théâtre de la Turquie, XXX : Des désordres que peuvent causer dans l'Empire la pluralité des sectes qui l'habitent

Les Yezides :

SECTION III : De leurs superstitions et pratiques ridicules.

Il n'est pas permis à un vêtu de noir d'égorger un mouton ni de tuer une poule, ou quelque autre animal ; mais bien de les manger. Quand il s'agit d'ôter la vie à un boeuf, à une chèvre, ou à un agneau, il faut faire venir quelqu'un qui ne soit pas revêtu de l'habit d'Iezide pour faire cette exécution. La plupart d'eux sont si scrupuleux, qu'ils se gardent en cheminant de mettre les pieds sur les fourmis et autres insectes. Il y en a même d'aucuns qui font conscience de tuer les poux et les puces de leurs illustres habits, se contentant de les jeter à quartier, comme je l'ai plusieurs fois remarqué , sans oser souiller leurs mains dans ce sang innocent : d'où vient qu'ils sont ordinairement plus chargés de cette marchandise que de perles. Quand on les reprend de cette compassion ridicule envers des animaux qui ne sont créés de Dieu que pour le service de l'homme , ils vous payent de ces raisons : Voudriez-vous, disent-ils, si vous étiez en leur place, c'est à dire animaux comme eux, être traités des hommes de la sorte et qui sait si leur âme n'a pas animé autrefois un corps humain et si au jour de la Résurrection ils ne demanderont pas à Dieu vengeance contre nous de leur sang répandu sans raison, et pour une légère satisfaction.
M'entretenant un jour avec leur Supérieur sur cette matière, il me rapporta, en confirmation de leur doctrine, et en faveur des animaux, un conte ridicule, auquel les Yezides ajoutent foi, comme à une vérité avérée, encore bien qu'il n'en ait aucune apparence. Un homme ayant vu, dit-il , en passant par une forêt entrer un oiseau dans un arbre creux, le poursuivit pour tâcher de le prendre au sortir de cet arbre ; mais n'ayant pu y réussir; choqué de ce qu'il s'était peiné en vain, boucha le trou et le renferma ; ce qui déplût tellement à Dieu, que pour tirer vengeance de cerre inhumanité, il permit à quelque temps de là, que cet homme repassant par le même endroit , fut attaqué par des voleurs, lesquels après l'avoir dépouillé, le garrottèrent, et le lièrent au même arbre où l'oiseau était resté prisonnier ; ce qui lui fit faire réflexion sur son péché, et reconnaître qu'il avait mérité ce châtiment pour la cruauté commise envers cet animal, dont il entendit la voix ou plutôt celle d'un Ange, qui lui disait en reprochant : Ne te plains pas du malheur que tu t'es procuré toi-même, et de te voir traité comme tu as fait les autres.
Le Supérieur raconta cette histoire en présence de quelques Arméniens, en compagnie desquels j'étais venu chez lui, pour les dissuader d'aller à la pêche au poisson, et pour leur remontrer qu'ils commettraient en cela une action très désagréable à Dieu, laquelle leur pourrait causer quelque désastre : mais ses menaces et ses conseils furent inutiles, et ne les purent empêcher de faire ce qu'ils avaient projeté.
Ils conservent comme des reliques les vieilles pièces de leurs habits noirs, bien loin de les jeter ou de les brûler : Et si par inadvertance il en tombait quelque morceau ou filament, ils le relèvent aussitôt, le baisent par respect , et se le mettent sur la tête et sur les yeux. Cela fait ils le serrent soigneusement : en sorte qu'avec le temps ils font des magazins de haillons et de vieilles pièces. Et afin de ne les point perdre ils les cousent au lieu de laine et de cotton dans des coussins, ce qui leur engendre une grande quantité de poux et de vermine.
Ils estiment que c'est un péché de se tailler ou couper tant soit peu la barbe, ils se la laissent croître si longue sur les lèvres, que les moustaches leurs couvrent la bouche et entrent dedans. Ils haïssent et tiennent pour hérétiques ceux qui pratiquent le contraire, ou qui se la coupent pour plus grande commodité ou bienséance. Ils peuvent répudier leurs femmes pour se faire Supérieurs des Noirs ou bien Hermites, et non pour d'autres motifs. Le mari achète son épouse deux cents écus, qui est entre eux le prix ordinaire des femmes, de quelque condition et qualité qu'elles puissent être, pauvres ou riches, belles ou difformes, et les deux cents écus restent au beau-père, lequel n'est pas obligé de donner la moindre chose à son gendre pour sa fille ; et s'il le fait, ce sera par un effet de pure libéralité. Cette ridicule pratique est cause que les femmes sont méprisées de leurs maris, et traitées comme des esclaves.
Ils épousent pour l'ordinaire leurs cousines germaines, ou filles de leur oncles , à dessein de les avoir de lui à meilleur marché : ou bien ils s'accordent avec quelqu'un et font un échange de soeur pour soeur, sans débourser de l'argenr, et concluent à même temps deux noces. Cette coutume de donner sa soeur à son beau-frère n'est pas illicite entre-eux, non plus qu'en Europe, bien qu'elle le soit chez les sectes Chrétiennes Orientales, qui croiraient commettte en cela un grand péché, et qui ne permettent pas mêmes aux deux frères d'épouser les deux cousines germaines ou deux parentes.
