consacré dans la paume de la main, pour se le porter eux-mêmes à la bouche et l'espèce du vin dans un grand vase de terre vernissé, semblable à une terrine, où ils en prennent à discrétion, et boivent à même, comme ils feraient de l’eau ou une liqueur.
Leurs Prêtres se peuvent remarier deux ou trois fois, comme les séculiers , contre la pratique des autres sectes Chrétiennes Orientales, qui obligent les leurs de vivre dans le célibat, après le décès de la Prêtresse leur Épouse.
Ilss officient et célèbrent la Messe en langue Chaldaïque, qu'ils disent être la plus ancienne de toutes, et comme la mère, au respect des autres.
Ils épousent fort souvent leurs cousines germaines et leurs proches parentes, avec la permission du Patriarche, qui l’accorde facilement, et pour peu qu'on lui donne, ce qui fait murmurer contre eux les autres Chrétiens Orientaux, qui observent rigoureusement le contraire, et qui estiment cela un grand péché.
Ils font prêcher fort souvent dans leurs Eglises les Révérends Pères Capucins, à condition qu'ils ne parleront point de matières controverses entre eux et les Catholiques, et qu'ils ne médiront point de l’hérésiarque Nestor, dont ils publient une infinité de prétendus miracles.
Ils ont encore presque toutes les mêmes superstitions et abus que j'ai rapporté ci-dessus touchant les autres sectes, que je ne rapporte pas, pour ne dire que ce qui leur est particulier.
Quelques-uns d'eux m'ont dit qu'ils n’étaient Nestoriens que depuis quelques siècles, et qu'un Roi de Perse les avait obligés par force à professer les erreurs de l’hérésiarque Nestorius, pour les séparer de l'Église Romaine, et les rendre par ce moyen ennemis des Latins, dont ce Prince appréhendait la puissance. Il ne voulait pas que ses sujets leur fussent conformes, et eussent une même croyance qu'eux, de crainte qu'un jour cette union ou conformité ne lui fût préjudiciable, et ne causât la ruine de ses États, en leur faisant prendre le parti et les intérêts des étrangers leurs confrères, comme ont fait plusieurs fois les Calvinistes contre leurs Souverains Catholiques.
Ils habitent dans la Mésopotamie, 1a Chaldée, le Kurdistan et une partie de la Perse, où ils sont environ cinquante ou soixante mille âmes.
Ce sont des gens faits à la fatigue et aux armes, aussi se pourraient-ils rendre les maîtres de leurs Provinces sans difficulté, s'ils l’avaient entrepris, et qu'on leur fît espérer d'ailleurs du support.
Le Prince des Kurdes se sert d'eux pour sa garde, et ne se maintient que par leur moyen dans sa petite jurisdiction, où les Turcs n'osent pas l’inquiéter , et ne le peuvent faire sans s'exposer à être mis en pièces par ces Nestoriens.
Ils parlent Turc, Arabe, ou Kurde, selon les lieux qu'ils habitent.
Ils sont d'assez facile accès, et traitent volontiers des matières de Religion avec les Francs ou Latins, pour lesquels ils ont beaucoup d'amour et de respect, et avouent la plupart, qu'ils ne sont séparés d'eux que par le malheur des temps, et faute de liberté.
Aucuns d'eux demeurent dans les Villes, où ils exercent toutes sortes d'arts et de métiers, mais la plupart sont à la campagne, où ils cultivent les terres, et mènent une vie champêtre. On reconnaît ceux-ci d'avec les autres que par la différence de leurs habits et chaussures, qui sont ridicules et maussades dans l’excès. On les appellent ordinairement tebolacs. Ils dispersent l'hiver dans les Villes, où ils viennent travailler des paniers ou mannequins d'osier, et s'en retournent le Printemps dans leur pays avec chacun un fusil ou un mulet, qu'ils achètent de ce qu'ils ont gagné à cet exercice.
Théâtre de la Turquie, où sont représentées les choses les plus remarquables qui s'y passent aujourd'hui touchant les Mœurs, le Gouvernement, les Coûtumes et la Religion des Turcs, & de treize autres sortes de Nations qui habitent dans l'Empire ottoman. (le tout est confirmé par des exemples et cas tragiques arrivés depuis peu). Traduit de l'italien en français par son auteur, le Sieur Michel Febvre.

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