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théâtre de la Turquie, XXX : Des désordres que peuvent causer dans l'Empire la pluralité des sectes qui l'habitent

SECTION II. YEZIDES : De leur Religion.

Les Yezides ne sont ni Turcs ni Chrestiens, encore bien qu'ils soient plus affectionnés à la Religion du Messie, qu'à celle du faux Prophète Mahomet. Ils font gloire de boire du vin, et de manger de la chair de porc, si abhorrée des Turcs et des Juifs, qu'ils se laisseraient plutôt mourir de faim que d'en goûter. Ils évitent autant qu'ils peuvent la circoncision, d'autant qu'ils y font contraints par les Turcs de vive force, et par la violence des tourments.
Le principal point de leur Religion consiste à me point vouloir maudire le le diable ; il n'est pas possible de les induire à cela par la raison, non plus que par les supplices : jusques-là, que quelques-uns d'eux se sont laissés écorcher tous vifs plutôt que de le faire. Voici les raisons qu'ils allèguent en leur faveur; à savoir, que nous ne pouvons pas en conscience maudire les créatures, ce droit n'appartenant qu'à Dieu seul qui en est l'Auteur, et que nous n'avons aucun commandement ni précepte dans l'Écriture, de faire des imprécations sur le diable ; et qu'ainsi nous ne sommes pas obligés encore bien qu'il soit rebelle et désobéissant à Dieu, de l'injurier, comme font à tout propos les Chrestiens et les Turcs, non plus que nous ne serions pas obligés de maudire à tout moment un premier Ministre d'État, qui seroit déchu des grâces de son Prince : tant c'en faut que la charité nous oblige à faire le contraire, et lui souhaiter du bien.
Qui sait, ajoutent-ils, si le diable ne fera pas quelque jour sa paix, et s'ils ne se réconciliera point avec Dieu. Il semble que nous le devons espérer de sa miséricorde : Et si cela arrive, pensez-vous qu'il ne se ressente pas alors de tant d'injures que vous avez vomi contre lui durant le temps de sa disgrâce. Mais supposons même qu'il reste tel qu'il est à présent, et que vous veniez par vos crimes à tomber entre ses mains après la mort, ce sera encore pis pour vous, d'autant qu'il se vengera au double de toutes ses invectives, et qu'il déchargera sur vous toute sa rage. Et ainsi de quelque côté que tourne la chance, soit qu'il se réconcilie avec Dieu ou non, vous ne pouvez remporter, disent-ils, aucun avantage de toutes ces malédictions.
Voilà le sentiment des plus capables d'entre-eux ; car quant aux autres, ils ne prononcent pas même le nom du diable, et ne parlent de lui que par circonlocution, en l'appelant l'Ange Paon ou celui que vous savez, celui que les ignorants maudissent, etc. Me trouvant un jour avec eux à saint Siméon Stilite, où je les avais prié de me conduire, pour satisfaire à la curiosité, et à la dévotion que j'avais depuis lontemps de voir ce beau Couvent, où demeuraient anciennement cinq cents Religieux ; l'un d'eux m'ayant fait remarquer une fente dans le rocher de la montagne, au bas de laquelle était autrefois une Ville de la grandeur de Blois, dont nous considérions les ruines, me demanda si je savais l'origine de cette fente et pourquoi elle s'était faite en cet endroit. Sur quoi lui ayant répondu que non, il me raconta, qu'un Yezide étant un jour poursuivi par des Infidèles, qui voulaient l'obliger à maudire l'Ange Paon, et à proférer contre lui des blasphèmes, la pierre s'entr'ouvrit pour le mettre à couvert de la persécution de ses ennemis, et le rocher lui fit place dans son sein. Prodige qui étonna si fort ces incrédules, qu'ils se convertirent à l'heure même et reconnurent leur faute, et demandèrent pardon à celui qu'ils voulaient mettre à mort, lequel étant ressorti de cette cellule miraculeuse, le rocher se rejoignit, et retourna en son premier état : en sorte qu'il ne resta plus rien que cette fente pour marque perpétuelle du miracle. Je n'osais pas le contredire ouvertement, ni rire de cette fable en présence de ses compagnons, de peur de les choquer et de passer pour un hérétique : d'autant plus qu'alors je dépendais entièrement d'eux. Je me contentais seulement de demander à ce prêcheur, comment s'appelait cet Ange Paon, en considération duquel était arrivé ce grand prodige, pour voir s'il dirait son nom : mais il me fut impossible de lui faire proférer le mot de diable autrement que par circonlocution, de quelque biais que je le pusse prendre.