Si quelque femme ou fille est prise en adultère, ou convaincue d'être tombée dans quelque péché honteux, son père, son frère ou son mari la tue , et fait payer son sang à celui qui en a abusé, duquel il exige le prix de trois femmes; à savoir six cents écus, autrement sa peau paye pour lui, en cas qu'il fût pauvre et insuffisant de satisfaire à cette somme. Si le mari de l'adultère ou le parent ne la tue pas, les Turcs l'obligent à leur payer une bonne amende : mais s'il les tue tous deux, à savoir la femme et son corrupteur, il n'en est rien du tout, et l'on ne fait contre lui aucun acte ni poursuite en Justice. Tous ceux qui entrent dans la maison de celui qui a tué sa femme ou sa fille, au sujet de son péché, donnent un coup d'épée ou de couteau dans le corps mort, s'il est encore présent, en détestation de son crime, et pour approuver par cette action barbare a fausse justice de l'homicide.
S'il arrive que dans une compagnie quelqu'un d'eux ait eu querelle et contestation avec un autre, et qu'il vienne à se reconnaître comme le plus coupable, il est obligé pour obtenir le pardon de sa faute, de faire ce qui fuit. Il se lève en présence de tous, se couvre la face de ses mains, comme par confusion, croise un pied sur l'autre, et s'incline profondément la face vers la terre devant le plus honorable de la compagnie, auquel il s'accuse de la faute qu'il a commise, après quoi il lui fait en peu de mots une charitable correction, dit sur sa tête quelque prières, l'envoie embrasser son compagnon, et baiser la main de tous les assistants qui sont vêtus de noir.
Si après telles querelles ou débats ils viennent trouver le Supérieur à son logis pour faire leur paix et se  reconcilier en sa présence, il s'informe d'abord d'eux du sujet de leur contestation et leur fait raconter en détail tous leurs griefs, afin de mieux connaître qui a droit ou qui a tort. Cela fait, on observe toutes les cérémonies que nous venons de rapporter, on fait une douce correction à l'agresseur, et les prières accoutumées sur la tête ; et après fa réconciliation faite, et les embrassades mutuelles, le Supérieur lui impose une pénitence à son profit et de la compagnie, comme serait de faire un festin aux assistants pour l'expiation de son péché, de payer deux barils de vin, de sacrifier un mouton, etc., lesquelles ridicules pénitences se reçoivent avec beaucoup d'humilité et de dévotion extérieure, et s'accomplissent en buvant à qui mieux mieux.
Quand dans l'entretien ou la dispute, l'un d'eux parle toujours, sans vouloir écouter les raisons de l'autre, celui qui veut être entendu à son tour, n'a qu'à lui dire pour le faire taire, sabah el khayr, c'est à dire "bonjour", à même temps il s'arrête tout court dans le fort de son raisonnement, et ne passe pas outre, jusqu'à ce que son antagoniste ait parlé, et dit ce qu'il veut. Cette louable pratique, encore bien que très fréquente, est si inviolable parmi eux, et s'observe si exactement, que je n'ai jamais vu transgresser, non pas même dans la colère et les emportements qui accompagnent d'ordinaire les querelles et les disputes, dont je me suis étonné plusieurs fois avec sujet.
Les Père Capucins ont pratiqué et fréquenté cette Nation durant sept mois, et en ont passé trois avec eux dans les montagnes, travestis, vivant comme eux et à leurs dépens. Ils avaient appris leur langue, dans laquelle ils les catéchisaient avec un fruit merveilleux : de sorte qu'ils baptisèrent les deux principaux de la Secte, ausquels ils imposèrent les noms de Pierre et Paul avec treize autres des plus anciens. Ces Pères étaient demandés de toutes parts par ces pauvres gens pour être instruits dans la Foi et baptisés, ce qui se serait fait sans doute, et cette Mission s'allait continuant de mieux en mieux à la gloire de Dieu et au salut de ces âmes abandonnées, sans les obstacles qui y furent mis de la part des hommes. Les Yezides promettaient aux RR. Pères Capucins d'armer dans le besoin trente mille hommes au service de sa Majesté Très Chrétienne, qu'ils ne qualifiaient plus que de notre Prince et de Roi de nos coeurs, et pour lequel ils offraient à Dieu des prières publiques, qui sont pour l'ordinaire précédées par certaines danses ou branles qu'ils font avec une gravité espagnole, et une cadence assez agréable au son des flûtes et des tambours de basque. Il leur tarde de voir les armées Chrétiennes dans le Levant. Quel feu n'allumerions-nous pas, disent-ils, dans l'intérieur de la Turquie, cependant que les dehors en seraient assiégés par notre futur Roi. Leurs Supérieurs voulaient à toute reste aller à Rome rendre leurs obéissances à notre saint Père et Pape, si on ne les eut empêché, dans la crainte que cela venant à se savoir des Turcs, on ne les entreprit à leur retour comme apostats de leur Religion et rebelles à l'État.
Théâtre de la Turquie, où sont représentées les choses les plus remarquables qui s'y passent aujourd'hui touchant les Mœurs, le Gouvernement, les Coûtumes et la Religion des Turcs, & de treize autres sortes de Nations qui habitent dans l'Empire ottoman. (le tout est confirmé par des exemples et cas tragiques arrivés depuis peu). Traduit de l'italien en français par son auteur, le Sieur Michel Febvre.

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