Ils n'ont ni Livres ni lecture pour règle de leur Foi ; ce qui fait qu'ils vivent dans une profonde ignorance, et qu'on leur fait accroire facilement tout ce l'on veut. Ils croient à l'aveugle et sans savoir, à la Bible, et là l'Évangile et quelques-uns d'entre eux à l'Alcoran. Ils disent communément comme les Turcs que ces trois livres sont descendus du Ciel. Ils n'ont durant tout le cours de l'année ni jeûnes, ni abstinence, ni heures déterminées pour la prière, ni aucune fête ou solemnité : si bien que toute leur Religion consiste à ne maudire point le diable, et à se donner de garde de ne pas même proférer son nom, à porter un habit qui ait quelque différence de celui des autres, à apprendre par coeur certains Cantiques spirituels à l'honneur de Jésus-Christ, de sa sainte Mère, de Moïse, de Zacharie, et quelquesfois du faux Prophète Mahomet, qu'ils apprennent à l'envi l'un de l'autre, plutôt par vanité que par aucun autre motif, et pour les chanter sur la guitare, dans les festins, aux visites qu'ils se rendent, et dans d'autres occasions.
Ils font leurs prières la face tournée vers le Levant comme les Chrétiens, et contre la pratique des Turcs qui regardent le Midi. Quand le Soleil commence à poindre, aux premiers rayons qu'il lance dans leurs pavillons, ils se lèvent tous sur pied par révérence, joignent les mains et adorent Dieu en sa présence ; laquelle pratique a donné sujet de croire à plusieurs qu'ils étaient idolâtres et qu'ils adoraient cet astre comme premier principe & auteur des créatures ce qui n'est pas vérifiable.
Ils croient plusieurs miracles de Nostre Seigneur, lesquels ne se trouvent ni ne furent jamais dans l'Evangile, comme qu'il ait parlé dès le jour de sa naissance, qu'il ait ressuscité un homme mort depuis mille ans, pour délivrer la sainte Mère des fausses calomnies des hommes, et leur prouver qu'elle l'avait conçu sans aucune opération d'homme, et par le seul souffle de Dieu, et qu'ainsi il n'avait point de Père sur la terre.
Ils enterrent leurs morts, sans aucune cérémonie ou pompe funèbre, en quelque lieu qu'ils se trouvent, comme ils seraient le cadavre d'un chien mort. Quelques-uns d'eux se font inhumer dans certains lieux de dévotion où l'on va quelquesfois en pèlerinage, et à ceux-là qui font pour l'ordinaire les plus riches, on chante en mettant leur corps en terre quelque Cantique à l'honneur de Jésus-Christ et de la sainte Vierge, ou d'Iezide, ou bien de Moïse sur la guitare, avec laquelle l'un d'eux marie sa voix, un peu mieux et plus agréablement que ne font les Turcs, dont les crieries à pleines têtes ne s'accordent nullement avec cet instrument à deux cordes, fort commun et ordinaire en Turquie, où les Bergers mêmes se mêlent d'en jouer.
Il ne leur est pas permis de pleurer à la mort d'un vêtu de noir ; les larmes sont défendues dans cette rencontre comme illicites, et l'on blâmerait leur tristesse comme un crime énorme. Il faut qu'ils se réjouissent malgré eux et qu'ils passent ce jour-là comme une Fête dans les jeux et les festins, à sauter et à danser : ce qui se fait pour congratuler , disent-ils, le défunt de son entrée dans le Ciel.
Ils font des vœux et des pèlerinages, à l'imitation des Turcs et des Chrestiens. Ils n'ont point de Temples pour prier Dieu, et n'entrent jamais dans les Mosquées, si ce n'est par curiosité, pour voir comme elles sont faites; ce qu'ils feraient sans doute plus volontiers, & pour une meilleure fin au regard des Eglises des Chrestiens, s'il leur était permis et qu'ils le pussent faire sans péril d'avanie, et d'être maltraités par les Turcs.
Leur serment solennel est de jurer par la vertu de leur habit noir et par la tête ce ceux qui ont l'honneur de le porter. Ils ne qualifient pas leurs habits noirs du nom des autres, encore bien qu'ils ne soient différents d'eux que quant à la couleur, ils se servent de termes plus emphatiques, et honorables pour en exprimer l'excellence : en sorte que parlant par exemple de la chemise d'un vêtu de noir, ils ne l'appellent pas du nom commun; mais ils la nommeront autrement, comme qui dirait une aube : ils ne diront pas son manteau, mais sa chappe ; son turban, mais sa tiare, sa mître, ou son diadème : cependant la pluspart d'eux ne sont que Pasteurs et leur plus noble exercice est de garder les chèvres dans les montagnes. Or ce grand honneur qu'ils rendent à leurs habits, est fondé sur la croyance qu'ils ont, qu'il est semblable quant à la forme à celui d'Iezide ou de Jésus-Christ, que plusieurs d'entre-eux croient être le même, quoique diversement appelé ; ou du moins ils s'imaginent que tous deux étaient de même sentiment, et s'accordaient en fait de Religion, ce qui n'est pas une petite disposition pour leur future conversion.
Quand quelqu'un a dessein d'être reçu à la compagnie des Noirs, autrement dits pauvres, il est obligé, avant que de prendre l'habit, de servir le Supérieur quelques jours durant, lesquels expirés, il se revêt en la manière qui s'ensuit. Il se dépouille entièrement de ses habits, et ne réserve rien sur lui qu'un linge pour couvrir sa nudité. Dans cet état deux autres le prennent par les oreilles et le conduisent vers le Supérieur, lequel tient entre ses mains la tunique noire dont il le doit revêtir. Quand il est arrivé à ses pieds, il la lui présente avec ces paroles : Entre dans le feu, et sache que dorefnavant tu es disciple d'Iezide et qu'en cette qualité tu dois souffrir les injures, les opprobres et les persécutions des hommes pour l'amour de Dieu. Cet habit , ajoute-t'il, te rendra odieux à toutes les Nations; mais agréable à sa Divine Majesté. Après telles et semblables paroles, il lui endosse cette tunique, pendant que les assistants font quelques prières pour lui, lesquelles finies, le Supérieur embrasse le novice et baise la manche de son habit. La compagnie en fait de même successivement, et lui semblablement rend le réciproque à tous ceux qui sont vêtus de noir, mais non pas aux blancs qui ne sont estimés que séculiers en comparaison des autres. Depuis ce moment-là on commence de l'appeler cutchaco, c'est à dire Clerc ou Disciple. 
Après la cérémonie, tous ceux qui y ont assisté, vont à la maison du novice, lequel leur fait un festin, où sont reçus indifféremment toutes sortes de gens qui se présentent, aussi bien les étrangers et inconnus, que les parents et amis.

Théâtre de la Turquie, où sont représentées les choses les plus remarquables qui s'y passent aujourd'hui touchant les Mœurs, le Gouvernement, les Coûtumes et la Religion des Turcs, & de treize autres sortes de Nations qui habitent dans l'Empire ottoman. (le tout est confirmé par des exemples et cas tragiques arrivés depuis peu). Traduit de l'italien en français par son auteur, le Sieur Michel Febvre.

Commentaires

  1. Certains zazas alévis prient également le soleil à son lever...
    Je n'avais jamais entendu parler des Yezide, combien sont-ils en Turquie et dans quelle région habitent-ils ? Merak ettim... Spas

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  2. Les yézidis (kurdes à 99%) vivent surtout au Kurdistan d'Irak et de Syrie, hormis la diaspora, et dans le Caucase. Il y en avait pas mal au Kurdistan de Turquie et en Arménie jusqu'au génocide de 1915 où ils ont fui avec les Arméniens hors de l'empire ottoman, ce qui fait qu'aujourd'hui on les trouve beaucoup en Arménie et en Géorgie et éparpillés dans l'ex URSS. Ceux qui sont restés en Turquie doivent être très peu nombreux et ne doivent pas l'afficher volontiers.

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